Un certain sentiment de désolation
Interview de Daniel Fradette du CINR de Montréal par la revue "les 3 mondes" (Le CINR est, depuis, devenu le CSRM : http://www.interspirituel.org) Pour prendre la mesure de l'exception française en matière d'intolérance religieuse au pays des droits de l'homme, nous avons demandé à Daniel Fradette, président du CINR à Montréal, de nous livrer son point de vue. En
Europe, quel pays retient votre
attention en matière d'atteinte
à la liberté religieuse ? La situation française est celle qui retient le plus notre attention. C'est d'abord la plus connue et nous avons de nombreux contacts là-bas. Nous avons nettement l'impression d'être face à une chasse aux sorcières, à tout ce qui est spiritualité alternative. Cette impression se base sur la presse écrite et les ouvrages publiés. Notre organisme est abonné à de très nombreuses parutions. Des correspondants sur place sont des relais de cette information. Une autre source est constituée par les gens qui voyagent en Europe et qui, de retour, témoignent de la situation. Comment
jugez-vous cette situation
en Europe? J'ai
un certain sentiment de désolation
devant ce que j'appellerais un recul de
l'esprit critique, dans le sens où cette
chasse aux sorcières se fait au nom
d'une rationalité. En même temps, on
s'aperçoit que la rationalité est un instrument
au service d'une idéologie ; elle
est donc téléguidée au départ. De
plus, je pense que la question fondamentale
est celle de la mise en péril de
la liberté religieuse. D'un côté, on affirme
que chaque personne a le droit à ses
convictions religieuses, à la liberté
d'association, mais, de l'autre côté, dès
que cela dépasse une certaine norme
intégriste plutôt qu'une norme réelle, alors les vieux démons resurgissent
et tout est mis en œuvre pour restreindre cette liberté sous d'autres prétextes. Comment expliquez-vous la différence entre ce monde européen et l'approche au Québec ou aux Etats-Unis? La
différence tiendrait en deux éléments.
Le premier repose en France sur
le fameux contentieux religion/Etat ou
spiritualité/laïcité. Il existe depuis des
siècles et puisqu'il n'est pas réglé mais
refoulé, il ressort avec encore plus de
force. Tandis
que dans la société québécoise,
cette séparation est récente, à peine
cinquante ans. La présence des religions
est encore très forte et on ne sent pas la menace comme on pourrait
le sentir en Europe, De plus l'Europe
est depuis des siècles le front où
se vit un rapport particulier entre la
Chrétienté et l'Islam. Au Canada et en
Amérique, il existe une pluralité de
fait depuis assez longtemps qui permet
d'aborder cette question des nouveaux
courants spirituels avec plus de
détachement. Cette intolérance française pourrait-elle s'exporter et venir se greffer sur la population québécoise? Il
y a une situation de crise en Europe qui
favorise la recherche d'un bouc émissaire.
En Amérique et au Canada, si
la situation sociale se dégradait, il n'est
pas exclu que les sectes, comme on
les appelle, ne seraient pas visées. Je
crois que rien n'est jamais acquis, des
retours en arrière sont toujours possibles.
Pour l'instant, les chances sont plutôt
minces. Les médias entretiennent également ici une tendance anti-sectes
ou anti-cultes. Mais du côté de
la radio, c'est l'inverse, une réelle ouverture
existe, ce qui est assez paradoxal.
Il y a encore ici un esprit critique, même
au niveau des organismes publics comme
la Direction de la protection de
la jeunesse ou la Ligue d'intervention policière, un esprit capable de
prendre des distances avec le courant
anti-sectes. Connaissez-vous
la littérature anti-sectes en France? Oui,
c'est le type même de littérature
qui, dès le départ, évacue la dimension
religieuse et spirituelle de l'être humain.
Elle laisse penser que le fait de croire
est une maladie, une déviance
psychologique grave. Elle a favorisé
une réduction du phénomène spirituel
et a amené les psychanalystes, les psychiatres ou les psychologues à fermer
les portes d'emblée à certaines dimensions
de la vie de leurs clients pour aborder
les questions sous un angle psychologique
qui est seulement une des dimensions de l'existence. Comment
faire évoluer la situation en Europe en général et en France
en particulier? Je
dirais que le point névralgique reste la relation avec les médias qui façonnent
quotidiennement l'opinion publique dans
ce domaine. Il y aurait à améliorer
la façon de composer avec cette problématique
et pour cela de penser, de
travailler à contre-courant dans un
réseau large d'organismes qui ont à
coeur le respect de la liberté religieuse
et ce de façon critique, des organismes
qui militent pour les droits de
la personne, d'établir un "réseautage"
et de travailler ensemble. Ensuite
travailler et identifier les journalistes, les médias qui sont prêts
à travailler avec nous et d'essayer d'investir
à ce niveau. Il faut frapper à toutes
portes, il est important de faire connaître
les points de vue différents même s'ils sont rejetés dans un premier temps.
Il y a des risques à courir
même si cela fait parfois un peu mal. Accepteriez-vous
de patronner des initiatives européennes de médiation
? Naturellement, notre expérience dans le domaine de la médiation, telle que nous l'avons développée au Québec, nous amène à encourager et donc à aider au développement de ce type d'initiatives en France et ce pour plusieurs raisons : d'une part pour le développement du réseau et, d'autre part, parce que la cause elle-même est d'importance. La valeur du processus de médiation est indéniable et les résultats dans les cas de divorces sont exemplaires. Propos recueillis par
Jean-Denis Maisse
(I)
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