Argent, sexe, pouvoirPar André Tarassi Quand il est question de sectes, les mêmes fantômes viennent toujours hanter la conversation. Peu importe les contradictions, il suffit de frapper les mêmes mots-clés au moment opportun d'une discussion : argent, sexe et pouvoir. Tout le monde en rêve, n'est-ce pas ? ... mais le monde a appris à se sentir coupable de ses propres fantasmes et les sectes font de bons boucs émissaires pour dénoncer au-dehors ce que tout le monde vit au-dedans. L'argent Les débats sur les sectes étant redondants - c'est-à-dire qu'ils visent à marteler les mêmes informations afin qu'elles soient bien digérées par les auditeurs ou interlocuteurs - la question de l'argent est incontournable et arrive souvent en tête des griefs à l'encontre des "sectes". Ainsi, nous pouvons prendre n'importe lequel des débats télévisés de ces 20 dernières années et nous trouvons deux constantes sur ce sujet : Soit les sectes gagnent trop d'argent et c'est nécessairement suspect. Soit elles n'en gagnent pas du tout et pratiquent donc le bénévolat. Ce qui est tout aussi suspect. Trop d'argent signifiant qu'elles sont "intéressées" (un péché capital pour les anti-sectes qui se jugent sans doute désintéressés), pas d'argent signifiant que tout le monde est exploité puisque ne gagnant rien. On retrouve dans cette attitude ce qui se produit depuis la nuit des temps quand les coupables sont jugés sans procès. Quoi qu'ils disent, ils sont suspects. Une vérité et une vérité contraire mènent à la même conclusion. La page Internet du rapport de l'assemblée nationale sur l'argent et les sectes est édifiante à cet égard : On y trouve les affirmations suivantes : "Dans la mouvance de la soixantaine d'organisations sectaires qu'elle a plus particulièrement examinées, la Commission a pu dénombrer près de 400 structures ayant une activité économique" Cette phrase que l'on trouve en introduction du rapport, sous le titre "Une influence économique inquiétante" semble se suffire à elle-même, pour les rédacteurs du rapport. Le fait que des groupes à vocation spirituelle ou thérapeutique aient des structures ayant une activité économique serait donc un délit en soi ? "Les techniques commerciales utilisées par les mouvements sectaires sont en rapport étroit avec le type de clientèle qu'il s'agit de conquérir, c'est-à-dire, d'abord, de séduire, ensuite, de persuader." Il suffit de retirer l'expression "mouvements sectaires" et de la remplacer par "agence de publicité", par exemple, pour avoir une autre appréciation de la même phrase. En fait, le rapport ne fait qu'enfoncer des portes ouvertes et la manipulation réside dans le fait d'associer "gains financiers" et "mouvements spirituels" dans un esprit de dénonciation pour que le lecteur ressente un malaise. La persuasion n'étant pas un délit. Si, au contact, d'un mouvement spirituel un individu majeur est séduit par ce qu'il propose et persuadé que cela sera bon pour lui, avons-nous affaire à un délit ? Et si c'est le cas, ne devrions-nous pas revoir toutes les structures de notre société plutôt que de s'attaquer à des groupuscules le plus souvent "désargentés", même quand ils tentent de développer une "activité économique" ? Et ce qui est notable à cet égard, dans ce rapport, c'est le fait que trois ou quatre des plus fameuses "sectes" servent de support à la démonstration pour incriminer implicitement tous ceux qui ne sont pas cités. Le fait que certains mouvements fassent du démarchage à domicile, par exemple, n'implique-t-il pas que toutes "les sectes" fonctionnent de la même manière (un rapport aurait-il été engagé s'il ne s'agissait que d'attaquer trois ou quatre groupes ?) ? ... et quand bien même cela ne serait pas démontrable, ce serait bien sûr encore plus louche, puisque nous avons affaire à des coupables ! Nous lisons, plus loin : "La technique de l'offrande participative. Cette technique consiste à sophistiquer à l'extrême le discours sur l'argent sollicité des adeptes et à complexifier au maximum la qualification de leurs contributions. Voilà une phrase bien "sophistiquée" pour parler des "dons" ! J'apprécie tout particulièrement l'hallucinante description qui suit, digne des films d'épouvante les plus kitsch et qui ferait sourire si elle n'était pas exprimée avec sérieux par des autorités : "La technique de la modélisation de la réussite du gourou (...) Ce procédé s'accompagne généralement de séances collectives où le gourou, au moyen d'une mise en scène faisant appel à la magie, montre son pouvoir aux adeptes et les motive par des discours enflammés, combinant l'exaltation et les humiliations. Il fait étalage de ses signes extérieurs de richesse, cultivant à la fois envie et frustration de ses adeptes." Il y a aussi cette étonnante affirmation : "On est cependant frappé du faible nombre de condamnations prononcées et de procédures judiciaires engagées. Il faut, bien sûr, y voir le fruit de l'opacité des mouvements sectaires, de la peur ou de la honte des victimes, de la peine et de l'incompréhension des familles." Bien sûr, on aurait tort d'y voir autre chose ... comme le fait qu'il y aurait finalement très peu de délit véritable chez les minorités spirituelles ?
