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L'argent

Le rapport à l'argent dans notre société - L'argent et « les sectes »

Par Éric Bouzou - mai 2009

Alors que la crise économique s’ajoute à la crise financière, il est instructif d'appréhender notre rapport à l’argent. Même incomplète, cette compréhension est certainement un bon indicateur sur l'état de notre société et la prise de recul correspondante permet de mettre en perspective les accusations sur le rapport à l’argent que l’on attribue aux « sectes » en France:  

« Les parlementaires, dans leur rapport de 1999 intitulé « Les sectes et l’argent », ont rappelé que l’enrichissement étant un des principaux objectifs des mouvements sectaires »[1]. 

« Le rapport parlementaire sur Les sectes et l’argent montrait que la première nécessité d’une organisation sectaire est de recruter le plus grand nombre possible d’adeptes, puis d’utiliser ses membres à la réalisation d’un chiffre d’affaires »[2]. 

« N’oublions pas que l’argent qu’elles [les sectes] utilisent pour parvenir à une reconnaissance religieuse n’est autre que celui qu’elles extorquent aux personnes fragiles, désorientées voire parfois désespérées. Cet argent amassé à force de manipulation n’honore en aucun cas la cause ou l’idéal métaphysique défendu par ces organisations »[3]. 

« (…) les systèmes sectaires ont souvent la tentation, on le constate, de coupler leurs activités d’emprise sur les individus avec diverses fraudes destinées à rendre l’ensemble encore plus lucratif : travail illégal, fraude fiscale, fraudes aux diverses allocations et aux aides publiques notamment. C’est un nouvel axe de travail pour la mission dans les années qui viennent, avec notamment la perspective d’une conférence internationale sur le thème « Dérives sectaires et circuits financiers »[4]. 

 

L'argent roi, nerf de la globalisation, frein de la mondialisation 

 

L’argent est le nerf de la guerre. Cet adage bien connu a le mérite de saisir en peu de mots une grande partie des affaires humaines : s'entretuer pour des broutilles la plupart du temps et plus rarement pour une cause noble, en dépensant beaucoup d’argent et de ressources diverses. 

Force est de constater que l’argent a pris graduellement, au cours des siècles, une place de plus en plus centrale dans les activités de tous les citoyens[5], que d’aucuns voudraient aujourd’hui réduire à l'état de consommateurs compulsifs et de marchandise à la fois (on vend de la matière grise, de la main d’œuvre, on délocalise la force de travail si elle est meilleur marché ailleurs, etc.).  

Dans les pays riches, le discours politique et même le discours social s’expriment désormais très largement à l’aide de données économiques. L’être humain disparaît et laisse la place aux quotas, indices, pourcentages. « Travailler plus pour gagner plus » devient un mot d’ordre suffisant pour servir de vision d’avenir et il est probable que ce matraquage de chiffres lapidaires finit par faire croire aux populations que le sens de leur vie passe effectivement par l’économie. Lorsque l’être humain et les rapports humains sont replacés au centre du discours, c’est bien souvent une tactique marketing permettant de « faire passer » des réformes économiques, prétendues indispensables pour la croissance et le progrès de la communauté. Dans le discours de l’élite, les mots « solidarité » et « unité » ne sont jamais loin des mots « business » et « rentabilité ». 

Pour Emmanuel Todd : « La « globalisation », c’est le mécanisme économique et financier aveugle dont nous ressentons désormais les effets négatifs. La « mondialisation », c’est quelque chose de beaucoup plus vaste et diffus, une ouverture mentale des cultures de la planète les unes aux autres, et ce concept devrait garder une connotation positive »[6]. Cette globalisation, par les tensions qu’elle génère, semble bien être un frein à une mondialisation harmonieuse. 

 

La doctrine financière et économique 

 

Le jargon financier et économique, ésotérique pour le profane, est néanmoins devenu familier à force de répétitions. Il est vulgarisé jusqu’à la caricature au Journal Télévisé. Puisqu’il est, pour beaucoup, rassurant et incompréhensible à la fois, le premier réflexe consiste à s’en remettre aux « autorités » en la matière, à faire confiance à ceux qui savent. Mais savent-ils vraiment ? 

