La culture de la haine dans la société contemporaineLes racines de la culture de la haineEnvoyé au CICNS par un auteur anonyme
La
culture de haine qui se déploie actuellement dans notre société gangrenée
et gagne toute la planète a de profondes racines : les plus grandes
civilisations se sont toujours épanouies lorsque l'équilibre s'est maintenu
dans la juste hiérarchie des pouvoirs, dans l'organisation intelligente en
castes, au sens noble de ce mot. Le pouvoir sacerdotal, divinement inspiré,
recevait son inspiration du Ciel et conseillait le pouvoir royal ou politique
; celui-ci mettait son autorité au service de l'administration du peuple des
marchands, des artisans et des paysans. La dégénérescence de cette
organisation verticale nous masque le plus souvent sa profonde légitimité.
Quel
est le fonctionnement juste d'une société humaine authentique ?
Le
pouvoir sacerdotal visible est inspiré par des prêtres, moines, religieux,
mystiques en lien direct avec l'Esprit, connaissant l'essence des choses, l'ésotérisme
de la révélation qui fonde la religion exotérique révélée. Sans cette
connaissance par l'intérieur il n'y a pas de sagesse. Le peuple ne connaît
le plus souvent que la forme extérieure de la religion qui se traduit en
lois, dogmes et obligations ; il pratique à son niveau, pour sa sauvegarde.
Les individus peuvent alors faire le passage d'un plan à l'autre si la
capacité leur en est donnée, s'ils ont les aptitudes requises. La juste hiérarchie
est celle de la connaissance mise en pratique. Ceux qui accèdent du fait de
leur niveau de conscience à l'intériorité se conforment comme tous les
autres aux obligations extérieures afin d'être exemplaires et de ne pas
scandaliser ceux qui n'ont pas encore accès à la connaissance directe mais
ils se situent au-delà du licite et de l'illicite. Au niveau des rois, des
seigneurs, des guerriers, la royauté et la noblesse reconnues sont alors
celles du corps, du cœur et de l'esprit. Les responsabilités sont attribuées
à ceux qui sont dignes de les mener à bien au service de tous puisque de
fait la nature se manifeste de façon inégalitaire quant aux aptitudes
qu'elle donne à chacun. Le peuple, gouverné et sécurisé par une hiérarchie
juste, compétente et responsable, peut vivre alors dans la paix et la prospérité.
Toutes
les Traditions ont pour Origine une révélation venue du monde de l'Esprit
dont le monde de la matière est partie intégrante. La Vie est Energie et l'Energie
est Conscience. Les Traditions se sont développées, tel un arbre, en donnant
des règles de comportement humain, des interdits, un exotérisme formel,
dogmatique, juridique, social pour l'ensemble du peuple. Cet exotérisme
serait en quelque sorte le tronc et les racines terrestres d'un arbre dont les
racines célestes, les branchages, les fleurs et les fruits, seraient l'ésotérisme
accessible à la seule élite du cœur. Esotérisme et exotérisme sont
cependant indissociables, comme l'endroit et l'envers d'une même étoffe et
tout être humain porte en lui le germe de la sagesse, germe qui se développera
d'autant mieux que chacun sera justement situé dans une hiérarchie naturelle
conforme aux aptitudes véritables. Ainsi
pouvait-on parler, à l'époque de Sohravardî, dans l'ésotérisme islamique,
de l'homme de l'Orient et de l'homme de l'Occident. L'homme de l'Orient est
proche de la Source où se lève le Soleil de la manifestation, proche de
l'Essence des choses. L'Occident est la terre de l'exil et de l'esclavage où
vivent ceux qui ont perdu l'Axe polaire, qui sont désorientés, qui ont perdu
le Nord. Orient, Occident et Pôle n'ont alors aucune connotation géographique
temporelle mais se réfèrent, au-delà des apparences, à l'intériorité de
chaque être. L'Homme polaire est alors l'Homme Parfait de la Tradition. Il
est le Guide authentique par excellence. Le devenir du fleuve humain est dans
sa source et seul celui qui connaît la Source peut être un guide.
Or,
systématiquement, à toutes les époques et encore aujourd'hui, par
juridisme, les tenants du dogme, ceux qui prennent à la lettre la Loi et
n'entrent pas dans l'Intelligence de l'Esprit, ceux qui vivent dans cet
Occident de l'exil, ceux qui ne voient que l'envers de l'étoffe, ceux qui
croient que le devenir du fleuve est la mer, veulent éradiquer le mysticisme,
la gnose, qu'ils ne comprennent pas. L'expérience intérieure vécue par
l'homme de l'Orient, cette connaissance de celui qui voit le dessein de la
vie, leur est étrangère et ils n'ont pas l'humilité nécessaire pour
accepter leur limitation. Systématiquement, ils coupent une à une les
branches de l'arbre et il ne reste plus qu'un tronc inutile, des racines stériles.
