Courrier à Jean-François CopéÀ l'attention de Jean-François Copé, secrétaire général de l'UMP, à l'occasion du « débat sur la laïcité ».
Montpezat de Quercy, 30 mai 2011
Monsieur le Secrétaire
général,
La France est-elle une
République laïque ? Cette question pourrait paraître déplacée, voire
insultante, dans le pays qui prétend, à tort, avoir inventé le concept de
laïcité (car la loi de 1905 a été en partie copiée sur une loi de l’Etat
mexicain datant de 1859
note et de nombreux pays
implémentent une laïcité comparable à celle en vigueur en France, de toute
évidence dans un climat plus serein et plus respectueux, sans que cette
disposition soit forcément incluse dans leur Constitution) et vouloir le
promouvoir à l’étranger.
Cette question est
pourtant pertinente si l’on considère la situation des minorités
spirituelles, thérapeutiques et éducatives rassemblées aujourd’hui sous le
vocable péjoratif de « sectes » ou « mouvements à caractère sectaire ».
Notre association,
indépendante de tout parti politique et de toute religion, étudie depuis
sept ans la place accordée à ces minorités dans la société française et le
constat est accablant.
Votre formation
politique a récemment souhaité lancer un « débat sur l’Islam », promptement
rebaptisé en « débat sur la laïcité » devant le tollé généré. Cet
« élargissement » de la réflexion, qu’il est difficile d’analyser comme un
acte de bonne foi, nous permet néanmoins de vous interpeller sur la
conception de la laïcité défendue par votre parti en la comparant à la
situation réelle des minorités spirituelles, thérapeutiques et éducatives
telle que nous la documentons.
Il est d’ailleurs
significatif que la question de ces minorités (hors religions reconnues,
s’entend) ne soit même pas mentionnée dans votre proposition de résolution
sur « l’attachement au respect des
principes de laïcité, fondement du pacte républicain et de liberté
religieuse »
(La
Croix), sachant
que la lutte contre les « dérives sectaires » ou, moins hypocritement,
contre les « sectes » est considérée comme une cause nationale et suscite
d’immédiates réactions épidermiques. Mais la mention de « dérives
sectaires » en association avec des religions reconnues aurait été
l’assurance d’un nouveau tollé. La catégorisation de certains groupes en
termes de « sectes » permet donc apparemment à la classe politique, et à
votre parti en particulier, d’ignorer ces minorités dans un débat sur la
laïcité. Le cadre laïque est pourtant, en théorie, le creuset permettant
d’accueillir et de respecter ces minorités, dans le cadre de la loi.
Dans votre proposition
de résolution, vous énoncez un certain nombre de principes sur ce que
recouvre la laïcité :
-
Un principe de
liberté ; mais que reste-t-il de cette liberté quand une rhétorique
péjorative et dégradante (« sectes », « dérives sectaires », « gourou »,
etc.) est systémiquement
utilisée à l’encontre des personnes faisant des choix de vie alternatifs
tout en s'insérant dans le cadre républicain qui accepte « en principe »
cette diversité ?
-
Un principe
d’égalité ; mais que reste-t-il de cette égalité lorsqu’une législation
spécifique est votée à l’encontre de ces minorités : loi About-Picard, loi
accordant l’immunité aux témoins antisectes lors des commissions d’enquête
parlementaires ; lorsque le débat sur ces groupes est systématiquement
biaisé par manque de respect du contradictoire ?
-
Un principe de
fraternité : mais que reste-t-il de cette fraternité lorsqu'une politique du
soupçon et de la peur est conduite par la MIVILUDES et son président actuel,
Georges Fenech, n’hésitant pas à dire, dans VSD - « Si je vous donne le nom des sectes que j’ai dans le collimateur, j’ai
droit sur l’heure à un procès… Pas évident de mettre cinq cents sectes et
communautés sous surveillance, cela concerne cinq cent mille personnes, dont
quatre-vingt-cinq mille enfants » ; Georges Fenech digressant par
ailleurs, sur France 5, dans « C à dire », sur « 500
000 Français [qui] sont touchés par le phénomène sectaire », « 80
000 enfants qui sont directement menacés par des dérives sectaires ».