Suite à la déréglementation financière des années 80, la plupart des responsables politiques et économiques ont affirmé pendant des décennies la capacité d’autorégulation des marchés, qu’il fallait laisser « libres », condition sine qua non de l’harmonie mondiale. La crise financière une fois reconnue, beaucoup ont prétendu ne pas l’avoir vue venir. Il serait plus exact de dire que personne ou presque n’a voulu la voir venir[7]. A la lecture d’ouvrages d’économistes lucides (il en existe), il apparaît que la finance mondiale repose avant tout, non pas sur des lois économiques mais sur certains traits de caractères humains, la confiance, mais aussi d’autres parmi les moins glorieux : la cupidité, l'esprit de compétition (concurrence). Nul besoin de sortir d’une business school, il suffisait de disposer de quelques notions en psychologie pour prédire que la discipline financière, dans les conditions actuelles, n’avait aucune chance de « s'autoréguler »[8]. Face au désastre, certains ont pourtant persisté à prétendre que la raison de l’effondrement est l’excès de régulation[9].  

Pour Jean-Paul Gréau, la « vulgate néo-libérale » (le jargon) est diffusée par « un véritable clergé, composé d'économistes institutionnels, de banques, d'organismes de recherche, [qui] s'emploie à escamoter tout ce qui pourrait être mis en question pour éclairer les dirigeants politiques et cette fraction de l'opinion dont la curiosité intellectuelle n'a pas encore été découragée »[10]. 

Les théories économiques sont loin de constituer une science exacte. Pour susciter une confiance accrue, il fallait « durcir » cette science un peu molle dans un monde rationnel. Patrick Moynot[11] montre comment la création d’un prix Nobel d'économie a fait l’affaire, alors que cette récompense était en principe réservée à une liste précise de disciplines. 

Néanmoins, malgré l’abondante médiatisation de la doxa économique et la révérence entourant les prix Nobel d’économie - dont certains, apôtres d’un ultralibéralisme, ont très sérieusement démérité[12] -, le « capital » confiance du public à l’égard des personnes qui « savent » s’est sérieusement effrité une fois constaté leur effarement[13], affecté ou pas, devant la crise.  

 

Combien d’argent ? 

 

A partir d’un certain montant, les chiffres ne veulent plus dire grand-chose pour le commun des mortels, voire pour tous ; mais justement, en donnant une idée de l’énormité des sommes, il est plus facile de comprendre l’absence de maitrise des différents acteurs. De plus, les proportions relatives de ces chiffres sont instructives. 

Dans son ouvrage historique sur l’ascension inexorable de l’argent dans l’activité de la société, Niall Ferguson[14] donne une évaluation des masses financières échangées dans le monde en 2006. Cette année-là, la production économique totale est évaluée à 47 000 milliards de dollars. La capitalisation du marché des actions[15] (les parts d’entreprises françaises ou étrangères que chacun peut acheter) est évaluée à 51 000 milliards de dollars. Le marché des obligations[16] domestiques et internationales (principalement l’argent emprunté par les Etats pour financer leurs dépenses publiques) est évalué à 68 000 milliards de dollars. L’ensemble des produits dérivés[17] atteint quant à lui 473 000 milliards de dollars. Le quatrième poste cité, de loin le plus important, correspond, selon la qualification de Jean-Paul Gréau[18] à « une activité qui consiste exclusivement à faire des paris ». « (…) La table de jeu (…) s’élargit sans cesse en accueillant des opérateurs nouveaux qui s’y livrent à une orgie de paris réciproques ». L’économiste précise que cette activité « décide de la valeur de nombreux biens » : monnaies, pétrole, matières premières agricoles et industrielles. 

La plus grosse partie de l’argent échangé dans le monde sert donc de mise dans un casino mondial où les dérives commises ont conduit à l’effondrement du système financier, aux émeutes de la faim et à la crise économique avec son cortège de tensions et de drames. Pour Emmanuel Todd, ce « libre-échange » non régulé favorise la haine entre les peuples[19]. 

 

L’argent de la guerre 

 

L’argent est bien toujours le nerf de la guerre, un exutoire à cette haine. Dans les budgets nationaux de l’année 2004, le monde cumulait 1 100 milliards de dollars en dépenses militaires, dont 623 milliards pour les seuls Etats-Unis[20]. 

Ces sommes ne tiennent pas compte des guerres en Irak et en Afghanistan. Joseph Stiglitz et Linda Bilmes[21] ont fait une étude économique poussée de ces conflits en évaluant les coûts directs et indirects (en particulier la prise en charge des blessés de guerre). Ils estiment qu’entre 2 200 milliards de dollars (scénario optimiste) et 5 000 milliards de dollars auront été dépensés par les seuls USA sur ces conflits, sans compter les intérêts de l’argent emprunté pour payer les dépenses militaires. Il convient d’ajouter à ces sommes astronomiques les dépenses d’autres pays comme le Royaume Unis. Pour l’année 2008, les auteurs estiment[22] que les USA dépensaient chaque mois 16 milliards de dollars en effort de guerre. Ce chiffre est à rapprocher de l’aide extérieure annuelle des Etats-Unis en direction des pays en voie de développement qui s’élève à 25 milliards de dollars en 2008[23]. Deux mois de guerre représentent plus que l’aide extérieure annuelle de la première puissance mondiale. Il est difficile d’imaginer ce que serait le monde si tout l’argent de la guerre avait été alloué à des projets internationaux constructifs. 

