Lettre adressée à M. Jean-Marie Bockel, secrétaire d'État à la
Justice, au sujet de ses propos sur la « pathologie de la croyance » et les
« virus mutants ».
A l’attention de M. Jean-Marie Bockel, Secrétaire d’Etat à
la Justice
Ministère de la Justice
13, place Vendôme
75042 PARIS CEDEX 01
Montpezat de Quercy, 28 décembre 2009
Objet : Vos prises de position sur la question des dérives sectaires
Monsieur le Secrétaire d’Etat,
Le CICNS est une association, indépendante de tout groupe politique ou
spirituel, dont l’objectif est d’équilibrer le débat français sur la
question des dérives sectaires. Notre travail de recherche de plus de cinq
ans, rassemblant les contributions de nombreux sociologues, avocats, acteurs
de la vie sociales (1), nous conduit à vous interpeller sur les dérives de la
lutte antisectes, dérives que vous semblez soutenir, si l’on en juge par vos
propos récents lors du colloque de la MIVILUDES organisé le 26 novembre
dernier à Lyon.
M. Fenech prétend que les dérives sectaires sont « un mal endémique qui
touche quelque 500 000 de nos concitoyens » (2) et vous avez-vous-même comparé
les dérives sectaires à des « virus mutants », à une « pathologie de la
croyance » (3) . Or, les nombreux citoyens français qui s’engagent dans des
choix spirituels ou des choix de vie alternatifs sont, dans leur très grande
majorité, des personnes responsables et honnêtes. A travers vos propos, vous
les supposez victimes et irresponsables. C’est une marque surprenante
d’incompréhension et de mépris envers les motivations de tant de vos
concitoyens.
Vous avez également affirmé : « Le dispositif juridique existant apparaît
donc suffisant et il n'est pas envisagé, en l'état, de mettre en place une
législation spécifique relative aux sectes ». L’avocat que vous êtes ne peut
ignorer la teneur des débats préfigurant le contenu de la loi About-Picard,
qui ont pris exclusivement pour cible les groupes labellisés arbitrairement
de « sectes », d’où le titre de cette loi. Le législateur a étendu son
application à toutes les personnes morales pour apparaître conforme à nos
règles de droit commun. Vous noterez par ailleurs que la notion floue,
obscure et non définie de « sujétion psychologique » - prolongement
juridique de la notion non moins absconse de « manipulation mentale » -,
mentionnée dans cette loi, ne peut conduire qu’à des décisions arbitraires.
« Manipulation mentale » et « sujétion psychologique » sont des concepts
pseudo-scientifiques considérés comme inapplicables par la majorité des
chercheurs et qui devraient être exclus de notre droit pénal comme l’a
suggéré le Conseil de l’Europe.
Vous évoquez « la situation difficile et douloureuse des victimes » (4). Si le
cas des victimes de tout délit doit effectivement être pris en compte dans
le cadre du droit commun, les chiffres fantaisistes annoncés par Georges Fenech (par exemple : 80 000 enfants en danger dans des groupes sectaires)
sans le moindre fondement (aucune enquête factuelle étayée par des
recherches pluridisciplinaires croisées, vérifiées et publiées n’est fournie
dans les rapports annuels de la MIVILUDES) ne font qu’alimenter une fausse
rumeur de fléau social, aboutissant à l’ostracisme à l’égard de centaines de
milliers de personnes. Les administrations venues témoigner lors de la
dernière commission d‘enquête parlementaire en 2006, sur le thème «
L’enfance volée » (5) , ont démontré que les chiffres avancés par la MIVILUDES
et les associations antisectes sont faux.
Que pensez-vous du référentiel de la MIVILUDES qui ne serait pas une liste
de sectes dont le nombre est pourtant estimé par M. Fenech à plus de 500 ?
Comment est-il possible de compter des « sectes » dans un pays censé lutter
contre les « dérives sectaires » ? Ce référentiel, similaire à un fichier de
renseignement aux modalités d’accès imprécises, semble d’ores et déjà mis à
la disposition des Maires, mais ne semble pas accessible dans les mêmes
conditions aux minorités spirituelles (nous en avons interrogé certaines à
ce sujet), alors que M. Fenech prétend vouloir respecter le contradictoire.
Que pensez-vous de la récente « descente » de la MIVILUDES dans la
communauté du Moulin des Vallées dont vous pouvez obtenir les détails sur
notre site (6) ? La considérez-vous légale et conforme à nos valeurs ?
Le débat sur les dérives sectaires en France est biaisé par une
désinformation regrettable et une absence totale de démarche de
connaissance. Nous préconisons donc la mise en place d’un observatoire des
minorités spirituelles indépendant (7) en lieu et place de la MIVILUDES. Au
minimum, la politique de la mission interministérielle doit être recadrée,
comme tente parfois de le faire le Ministère de l’Intérieur, et non pas
soutenue dans ses excès comme vous l’avez fait dernièrement. La Justice,
grâce à son indépendance, est le dernier rempart permettant de contenir un
climat d’hystérie antisectes préoccupant en France. La Justice ne doit pas
subir le jeu d’une communication antisectes d’Etat. Nous vous invitons à
consulter notre document critique en dix points de la politique française en
la matière, présenté à l’OSCE (8) .
Nous sommes à votre disposition pour une rencontre sur un sujet difficile,
méritant que soit instauré un nouveau dialogue, respectueux, intelligent et
sans faux semblants.
Nous vous prions d’accepter, Monsieur le Secrétaire d’Etat, l’expression de
notre très haute considération.
Marie-Christine Koenig
Porte-parole
[1] http://www.cicns.net/Video.htm
[2 La Justice face aux dérives sectaires
par Georges Fenech,
http://www.ladocumentationfrancaise.fr
[3] http://www.presse.justice.gouv.fr
[4] France soir
[5 Voir en particulier notre documentaire
« 120 minutes pour la
liberté spirituelle », partie 2
[6] http://www.cicns.net/Moulin_des_Vallees.htm
[7] http://www.cicns.net/Observatoire_Independant_des_Minorites_Spirituelles_Projet.htm
[8] http://www.osce.org/documents/odihr/2009/10/40150_fr.pdf
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