Des
techniques de manipulation à la télévision
Un
cas d'école : l'émission de Jean-Luc Delarue "Ça se discute" :
Nouvelles
sectes, nouveaux gourous : pouvons-nous tous être manipulés ?
19
septembre 2007 sur France 2.
Par
Éric Bouzou, Président du CICNS.
Voir
également notre compte-rendu de cette émission
Le terme "manipulation" n'est pas anodin ; il a imprégné toute l'émission
de Jean-Luc Delarue (JLD), présentant le commun des mortels comme un légume végétatif,
incapable d'avoir la compréhension de ses actes et manipulable à souhait pour
peu qu'il soit "embrigadé" dans une secte ou qu'il tombe entre les
mains d'un gourou.
Le thème de la manipulation est extrêmement délicat et la frontière entre la
coercition psychologique et un choix conscient devrait être un sujet traité
avec la plus extrême prudence. La psychologie des apostats
(des personnes qui étaient membres d'un groupe spirituel et qui se retournent
contre lui), étudiée par exemple par le sociologue Brian Wilson, montre qu'ils
peuvent très facilement transformer un choix raisonné suivi d'une déception
(l'adhésion au groupe, par exemple) en une manipulation extérieure, leur
permettant ainsi de ne plus se sentir responsables de cette prise de décision
et de la déception qui a suivi. JLD a abondamment accrédité la manipulation
des témoins présents sur son plateau sans autre forme d'investigation. C'est désormais
un classique du discours anti-sectes : les adeptes sont tous manipulés et
inconscients de cette manipulation ; ceux qui prétendent être heureux de leur
choix étant les plus atteints.
Il est d'ailleurs étonnant que JLD ne se pose pas la question de la
manipulation en ce qui concerne sa propre émission puisqu'il en utilise
les ficelles les plus grossières. Dans le cas d'un programme télévisé, la
plupart des spectateurs qui ne souhaitent pas croiser les informations qu'ils reçoivent,
agissent souvent par paresse ou parce qu'ils préfèrent alimenter leurs propres
peurs. Cela n'empêche pas de dénoncer les tentatives de manipulation et
surtout les tentatives de tirer le spectateur vers le bas, qui ont toutes les
chances de réussir. Le service public de télévision devrait d'ailleurs se
questionner sérieusement sur sa mission, lorsqu'il encourage ce type de
programme.
1ère manipulation : faire croire que l'on traite des sujets de société.
La télévision n'a pas renoncé à traiter des sujets de société. Certains
sont digestes, d'autres ne le sont pas, car le spectacle produit devient plus
important que le sujet traité. La forme l'emporte sur le fond et le choix des
animateurs est à l'avenant. Les commentateurs actuels sont pour beaucoup des
"amuseurs publics" sans mettre dans ce terme une connotation forcément
péjorative, plutôt dans le sens du terme anglais "entertainer". Mais
ils sont là pour amuser la galerie et faire croire au bon peuple qu'on réfléchit
avec lui. Ils font partie intégrante du spectacle. Christophe Dechavannes en
son temps s'est essayé tristement sur le sujet des sectes et JLD a déjà sévi
plusieurs fois sur ce thème.
Les mimiques de JLD mériteraient à elles seules une analyse détaillée, tant
elles sont le fil directeur de l'ambiance recherchée dans l'émission. Ce n'est
donc pas la réflexion des intervenants qui porte l'émission, mais le script du
producteur.
2ème manipulation : faire croire à une émission équilibrée
Il est de bon ton aujourd'hui de prétendre organiser des débats dits "équilibrés"
: il s'agit plutôt en fait de mettre en présence des forces antagonistes, qui,
avec un peu de "chance", vont s'affronter sévèrement. De plus, un
bon sujet de société a aujourd'hui une ou plusieurs victimes à portée de caméra.
Tout l'art de JLD consiste à donner une impression d'équilibre là où un
parti pris est évident dans le traitement de l'émission. Ce parti pris est
celui de l'émotionnel et en amont de ce parti pris il y a l'audimat. JLD a sans
doute ses propres opinions sur le sujet des sectes, mais il a aussi un objectif
principal, comme d'ailleurs la plupart des producteurs de télévision : l'émission
doit faire du chiffre. On ne peut guère le lui reprocher sauf lorsque l'équilibre
promis est rompu et fait basculer un programme dans un épanchement émotionnel,
où toute tentative de prise de recul est considérée comme un outrage au
statut des victimes.
En l'occurence, le zapping frénétique lors de l'émission entre une
intervention de sociologue, puis un ressenti de victime, puis un gros plan sur
l'animateur, puis un reportage, puis un psychiatre (l'inévitable psychiatre de
service) etc... fait osciller le débat entre différents niveaux incompatibles
qui rendent l'émission stérile. Mais cette stérilité est voulue : rien en
dehors du pathos ne doit en sortir. Et tout le monde se trouve entraîné de gré
ou de force dans ce pathos.
Anne Morelli a plusieurs fois tenté de
ramener la réflexion sur le thème : "il y a deux poids et deux
mesures" pour permettre au débat de prendre un peu de hauteur. Ces
tentatives ont été noyées dans le brouet émotionnel. Ne parlons pas du
psychothérapeute Baudoin
Labrique qui n'a pu s'exprimer et a préféré quitter l'émission.