Il est bien entendu que le principal coût de la guerre est le coût en vies humaines. 

 

L’asservissement par la finance 

 

Les termes subprime[24], titrisation[25], effet levier[26], paradis fiscaux[27], trader[28], bonus et parachutes dorés[29], abscons mais familiers, sont désormais évocateurs des dérives d’un système devenu incontrôlable mais « pervasif ». 

Si « l’addiction » à la pratique financière n’est plus à démontrer s’agissant des traders et autres acteurs de la profession, un économiste comme Frédéric Lordon montre comment cette pratique est de plus en plus encouragée au niveau de chaque citoyen[30]. Invité à investir une partie de ses revenus en achetant des bouts de son entreprise, à assurer ses vieux jours par l’entremise de fonds de pensions, etc., il devient un acteur cautionnant malgré lui l’emballement du système.  

Il est désormais de notoriété publique que la majeure partie de l’argent créé l’est sous forme de crédit, ce que certains appellent « l’argent dette ». Il est donc créé à partir de rien (ex nihilo) par des banques commerciales privées qui demandent un intérêt pour cette création ex nihilo. Une fois compris ce mécanisme, il est aisé de voir que, globalement, l’argent de l’intérêt ne pourra être créé que par plus de crédit, donc plus de dettes. Maurice Allais[31] estimait déjà en 1998 que « l'économie mondiale tout entière repose aujourd'hui sur de gigantesques pyramides de dettes ». Le paiement des dettes publiques et des intérêts correspondants asservit tous les Etats, qu’ils soient pauvres ou riches[32]. Un certain nombre d’économistes[33] et d’acteurs de la société[34] envisagent désormais de redonner le pouvoir de création monétaire à la société civile plutôt que de laisser ce privilège à des organismes privés[35]. 

Le service de cette dette endémique mondiale oblige les différents protagonistes à se lancer dans une course folle de production/consommation, à la poursuite du sacro saint indice de croissance, avec toutes les répercussions désastreuses que cette production/consommation effrénée a sur l’environnement et la santé des personnes[36].  

 

La mystification du G20 

 

Le G20[37] (groupe des vingt pays les plus riches, réunis en avril 2009) était censé refonder et moraliser le système financier. Globalement les commentaires ont été positifs[38]. Pourtant, son issue est affligeante. Le principal « résultat » obtenu a été d’injecter 1 100 milliards de dollars dans les tuyaux pour la relance économique et les institutions financières[39]. Concernant la moralisation du système, deux listes de paradis fiscaux[40] (omettant les principaux paradis que sont Hong Kong, Macao, La City de Londres, Le Delaware aux USA) ont été publiées, qui laissent perplexes quant à leur réelle efficacité. Aucune refonte sérieuse du système ne se profile à l’horizon. S’agissant du plan de Thimoty Geithner, secrétaire au Trésor de Barack Obama, supposé assainir la finance américaine, qui a entrainé toutes les autres dans l’abime, Paul Krugman, prix Nobel d’économie 2008, le commente ainsi : « Tout ceci est plus que décevant. En fait, cela me remplit d’un sentiment de désespoir »[41]. 

Devant l’ampleur des dégâts, les membres du G20 auraient d’abord pu choisir de replacer la finance et l’économie au service des hommes et des femmes de cette planète par une annonce officielle et solennelle. Et pour montrer qu'il ne s'agissait pas d’un simple effet d’annonce, ils auraient pu ouvrir la ligne de crédit et lancer un projet international pour mettre un terme à la faim dans le monde. L’argent nécessaire pour résoudre cette pandémie, qui touche plus de 800 millions de personnes, est estimé à 50 milliards de dollars[42]. Ajoutons qu’un milliard d’autres personnes vivent avec moins de 1 dollar par jour[43]. 

Nous n’avons pas encore réussi, ni nos dirigeants élus, à trouver cinquante petits milliards pour résoudre le problème de la faim dans le monde, parmi les centaines de milliers de milliards de dollars qui circulent sur la planète finance ! 