Ainsi, le Christ a été crucifié sur le Golgotha ; Sohravardî a été décapité
à Jérusalem ; El Halladj a été pendu à Bagdad ; Kabir, l'humble tisserand
de Bénarès, exilé ; Marguerite Porété, Giordano Bruno et tant d'autres brûlés
par l'Inquisition ; les Cathares éradiqués, etc. Et à notre époque, en
France, une inquisition rampante dénonce et persécute tous ceux qui ne se
plient pas à la pensée unique stérilisante. Partout et toujours, l'homme
vulgaire, incapable de mener la Guerre sainte à l'intérieur de lui, s'en
prend à ceux qui sont qualifiés selon les lieux et les époques d'hérétiques,
de sacrilèges, d'utopistes, d'illuminés, de sorciers, de déviants,
d'inadaptés, etc.
L'homme
est ainsi mutilé dans son essence. Il n'y a plus dès lors de pont vivant, de
passage possible entre un exotérisme devenu formel et sans âme et un ésotérisme
vivant et signifiant, pour un retour à la Source. La survie de l'essentiel ne
se fait plus que dans une quasi-clandestinité. Très souvent les anciennes
Traditions ont disparu du fait des répressions, des persécutions ; le
flambeau n'a pu être passé d'une génération à l'autre ; les textes sacrés
ne sont plus compris dans leurs plus hautes significations. Le niveau ultime,
spirituel, mystique, de l'homme est amputé et l'être, limité au
psychologique, au social, n'a plus accès aux clefs du devenir humain, aux
clefs de son propre devenir. L'intérieur ne reçoit plus la nourriture
essentielle de la Source de son être. Il reste un homme extérieur dont l'espérance
ne franchit plus la frontière de la mort [1],
en proie aux dépressions, aux maladies, au mal-être.
Paradoxalement
pour qui ne sait pas voir, c'est la méconnaissance de ce qu'est la mort dans
l'ésotérisme, la mort comme passage pour une résurrection, qui a entraîné
cette banalisation de la mise à mort. Ce passage peut se faire à chaque
instant, dans un hors-temps hors-lieu toujours accessible et non point dans un
futur lointain, à la fin des temps, comme les croyances l'enseignent en aliénant
le présent. La laïcisation de la société, la socialisation de la religion,
la « trahison des clercs » selon la formule employée, ont inévitablement
produit des fruits de plus en plus pervers. Chaque fois que le pouvoir
sacerdotal ne s'est plus laissé inspirer par l'Esprit, le spirituel, le
mystique et le prophétique se sont affadis ; la décadence s'est produite,
s'est accentuée. Le pouvoir politique a pris alors le pas sur le pouvoir
sacerdotal ou bien le pouvoir sacerdotal s'est enlisé dans le pouvoir
temporel dans la plus grande confusion. Les rois, les empereurs, les
gouvernants, les chefs d'Etat ont voulu faire et défaire les papes, ont voulu
mettre sous leur coupe le pouvoir de l'Esprit, ce qui est évidemment
impossible. La royauté et la noblesse, devenant héréditaires, ont perdu
toute substance, toute authenticité et toute efficacité. Le pouvoir devient
celui de la force seule, dépourvue de sagesse. Inévitablement, le
renversement contre-nature s'accentue. Les marchands prennent à leur tour le
pouvoir temporel tombé aux mains d'incapables. En France, pour avoir perdu le
Nord, la royauté a perdu la tête ! La hiérarchie naturelle continue à
s'inverser avec une démocratie où la majorité d'un peuple ignorant ou
inintelligent décide de ce qu'elle ne comprend pas. La démocratie se
pervertit en démagogie, cette dictature de l'opinion publique que les
politiciens serviles courtisent. Le plus bas degré est atteint avec le règne
actuel de la dictature des sondages qui s'accompagne de désordres inévitables
puisque aucune décision juste et courageuse ne peut être prise ainsi.
L'imbroglio est total ; aucun gouvernement n'a de réelles perspectives. Les démocraties
usées ne peuvent que laisser la place à des dictatures brutales qui établissent
la paix des cimetières si aucun sursaut ne se produit.
Cette
culture de la mort et de la haine a pris une ampleur mondiale avec les Grandes
Découvertes et trouve son apogée au XXe siècle, siècle des guerres
mondiales, des pogromes, des camps d'extermination, des génocides, des
famines causées par les politiques, etc. L'Occident, au cours de ces siècles,
a mis à feu et à sang toute la planète : extermination des peuples
primitifs qui vivaient encore en symbiose avec la nature, déportation des
esclaves d'un continent à l'autre, évangélisation et alphabétisation détruisant
les coutumes, les cultures, les religions, les cosmogonies incomprises et méprisées.
Que voit-on en vérité sous le vernis civilisateur des conquêtes coloniales
? La force brute au service de l'ambition et du goût du lucre partage les
peuples de la terre entre les diverses puissances européennes marchandes,
avec la bénédiction d'un pouvoir religieux dogmatique se pervertissant dans
le politique, l'économique, le social, le culturel et oubliant l'essence de
la vie. L'asservissement par le capitalisme et le libéralisme, comme par le
marxisme, a succédé à l'asservissement colonial. Quelles
sont les haines sous-jacentes à ces comportements ?