Un autre ingrédient du simulacre d'équilibre consiste à mettre en regard une
généralité avec un cas particulier. Les "sectes" (cet ensemble
indistinct où se retrouvent tous les mouvements spirituels alternatifs) ont été
présentées comme des repaires de dangerosité ; le cas particulier sera un
mouvement, répertorié jusqu'alors comme "secte dangereuse", et qui
aurait maintenant les faveurs de la MIVILUDES. Que dire des centaines d'autres
groupes, accusés sans preuve, et avec lesquels on continue d'alimenter la
psychose anti-sectes ? Si Madame Katz, secrétaire de la MIVILUDES, par cette
annonce, annonce également un changement de mentalité de cet organisme, c'est
une bonne nouvelle. En attendant une confirmation de cette évolution, nous
renvoyons les lecteurs aux commentaires que nous avons faits du dernier
rapport de la MIVILUDES.
3ème manipulation : se substituer à la justice
L'émission était émaillée de reportages. Leur objectif était clairement de
générer la peur et d'accréditer les propos des témoins (apostats ou prétendues
victimes de thérapeutes). La plupart des montages étaient agrémentés
d'images surajoutées comme on en voit dans les films d'horreur (prises de vue
saccadées, couleurs inquiétantes, fonds sonores dérangeants).
Il ne s'agit pas de mettre en doute les souffrances exprimées par les personnes
présentes sur le plateau. Mais la souffrance exprimée par une personne
n'implique pas nécessairement la culpabilité des parties en face. Lesquelles
sont d'ailleurs systématiquement absentes de l'émission qui se transforme
rapidement en tribunal populaire. Cette façon de présenter un événement a un
nom : le lynchage médiatique.
Il ne s'agit pas de nier non plus que certains délits aient pu être commis. Ce
n'est cependant pas à "Ça se discute" que ce point doit être traité,
même implicitement, mais en Cour de Justice si nécessaire et, s'il y a
prescription, ailleurs que dans un show télévisé de toutes façons.
L'émission de JLD ne tient que par le témoignage des victimes. Ce statut
de victime est aujourd'hui intouchable. Si JLD commence véritablement
à questionner ses "invités" et à mettre en balance leur version des
faits, il peut fermer boutique. Plus aucune autre victime ne prendra le risque
de venir sur son plateau. Cette mise en balance n'est du reste pas de son
ressort puisqu'elle devrait être faite par des personnes d'expertises
pluralistes dans un cadre protégé. La seule issue pour tenter d'obtenir une émission
de qualité serait alors de séparer complètement la partie témoignages, de la
partie analyses et commentaires. Cependant l'objectif n'est pas d'être
intelligent, mais de plaire.
Le témoin
Yves Boisset était le témoin de l'émission ; son rôle étant de faire la
synthèse des propos entendus. Il a réalisé, entre autres, un reportage
intelligent sur le drame de l'OTS. Néanmoins
ces propos en conclusion sont assez déconcertants. Il reprend un discours que
l'on entend de plus en plus aujourd'hui et qui consiste à dire que
l'application du droit n'est pas suffisante. "Il se passe des choses"
que la Justice ne sait pas prendre en compte et qui doivent être contrôlées.
Cette affirmation est une porte grande ouverte à tous les abus. Un discours qui
clame, au nom de la liberté de conscience, que certaines pratiques ne seraient
pas permises, même dans le respect de la loi, ne tarde pas à violer cette même
liberté de conscience.
On peut néanmoins reconnaître aux pouvoirs publics le droit d'observer ce
champ de liberté de conscience. Mais encore faudrait-il qu'ils adoptent une véritable
démarche de connaissance, ouverte, afin d'étudier dans son ensemble le phénomène
d'émergence spirituelle. Or ce n'est pas le cas aujourd'hui, la politique de
lutte contre les sectes est absurde dans sa forme actuelle et il est regrettable
que M. Boisset ne perçoive pas l'inanité du débat tel qu'il est mené et de
l'émission conduite par JLD. Conclure, comme il l'a fait, sur les dangers de la
manipulation sans voir que cette émission en était l'archétype, est désolant.
Le CICNS contacte régulièrement les médias qui abordent le thème des sectes
pour les rappeler aux exigences de la déontologie journalistique. La plupart
ont perdu le goût de l'investigation, parce que le business est plus important
que l'information. Ce business préfère le spectaculaire. JLD, suite à une
intervention d'Anne Morelli précisant que de nombreuses personnes se sentaient
heureuses dans leur communauté spirituelle et n'étaient jamais entendues, lui
répond qu'une personne qui "s'éclate dans sa secte" ferait sûrement
beaucoup d'audimat. Tout est dit, il ne suffit plus de vivre normalement et
paisiblement, il faut soit être misérable, soit s'éclater. Il est temps que
les médias reviennent à plus de décence.
Eric Bouzou est
né en 1958. Il est ingénieur. Son parcours technique
a été jalonné de rencontres avec des personnes animant la dimension
spirituelle de l'homme. Son intérêt pour la défense de la liberté
spirituelle l'a conduit à s'engager activement dans l'action du CICNS dont
il est l'actuel président.
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