Ce réquisitoire n’a pas pour but de condamner l’argent, moyen d’échange actuel entre les hommes. Beaucoup d’ailleurs cautionnent le système financier actuel en mentionnant les progrès dont ont bénéficié les citoyens de par le monde. Nous ne nierons pas ce fait, mais la réalité aujourd’hui est que la roulette des salles de marchés s’est emballée avec le concours des croupiers et le jeu est devenu délétère. De plus, si un progrès ne peut être nié, il s’accommode de la plus extrême précarité d’un bon tiers de la population mondiale et prend de plus en plus l’allure, dans les pays riches, d’un gavage des oies planifié – ce constat étant fait sans oublier qu’il existe aussi malheureusement dans ces pays riches, de grandes poches de pauvreté[44] et des inégalités criantes qu’il faudrait résorber[45] -. La crise de « foi » en ce monde consumériste gagne une partie croissante de la société civile. Il est temps de changer de monde. 

 

Petit test pour la MIVILUDES 

 

À partir de ce tableau d’ensemble du système financier mondial, il serait intéressant d’en faire une synthèse à envoyer à la MIVILUDES, sans dire de quoi il s’agit.  

Un système qui :

  • a infiltré toutes les sphères de pouvoir ;

  • contrôle et manipule le discours médiatique le concernant ;

  • a développé une doctrine trompeuse matraquée journellement sur les citoyens ;

  • asservit ses adeptes et de plus en plus, également, tous ceux qui sont forcés de passer par son entremise ;

  • exerce une pression financière constante et exorbitante sur les personnes ;

  • a à son passif des milliers de victimes quotidiennes directes ou indirectes ;

  • etc.

Nul doute que la MIVILUDES conclurait à une activité sectaire à mettre d’urgence sous surveillance. D’ailleurs certains, familiarisés à la terminologie antisecte par l’action des pouvoirs publics, n’ont pas hésité à l’appliquer à l’endroit de la finance[46]. 

Nous ne cautionnons pas les notions de « sectes » et de « dérives sectaires » diffusées par la mission interministérielle, au contraire, car elles ne procèdent pas d’une démarche de connaissance mais d’une volonté d’ostracisation. Ce test permet d’illustrer une fois de plus le caractère inapplicable des critères de dérives sectaires. 

 

Et les sectes, dans tout ça ? 

 

Dans le cadre plus large des dérives du système financier, la litanie sur la dépravation alléguée des « sectes » vis-à-vis de l’argent est grotesque. C’est un exercice malhonnête de désinformation dans une société où l’argent tient lieu d’oxygène voire d’hallucinogène. « Sectes » s’entend au sens, induit par la MIVILUDES et les associations antisectes, d’une vaste nébuleuse élusive et incontrôlable, repère de criminels avérés ou en puissance, dont l’unique but serait de s’enrichir sur le dos de leurs adeptes. Cette « nébuleuse » représente près de 1% de la population française selon Georges Fenech[47], le président actuel de la mission interministérielle. 

Il est acquis que toute infraction à la loi doit être sanctionnée par la justice. Néanmoins, nos propres recherches sur la question nous ont amenés à la conclusion que ces infractions sont rares au sein des minorités spirituelles. La MIVILUDES et certains parlementaires, relayés par les médias, prétendent le contraire mais sans fournir de statistiques basées sur des enquêtes crédibles et vérifiables et sans étude comparative avec la situation dans le reste de la société. 

Les minorités spirituelles ont besoin, comme toutes les autres organisations dans notre société, de ressources financières pour exister, mêmes minimes. Ces ressources sont constituées suivant les cas de cotisations, de donations, de mécénat à leur endroit, de ventes de stages, conférences, publications, « produits spirituels » divers. Ces pratiques n’ont rien d’anormal, alors que leur reproche-t-on plus précisément ?  

 

Les ressources financières des minorités spirituelles sont a priori mal vues  

 

« La France est hostile au fait qu'un groupe fasse payer ses services dits religieux », fait remarquer la sociologue Nathalie Luca[48]. Cette donnée sociologique ne devrait pourtant pas conduire à une « institutionnalisation » de cette hostilité, comme c’est le cas en France. 

En 1999, trois ans après la sortie du rapport de 1996 sur les sectes, les parlementaires ont poursuivi leur entreprise de dénigrement des minorités spirituelles en publiant un deuxième rapport indigent : « Les sectes et l’argent »[49]. Les rapports successifs de la MILS puis de la MIVILUDES n’ont pas manqué d’évoquer systématiquement la prétendue perversion des « sectes » vis-à-vis de l’argent (voir les citations en introduction). Selon Hervé Duray, l’action de l’Etat dirigée contre des minorités spirituelles, avec comme objectif la taxation des dons manuels, met en péril la liberté d’association[50].  

Certains groupes spirituels ont un nombre de membres suffisant pour leur apporter une assise financière. Beaucoup ont au contraire des ressources très limitées. La plupart utilisent ces ressources pour développer ce qui donne un sens à la vie du groupe. Jeter le doute sur ces personnes sans faits précis n’est pas acceptable. L’hypocrisie qui consiste à admettre, voire revendiquer, des moyens de fonctionnement suffisants dans tous les secteurs de la société sauf pour les minorités spirituelles, n’est pas recevable. Par ailleurs, personne ne se préoccupe du compte en banque des religions « reconnues ». 