Nous lisons ci-dessus les "évaluations consolidées" (faut-il lire les "estimations grossies" ?) des deux épouvantails de la lutte contre les sectes. Le chiffre d'affaire le plus important pour une secte serait donc de 300 millions de francs annuels pour la Scientologie et de 200 millions de francs annuels pour les Témoins de Jéhovah. Il n'est bien sûr pas clairement exprimé qu'il s'agit des chiffres d'affaire additionnés de tous les pays où ces mouvements sont actifs. Ce qui ramènerait le chiffre d'affaire pour la France a des totaux si réduits qu'ils ne peuvent pas être mentionnés dans un tel contexte de dénigrement. A titre d'exemple, rien qu'en France, les supermarchés Carrefour ont un chiffre d'affaire de 4,5 milliards de francs annuels (source L'Expansion) Et le rapport de conclure paradoxalement :
Oui, nous avons bien compris. Même quand l'argent n'est pas là, il est nécessairement quelque part. Malgré la démonstration du rapport que les sectes auraient "une influence économique inquiétante" on est obligé de conclure en même temps que "les sectes sont pauvres" et que leur dirigeants ne s'enrichissent pas. Comprenne qui pourra ? Et encore, nous avons affaire ici à des personnes éduquées qui déposent un rapport à l'assemblée nationale ! Mais les lieux communs et les clichés les plus hallucinants peuvent être trouvés dans les débats privés ou les forums de discussion sur les sectes. Argent est égal à Pouvoir et le spectre de "l'infiltration" est brandi pour signifier que "les envahisseurs" sont à notre porte ! Peu importe qu'il s'agisse, selon les époques, de la nation voisine, des émigrés ou aujourd'hui des sectes, il suffit de renouveler l'apparence de "l'ennemi" pour entretenir les vieilles peurs. La stratégie de dénigrement repose ici sur un tabou bien exploité, l'argent, comme c'est le cas pour les deux autres fantômes : Le sexe Le sexe est un autre tabou universel qui conduit assez fréquemment à dénoncer chez les autres ce que l'on abrite chez soi. La plupart de ceux qui s'attaquent sans discernement aux minorités spirituelles ont une habitude assez étonnante par le paradoxe qu'elle contient : Ils attendent d'elles un comportement qu'eux-mêmes sont le plus souvent incapables de réaliser dans leur propre vie. Ainsi, il en est de même que pour l'argent : Soit les sectes prônent la chasteté, et on y voit un conditionnement et une privation. Soit elles favorisent une liberté sexuelle au-dessus des normes sociales admises et on parle alors de débauche. Devant ce fantôme, tout le monde est en réalité confronté à ses peurs et fantasmes personnels : On n'aimerait pas se voir imposer la chasteté mais on envie secrètement ceux qui ont la possibilité de vivre librement leurs fantasmes. C'est donc avec beaucoup d'hypocrisie que les "gourous aux multiples femmes" sont dénoncés, souvent sur la base de rumeurs médiatiques ou de vengeances obscures de certains apostats, et c'est plus par peur que par altruisme que l'on critique la chasteté consentie. Dans la réalité, la question de la sexualité est universelle, et il est tout à fait odieux de stigmatiser un groupe social (comme les minorités spirituelles) à l'aide des grands tabous de l'humanité afin de le discréditer. La sexualité n'est pas une mince affaire pour la plupart des hommes et des femmes. Cette question est cependant souvent approchée avec finesse par les nouvelles spiritualités et à mettre en parallèle avec l'impuissance générale de notre société qui oscille entre la répression et une pauvre éducation, en même temps que le cautionnement de tout un système de divertissements et de publicités qui ternissent sans doute beaucoup plus la sexualité que tout ce qui peut être dit ou fait dans les cercles restreints "des sectes". Le pouvoir L'image la plus populaire du gourou est celle du mégalomane qui veut renverser son gouvernement ou devenir roi du monde. Cette caricature est si ancrée dans les esprits qu'elle ne fait plus sourire personne tant elle est prise au sérieux. On pourrait penser qu'elle ferait d'abord rire les milliers d'adeptes que l'on prête à de telles figures charismatiques, mais c'est oublier que les "adeptes" sont souvent perçus par les chasseurs de sectes comme des légumes, des faibles ou des personnes bonnes à mettre sous tutelle (... de l'état sans doute mais surtout pas des sectes). Le pouvoir est un autre sujet qui demande un peu d'humilité et de sérénité pour être abordé correctement. Toute personne qui se trouve avoir une influence sur son entourage ou sur un groupe, qu'elle soit chef d'état, chef de famille, chef d'entreprise ou leader spirituel est immanquablement confrontée à la question du pouvoir. Or, la plupart de ceux qui deviennent "chefs" de quelque chose y sont très mal préparés. Les abus de pouvoir sont nombreux un peu partout et le fait de stigmatiser à nouveau les groupes à vocation spirituelle avec cette dérive est, dans une société largement corrompue, une sérieuse manipulation. En effet, c'est à mon sens dans la recherche spirituelle que la question du pouvoir est à nouveau la mieux abordée parce qu'elle pose la question de la place de l'homme dans son environnement et dans l'univers, de sa relation à l'autre au-delà des intérêts personnels et de la conscience nécessaire, à tout moment de sa vie, d'éventuels risques de "dérapages". Pour avoir côtoyé des personnes en recherche depuis une vingtaine d'années, je peux témoigner de l'attitude tout à fait profonde et respectable de toutes ces personnes à l'égard de ces questions éternelles. André Tarassi est né en 1961, il est le fondateur du CICNS. Chercheur indépendant, il étudie les Nouvelles Spiritualités depuis 25 ans. Il a étudié le journalisme et la télévision aux états-unis. Il a publié, sous un autre nom, plusieurs ouvrages sur la démarche spirituelle. |
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