Courrier au Nouvel Observateur
Cette lettre, ici
au Nouvel Observateur, a été envoyé à
divers médias (AFP, Le Figaro, Le Dauphiné
Libéré, LHumanité, Le Monde, Libération,
L'Express) à l'occasion d'un article au sujet
des "sectes". Chacune de ces lettres
vise à rappeler à nos éditorialistes un
code de déontologie qu'ils sont supposés
respecter et qui exigerait un minimum
d'impartialité dans le travail
d'investigation et d'information, quel que
soit le sujet abordé.
Nous ne sommes pas
totalement naïfs et ne croyons plus tout à
fait à l'objectivité des médias ni à la
liberté des journalistes d'exprimer autre
chose que des opinions sur commande. Mais nous
pensons par contre indispensable que chacun
d'entre nous fasse savoir son mécontentement
quand des sujets d'actualité sont traités
avec autant de mépris pour l'intelligence.
A l'attention de la Direction et de la Rédaction
du Nouvel Observateur
24 mai 2005
Bonjour
Votre N°2115 19 au 25 Mai du Nouvel
Observateur titre en page de couverture
"Sectes, Les nouveaux pièges".
Il est courant de voir les hebdomadaires comme
le NO, utiliser des titres accrocheurs pour
attirer le lecteur. Cette facilité est
acceptable lorsque les sujets sont véritablement
traités (on pourrait dire pardonnable tant il
est vrai que ces pratiques pourraient
avantageusement être évitées dans les
hebdomadaires de qualité). Elle devient
questionnable lorsque en 6 pages sur 140, un
sujet est à peine abordé et sans recul de
surcroît. Il semble évident que seul l'effet
d'accroche a été utilisé, sans se soucier
que cet article participe à un amalgame perpétué
depuis de nombreuses années en France entre
spiritualité et criminalité.
Le mot "secte" est synonyme de délit
aujourd'hui. Que le mot ait progressivement
changé de signification n'est pas un problème,
mais son utilisation sans discernement
particulièrement au sein des médias est
dommageable. Depuis le rapport Gest-Guyard et
le rapport "secte et argent", la
majorité des mouvements spirituels en France
ont été listés et classés sans analyse
contradictoire, sans condamnations judiciaires
pour la grande majorité, comme sectes
dangereuses. Ces rapports et la façon dont
ils ont été diffusés et relayés par les médias,
ont conduit à une sorte de condamnation de
ces mouvements hors du cadre de la justice.
Cette pratique de la rumeur est un des
pouvoirs des médias utilisé sans modération
sur ce sujet en particulier. C'est dire que
lorsque vous prononcez le mot secte
aujourd'hui, il ne concerne pas seulement un
fait ou un événement particulier mais vient
réveiller dans l'inconscient collectif une
peur et une intolérance vis-à-vis de tous
ceux qui dérangent par leur différence et
qui ont été mis dans un même sac. Vous
pouvez concevoir que cette peur vient
principalement d'une ignorance du sujet, d'une
volonté étonnante de ne pas comprendre et étudier
objectivement les nouvelles spiritualités.
Les médias, dont le vôtre, n'ont jusqu'à présent
aidé en aucune manière à cette compréhension.
Il
ne s'agit pas de nier l'existence de délits
au sein des minorités spirituelles, comme
dans tout groupement humain. La justice est à
même de les traiter. Mais l'importance de ces
délits est grossie artificiellement et sans
preuve, en particulier de la part d'organismes
comme la MIVILUDES qui, malgré une action de
plusieurs décennies (au travers d'organismes
différents : MILS etc...) n'ont toujours pas
pu produire un rapport quantifié et objectif
sur l'importance de ces délits. De plus, il y
a, malgré les discours et le dispositif légal
d'origine (loi de 1905 pour n'en citer qu'un)
un réflexe qui associe cette criminalité au
contenu de la démarche spirituelle en général.
La nouvelle loi About-Picard fabriquée
expressément à l'encontre des minorités
spirituelles en est une preuve.
Vous pourriez vous interroger sur votre titre
: "les nouveaux pièges". Que sont
devenus "les anciens pièges"?
Ont-ils réellement été déjoués comme
aiment à s'en féliciter les pouvoirs publics
ou bien, faute de preuves, n'est-on pas en
train de fabriquer de nouveaux pièges pour
garder bien vivant un bouc émissaire très
utile ?
Un passage de votre article résume une
attitude journalistique étonnamment privée
de sens critique : NO : "Combien y a-t-il
en France de victimes des sectes et qui
sont-elles ?", J.-L. Langlais : "On
ne sait pas chiffrer précisément le nombre
des adeptes appartenant à des mouvements de
caractère sectaire. On a parlé naguère de
400 000 individus puis de 200 000...En vérité,
on ne sait pas."
Outre le fait que l'ambiguïté de la réponse
de JL Langlais laisse supposer que les 400 000
individus en question sont tous des victimes,
le flou de ces propos auraient dû vous
interpeller, si vous ne l'êtes pas encore,
sur l'absence de données objectives sur la
question et comment toute une politique est
construite sur une méconnaissance entretenue.
Vous faites également des résumés
lapidaires de démarches de santé ou
spirituelles avec une liste de points
uniquement négatifs. C'est sans doute de
cette façon que vous appréhendez ces démarches.
Etes-vous sûr qu'il n'y a pas une autre réalité
? Avez-vous pris le temps de réellement étudier
ces démarches sans simplement vous appuyer
sur d'autres avis non vérifiés ? Quelle
opinion avez-vous des personnes qui
reconnaissent une valeur à ces démarches :
est-ce que le mot de victime n'est pas une façon
polie ou bien pensante de présenter les
choses ? Y a-t-il en France plus de 400 000
personnes qui ont perdu leur bon sens et ne
sont pas dignes d'être écoutées pour les
valeurs qu'elles souhaitent vivre ? Est-il
juste de les mettre dans le grand sac des prétendues
sectes et de chercher un moyen de se débarrasser
d'elles ? Car ne vous y trompez pas, la
majorité de ces personnes aspirent à vivre
simplement ce qu'aujourd'hui elles doivent
cacher de peur de représailles. Il ne s'agit
pas de supprimer un prétendu gourou ou deux
pour arrêter l'émergence de la dimension
spirituelle de l'homme exprimée dans une
grande diversité de minorités spirituelles.
Même si l'expression de cette diversité peut
être maladroite, confuse ou étrange dans
certains cas, cette dimension de l'homme mérite
le respect de ceux qui y sont insensibles mais
qui prétendent adhérer aux droits
fondamentaux de l'être humain.
Face à ces questions, mesurez en conscience
l'absence de déontologie journalistique qui
vous anime sur ce sujet. Vous ne retirerez
aucune honte à être les premiers à ouvrir
un vrai dossier sur le sujet des minorités
spirituelles qui donne la parole à toutes les
parties, et en particulier à des sociologues
et ethnologues qui présentent une réalité
différente de la vôtre, ou des associations
comme le CICNS qui ont choisi de porter un
nouveau regard sur la spiritualité en France.
Vous pouvez avoir un aperçu de ce regard sur
notre site : www.cicns.net.
Cordialement
L'Equipe du CICNS
Haut de page

|