L' « ascèse » financière qui leur est réclamée serait-elle une demande inconsciente de contrepartie à la débauche constatée dans le reste de la société ou est-elle juste un stratagème pour couper les vivres à des groupes qui dérangent ? 

 

Les minorités spirituelles sont les faux nez d'entreprises commerciales s’enrichissant sur le dos de leurs adeptes 

 

Cette affirmation péjorative et globalisante, utilisée pour dénigrer les activités (ou même simplement les cotisations) qui permettent aux groupes spirituels de gagner de l'argent, est une autre façon de leur dénier le droit à l’existence. Ranger ces minorités arbitrairement dans le grand sac des « sectes » qui veulent s’enrichir en « infiltrant les entreprises » ou sur le dos de leurs membres, n’est pas fondé. La plupart des personnes qui délivrent des prestations ou des enseignements ne font que gagner leur vie honnêtement. Si certaines s’enrichissent, rappelons que, indépendamment de l’appréciation morale que chacun pourra porter sur cette attitude, l’enrichissement n’est pas un délit dans notre société marchande, s’il est légal. Suggérer par la rumeur qu’il serait, de manière générale, illégal dans les « sectes », est une attitude discriminatoire et diffamatoire. 

Un certain nombre de minorités spirituelles exaltent la réussite personnelle, qui va souvent de pair avec la réussite sociale et économique. Chacun appréciera, selon des critères personnels, s’il est sensible ou non à ce type de démarche, quitte à la critiquer dans le cadre d’un débat démocratique, mais en aucune manière n’est-il légitime de condamner ces groupes sur la place publique. 

La plupart des minorités spirituelles sont des associations loi 1901. Le peu de moyens de beaucoup d’entre elles les conduit à utiliser le bénévolat de leurs membres. Si cette pratique doit être encadrée strictement par la loi, elle n'est pas une spécificité de ces groupes mais un fonctionnement généralisé des associations de toutes natures. 

 

Les minorités spirituelles escroquent leurs « clients » en pratiquant la manipulation mentale. 

 

L’appréciation d’un parcours spirituel qui conduit un citoyen à suivre un enseignement ou acquérir des « biens spirituels » (immatériels ou matériels) doit respecter le contradictoire, sans déresponsabiliser systématiquement le bénéficiaire ou « l’acheteur » déçu en le transformant en victime.  

A ce titre, la banalisation dans les médias et, par voie de conséquence, dans l’opinion, suite à l’action de la MIVILUDES, de la notion d’emprise mentale est préoccupante. C’est une authentique dérive puisqu’elle permet de classer, sans autre forme de preuve, les membres des minorités spirituelles en deux catégories : les manipulateurs et les manipulés. Le sociologue Brian Wilson (dont le travail est moqué par la MIVILUDES[51]) a montré que les témoignages d’apostats, s’estimant victimes ou convaincus par des associations antisectes de se présenter comme victimes de manipulation, doivent être considérés avec beaucoup de circonspection. En tout état de cause, les recherches scientifiques récentes ont montré que les démarches de persuasion utilisées dans certains groupes spirituels ne sont en rien différentes des techniques banalisées dans notre société[52]. Par ailleurs, personne ne semble s’émouvoir outre mesure des recherches de plus en plus sophistiquées effectuées sur les techniques de « marketing »[53].  

Un citoyen pourrait-il poursuivre en justice un parti politique dont il ne partage plus l’idéologie à laquelle il s’est pourtant dédié corps et âme pendant des années, bénévolement, sous la « pression amicale » du staff, en payant une cotisation annuelle qu’il considère désormais comme abusive et en consacrant de nombreuses journées à diffuser cette idéologie ? Pourrait-il prétendre avoir subi une emprise mentale et invoquer la loi About-Picard[54] contre ce parti ? 

 

Synthèse 

 

L’expression « Les sectes et l’argent », comme la plupart de celles qui contiennent le mot « secte », est un amalgame qui doit être dénoncé. Cette expression est la représentation d’un « non problème » pour reprendre une formule désormais célèbre[55].  

Les minorités spirituelles en France, dans leur grande majorité, participent à l’édification d’un monde plus fraternel parce qu’elles mettent la personne humaine et son développement au centre de leur activité et de la vie en société. 



Eric Bouzou est né en 1958. Il est ingénieur. Son parcours technique a été jalonné de rencontres avec des personnes animant la dimension spirituelle de l'homme. Son intérêt pour la défense de la liberté spirituelle l'a conduit à s'engager activement dans l'action du CICNS.