Ces affirmations chiffrées diffusées dans tous les médias, sans aucune
preuve pour les étayer, sont irresponsables émanant d’un haut fonctionnaire
sous l’autorité du premier Ministre, faut-il le rappeler ? Le mépris affiché
par une grande partie de la classe politique pour 500 000 de leurs
concitoyens, alternativement présentés comme des manipulateurs ou des
inconscients manipulés, est déplorable.
-
Vous souhaitez des « moyens
renforcés » pour « garantir le
respect de la laïcité » ; mais n’est-ce pas l’esprit de la laïcité qui
est dévoyé à force d’incantation, la faisant ressembler à une religion
civile, malgré les intentions affichées ? Les assauts policiers injustifiés
sur des communautés paisibles ou les « descentes » de la MIILUDES dans ces
mêmes groupes font-ils partie de la panoplie d’actions légitimes pour faire
respecter la laïcité ?
-
Vous souhaitez « assurer
sa pédagogie » [pédagogie de la laïcité] ; est-ce une bonne pédagogie
que d’enseigner le fait religieux à l’école (une initiative louable) tout en
laissant les associations antisectes, partiales et incompétentes sur le
sujet, parler du fait social que constitue l’émergence spirituelle
alternative en termes dégradants ?
Poser les questions
précédentes est équivalent à y répondre et nous sommes bien loin de la « laïcité
équilibrée » que vous souhaitez voir éclore.
Pour tous les points
énoncés et en prévision de la prochaine campagne présidentielle de 2012,
nous vous soumettons un ensemble de questions supplémentaires (tous les
partis politiques et candidats seront interrogés) dont nous consignerons sur
notre site les réponses que vous voudrez bien nous donner.
1°) Reconnaissez-vous
que l'état des lieux sur la question des minorités spirituelles,
thérapeutiques et éducatives, tel qu'il est actuellement présenté par les
pouvoirs publics, est partiel et partial et ne respecte pas les libertés
fondamentales, notre Constitution et la loi de 1905 ?
2°) Dans l'éventualité
de votre élection, vous engagez-vous à mettre en place les mesures
nécessaires pour comprendre le phénomène des nouvelles expressions de la
spiritualité et des propositions alternatives du "vivre ensemble" plutôt que
de lutter contre elles ? Et cela par :
- la réhabilitation
des recherches universitaires et la prise en compte de leurs résultats dans
les débats concernant cette question ;
- la reconnaissance
d'un paysage spirituel multiforme et non limité à quelques dogmes reconnus ;
- le soutien
nécessaire à la création d'un Observatoire indépendant des nouvelles
minorités spirituelles, éducatives et thérapeutiques en France, sur le
modèle de celui proposé par le CICNS ;
- la dissolution de la
MIVILUDES, dont l'action sera alors inutile ;
- des campagnes
d'information dans les administrations et la justice réhabilitant les
minorités injustement persécutées.
3°) Vous engagez-vous
à cesser le financement d'associations antisectes, qui constituent la seule
source d'information des pouvoirs publics, ou à fournir le même financement
à des associations qui apportent un autre regard, comme le CICNS ?
4°) Vous engagez-vous
à abroger la loi dite About-Picard qui a été sévèrement évaluée par la Cour
Européenne des Droits de l’Homme ?
5°) Vous engagez-vous
à initier une réflexion dépassionnée sur la loi de 1905 pour mettre en
accord son application et son esprit et étudier les aménagements qui
permettront aux minorités spirituelles d'y trouver leur place ?
Dans l'attente de
votre retour sur cet ensemble de questions de société méritant plus
d’attention, de lucidité et qui ne nous semble pas « transgresser les lois de la République en cédant à des revendications
communautaristes », nous vous prions d’accepter, Monsieur le Secrétaire
général, nos salutations distinguées. note : Voir, entre autres, les travaux du sociologue et historien Jean Baubérot et de la sociologue Micheline Milot.
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