[1] Rapport 2007 de la MIVILUDES, p. 16, miviludes.gouv.fr  (source). Voir également notre commentaire du rapport (source). 

[2] Rapport 2008 de la MIVILUDES, p. 139, miviludes.gouv.fr  (source). Voir également notre commentaire du rapport (source). 

[3] Ibid, p. 188, extrait d’une question au gouvernement du député Jean-Pierre Kucheida. 

[4] Ibid, p. 168. 

[5] Niall Ferguson (Professeur d’histoire à Harvard), The ascent of money – A financial history of the world, Editions The Penguin Press ; dans cet ouvrage, décrivant l’ascension inexorable de l’argent dans l’activité de la société, Niall Ferguson illustre en particulier comment la guerre a souvent été une opportunité pour l'innovation financière.  

[6] Emmanuel Todd, Après la démocratie, Editions Gallimard ; p.51. 

[7] Voir l’ouvrage de Frédéric Lordon (économiste, directeur de recherche au CNRS) : Jusqu’à quand ? – Pour en finir avec les crises financières, Editions Raisons d’agir ; p. 8 « Il y a plus spectaculaire que les événements eux-mêmes : l’étonnement de ceux qui les commentent. Evidemment la plupart ont communié depuis deux décennies sans la moindre restriction dans le credo des marchés déréglementés. Et sans le moindre effet d’apprentissage non plus. Car les crises, infirmations pratiques et répétées de la prétention des marchés financiers, n’ont pas manqué ! Depuis que la déréglementation est sur les rails, il aura été impossible de passer en moyenne plus de deux ans et demi sans passer par une secousse majeure (…) ». 

[8] Ibid p. 20 : « La concurrence (alliée à la cupidité) est la force par excellence de l’aveuglement au risque et de l’emballement collectif ». 

[9] Des économistes comme Elie Cohen, Pascal Salin, régulièrement invités sur les plateaux de télévision (émission C dans l’air, France 5, par exemple) ont tenu de tels propos. 

[10] Expression et citation tirées de l’ouvrage de Jean-Luc Gréau (économiste et ancien expert auprès du Medef) : La trahison des économistes, Editions Gallimard ; p. 1. 

[11] Patrick Moynot, Nobel d'économie : coup de maître, lemonde.fr (source) ; il écrit : « A l'époque [d’Alfred Nobel], l'idée d'affubler l'économie du qualificatif de "science" ne serait venue à personne. Tel était d'ailleurs le cas de la plupart des champs d'investigation que même aujourd'hui on ne consent à appeler sciences que lorsqu'on en parle au pluriel : les sciences humaines. (…) Tant que l'économie ne s'était pas émancipée du politique, elle ne pouvait prétendre à l'autorité scientifique. Celle-ci, comme toute autorité, procède d'une légitimation : par les pairs, dans les publications scientifiques où chacun cite son voisin dans un grand mouvement d'autolégitimation, par les médias et l'opinion, souvent à l'occasion de la publication de résultats expérimentaux, par le pouvoir politique, enfin, qui réclame les conseils éclairés de ceux qui sont censés savoir. Or le prix Nobel a ceci de fabuleux qu'il concentre en une action, un lieu et un instant l'ensemble du processus. L'aura de scientificité qu'il procure est prodigieuse. Le capital symbolique du prix est devenu colossal. L'autorité qu'il confère au savant distingué procède tout à la fois de la reconnaissance scientifique, de la glorification aux yeux de l'opinion et de l'anoblissement politique. Les économistes ne s'y sont pas trompés, en saisissant l'occasion unique qui s'est présentée à eux en cette fin d'année 1968. (…) Le prix sera bien remis dans les mêmes conditions, au terme d'un processus de sélection respectant les mêmes règles, et l'on poussera le raffinement jusqu'à se conformer au même protocole, lourd, suranné et parfois surréaliste, que celui des autres prix Nobel. Mais celui-ci portera le nom de « Prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel », et le montant du prix sera versé par la banque de Suède, et non par la Fondation Nobel. Détail, direz-vous ». 

[12] Frédéric Lordon op.cit ; p. 55 : « Nobélisés également, Robert Merton et Myron Scholes, (…) employés de luxe, c’est bien la moindre des choses, du hedge fund LTCM qu’ils conduiront très académiquement à la faillite en 1998 ». 

[13] Cécile Prudhomme, La BCE rechigne encore à explorer des voies inédites, « Jean-Claude Trichet, le président de la Banque centrale européenne (BCE), a dévoilé, jeudi 5 mars, une arme monétaire inédite : le « je touche du bois », lemonde.fr (source). 

[14] Niall Ferguson op.cit., p. 4. 

[15] Une action (en anglais britannique : share, en anglais américain : stock) est un titre de propriété délivré par une société de capitaux (i.e. une société anonyme ou Société en commandite par actions). Elle confère à son détenteur la propriété d'une partie du capital, avec les droits qui y sont associés : intervenir dans la gestion de l'entreprise et en retirer un revenu appelé dividende, fr.wikipedia.org (source). 

[16] Obligation (bond en anglais) : valeur mobilière représentant, au contraire des actions, une part de dettes d'une société, de l'Etat, ou de collectivités locales, edubourse.com (source). 

[17] Frédéric Lordon op.cit, p. 176 : « L’essentiel de la prolifération financière est venue du compartiment des produits dérivés. Quoiqu’encore discutée par ceux qui, voulant sauver tous les acquis de la finance, ne se rendront jamais à l’évidence, leur contribution à l’instabilité financière est devenue patente. (...) La grande caractéristique des transactions sur dérivés (quel qu’en soit le marché) est en effet la suivante : portant sur des promesses de vendre ou d’acheter, donc d’encaisser ou de payer, à une certaine échéance, elles ne nécessitent pas en principe de mise de fonds immédiate au moment où elles sont conclues. Les opérateurs s’y engagent donc en quelque sorte à découvert, au sens où ils ne sont tenus à aucun apport de fonds propres (et même de fonds tout court !) au moment de la passation du contrat ».Voir également un exemple de transaction sur produit dérivé à cette adresse : 3trois3.com (source). 

[18] Jean-Luc Gréau op.cit : p. 152 : « Le libre-échange non régulé favorise aussi sûrement que l’autarcie totalitaire la haine entre les peuples », selon Emmanuel Todd ». 

[19] Emmanuel Todd, op.cit. ; p. 153. 

[20] Globalsecurity.org (source). 

[21] Joseph E. Stiglitz ( Nobel Prize in Economics), Linda J. Bilmes, The three trillion dollar war – the true cost of the Iraq conflict ; p. 130. 

[22] Ibid, p. 9. 

[23] Globalissues.org (source).

[24] Subprime : terme américain pour désigner aux Etats-Unis des prêts immobiliers risqués. Ces prêts transformés en produits financiers par la technique de titrisation, se sont avérés insolvables, rendant les produits financiers correspondants  toxiques. Ils sont à l’origine de la crise financière de 2007. 

[25] Titrisation : voir note10, p. 144 : « Elle consiste à découper les prêts, comme on découpe un tissu en petites lanières, en titres de créance qui pourront être achetés par la suite, en quantités variables, par les fonds de placements ». 

[26]Frédéric Lordon op.cit.p. 30 et p. 176 pour une description des effets dévastateurs de l’effet levier : « La démultiplication de rentabilité obtenue par le recours à l’endettement dans le financement des investissements ». 

[27] Voir en particulier le magazine de France 3 : Crise financière : les secrets des banques françaises, Pièces à Conviction n°71 - mercredi 17 décembre 2008. Selon ce reportage, 50 % des flux commerciaux passent par les paradis fiscaux et 2/3 des fonds spéculatifs sont présents dans les paradis fiscaux. Ecouter en particulier la réponse passablement embarrassée et confuse du directeur général de la BNP lorsqu’il lui est demandé pourquoi sa banque est installée à Jersey, france3.fr (source).  

[28] Trader : terme anglais désignant un opérateur de marché. Le plus médiatisé en France est Jérôme Kerviel qui a fait perdre à sa banque, la Société Générale, 4,9 milliards d'euros. 

[29] Niall Ferguson op.cit. p. 1 : « Maintenant comparons la situation de Monsieur Toutlemonde avec celle de Lloyd Blankfein, directeur à Goldman Sachs, la banque d’investissements. En 2007, il a reçu 68,5 millions de dollars en salaires, bonus et stock options, une augmentation de 25 % par rapport à l’année précédente » (traduction CICNS).

Voir parmi d’autres un article du Monde de Marie de Vergès, 21 346 euros/heure... pour le patron de Porsche, « les six membres du directoire du fabricant allemand de bolides ont encaissé 143,5 millions d'euros, en hausse de 27 % sur un an, selon le rapport d'activité publié mercredi 26 novembre », lemonde.fr (source). Voir Le Parisien pour un exemple français, leparisien.fr (source). 

[30] Frédéric Lordon, Fonds de pension, piège à cons ? – Mirage de la démocratie actionnariale, Editions raisons d’agir ; p. 12 : « On sera surpris de voir jusqu’où peut aller ce projet d’une démocratie actionnariale, réplique et peut-être substitut de la démocratie politique, avec ses assemblées, son éducation boursière destinée à former les citoyens-actionnaires et son lien social reconstruit autour des intérêts financiers partagés ». 

[31] Maurice Allais (prix Nobel d’économie), fauxmonnayeurs.org (source). 

[32] Voir à ce sujet l’ouvrage d’André-Jacques Holbecq et Philippe Derudder, La dette publique, une affaire rentable – A qui profite le système ? Editions Yves Michel ; p. 71 : « Au total, entre le début de 1980 et la fin de 2006, nous avons payé 1 142 milliards d’euros d’intérêts. La dette, quant à elle, a augmenté de 913 milliards d’euros.  Pendant ces vingt-six ans, si nous n’avions pas eu à emprunter ces 913 milliards sur les marchés monétaires, c’est-à-dire si nous avions pu créer notre monnaie, faire exactement ce qu’ont le droit de faire les banques privées, si nous n’avions pas abandonné au profit des banques notre droit de seigneuriage, c’est-à-dire le bénéfice, sous forme d’intérêts, de la création monétaire, la dette qui était de 229 milliards d’euros début 1980 serait inexistante aujourd’hui ». 

[33] Voir en particulier le site de James Robertson.

Voir également l’article de Frédéric Lordon : Pour un système socialisé du crédit, blog.mondediplo.net (source). 

[34] Voir en particulier l’ouvrage de Philippe Derudder, Rendre la création monétaire à la société civile – Vers une économie au service de l’homme et de la planète, Editions Yves Michel. 

[35] Voir entre autres les notes 6, 7, 10, 41 pour un ensemble de mesures que leurs auteurs pensent nécessaires pour refonder le système financier et économique. 

[36] Voir par exemple la notion d’empreinte écologique de l’humanité : « Selon le ''Rapport Planète Vivante 2008'' du WWF, l’empreinte écologique globale de l’humanité a doublé au cours des 35 dernières années, et dépasse de 30 % les capacités biologiques de la Terre. En divisant équitablement les surfaces productives de la planète, nous avons théoriquement tous droit à 2,1 hectares pour satisfaire nos besoins. Or, l’humanité en consomme en moyenne 2,7 par habitant, et l’empreinte par personne des pays à hauts revenus est près de 3 fois plus élevée que celle des pays à faibles revenus », wwf.fr (source). 

[37] fr.wikipedia.org (source) ; « Le Groupe des 20 (ou G20) est un forum économique qui a été créé en 1999, après la succession des crises financières dans les années 1990. Il vise à favoriser la concertation internationale, en intégrant le principe d'un dialogue élargi tenant compte du poids économique croissant pris par un certain nombre de pays ». 

[38] Le Monde - 2 avril 2009 (source). 

[39] lemonde.fr avec AFP et Reuters (source). 

[40] Challenges.fr (source). 

[41] Blog de Paul Jorion, pauljorion.com (source). 

[42] Budget estimé par un collectif d’organisations luttant contre la faim dans le monde, alliancetoendhunger.org (source). 

[43] Alterpresse (source). 

[44] Voir par exemple l’observatoire des inégalités, « la France compte entre 4 et 8 millions de pauvres », le seuil de pauvreté étant défini comme la moitié du revenu médian, inegalites.fr (source). 

[45] Voir par exemple le rapport Cotis sur le partage des profits au sein des entreprises françaises, net-iris.fr (source).

Voir également l’article de Frédéric Lordon, Bonus et primes : le (résistible) chantage des « compétents », blog.mondediplo.net (source). 

[46] Voir notre article sur la diffusion de la terminologie antisectes à tous les secteurs de la société (source). 

[47] Voir notre communiqué de presse (source). 

[48] Le Monde (source). 

[49] Voir notre commentaire du rapport parlementaire de 1999 « les sectes et l’argent » (source).

[50] Voir par exemple le commentaire d’Hervé Duray au sujet de la procédure engagée par l’Etat contre les Témoins de Jéhovah et relative à la taxation des dons manuels. Selon lui, cette procédure met en péril la liberté d’association (source). 

[51] MIVILUDES 2008 op.cit., p. 53.

[52] Voir notre dossier sur la manipulation mentale (source). 

[53] Voir par exemple l’article de Marie Benilde, Scanner les cerveaux pour mieux vendre, monde-diplomatique.fr (source). 

[54] Voir un commentaire de la genèse de la loi About-Picard par le sociologue Patrice Rolland  (source) et un commentaire du texte de loi par Me Pérollier, avocat (source). 

[55] Voir la déclaration d’Emmanuelle Mignon, ancienne directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy : « les sectes sont un non problème », (source).

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