En
premier lieu, la haine du corps : la chasteté et la virginité deviennent les
valeurs suprêmes du catholicisme, niant la simple nature, le fait de vie, le
pulsif d'une énergie naturelle. Cette haine du corps trouve ses racines dans
le soi-disant péché de la chair commis par Adam et Eve selon une interprétation
tendancieuse de la Genèse. En
second lieu, la haine de la nature qui va conduire à la destruction de la
terre par l'exploitation abusive et aberrante des ressources naturelles. Le
matérialisme athée et le matérialisme spirituel se rejoignent dans la même
erreur.
Le
mépris du corps et de la nature a inévitablement comme conséquence la haine
de soi-même et, sous couvert d'amour des autres, la volonté de convertir
ceux qui n'ont pas ce point de vue. Incapable de vivre heureux et en paix,
l'homme perverti va vouloir faire le bonheur des autres en leur imposant de gré
ou de force ses conceptions !
S'en
suit tout naturellement la haine des hérétiques, des rebelles, des
protestataires, de ceux qui, au nom de l'Esprit, mais aussi tout simplement au
nom du bon sens que celui-ci inspire, dénoncent cet état de fait. Et toutes
les haines en découlent : haine des autres religions incomprises et méprisées,
haine du Noir diabolisé à cause de sa couleur, haine du sauvage qui, sans défense,
est réduit en esclavage ou exterminé, haine de celui qui vit nu, haine du
voisin vu comme rival ou comme simplement différent, etc.
Tout
cela se résume en haine de la vie.
Paradoxalement
l'on prétend aimer Dieu tout en ayant cette haine de la vie en soi, la haine
de la création de son Dieu, la haine de la nature ! Se prétendant étranger
au reste de la création, l'homme s'arroge le droit de l'asservir, de la
dominer, de la détruire ! En se coupant de la Source de toutes choses,
l'homme s'est coupé des autres choses issues de la même Source, parties intégrantes
de lui-même. Le prétendu amour dont il fait preuve dans son action sociale,
humanitaire, civilisatrice, évangélisatrice, devient le masque de sa volonté
de puissance, de sa prétention, voire de sa haine, quelles que soient la
bonne volonté et la sincérité apparente. Et si l'arbre se juge à ses
fruits, ceux-ci hélas ne laissent globalement aucun doute sur ce diagnostic ! L'abandon
de toute intériorité impose comme seule valeur le temps chronologique et les
seuls faits appréhendables sont pseudo-historiques. Ces faits ne sont connus
que partiellement, mais de plus ils font l'objet d'interprétations partiales,
de mensonges et de falsifications. Ramener toutes choses aux temps
historiques, c'est ne rien comprendre au temps intérieur propre au
cheminement de chaque être. Idolâtrer l'historique en abandonnant
l'eschatologique, c'est refermer la porte céleste, se couper du Pôle, se
vouer irrémédiablement à ne plus rien comprendre à ce qui fait la spécificité
du quatrième règne de la création. Les trois premiers, minéral, végétal
et animal, suivent les lois de la nature sans la possibilité qu'a l'humain de
s'y dérober. Lui seul, par l'accès à la mentalisation, peut déroger à
l'ordre des choses. Couper la philosophie de la mystique, de la métaphysique,
de la gnose, c'est la priver de tout aboutissement. Le rebelle, l'hérétique,
l'illuminé devient le déviationniste, puis l'inadapté. Toute personne qui
ne refuse pas la pensée unique sécrétée par les médias actuels - c'est-à-dire
en réalité l'absence de pensée - pour s'aventurer dans l'au-delà des phénomènes
répertoriés par la science, dans l'au-delà des préjugés communs qui
tiennent lieu de vérités révélées, est considérée par la majorité
comme un malade mental qu'il faut soigner, déprogrammer contre sa volonté,
sauver malgré lui ! Cependant, toujours, infatigablement, la vie sécrète
des insatisfaits et des contestataires qui protestent contre ces aberrations
et portent témoignages de ce qu'est véritablement la vie au-delà de toutes
les croyances, de toutes les notions, de tous les dogmes, de tous les
conformismes. Une
question fondamentale inévitable se pose : pourquoi cette possibilité de
haine, cette destruction ?
Prenons
un exemple parmi tant de possibles. Pourquoi les Indiens d'Amérique ont-ils
subi le sort que l'on connaît à partir de la conquête de leurs terres par
les envahisseurs venus d'Europe ? Ils vivaient dans leur monde encore tribal,
et les événements sont venus bousculer leur mode de vie. L'installation dans
une forme figée, dans une routine sécurisante, dans une stagnation déjà décadente
n'est jamais possible. La vie va toujours de l'avant dans une direction qui
n'est perceptible qu'au plan métaphysique. Elle est animée d'une
intelligence qui se déploie envers et contre tout. Pour certains, ces
groupements humains avaient oublié une des règles essentielles de survie de
toute communauté comme de tout individu, ne pas laisser les autres pénétrer
dans leur périmètre de sécurité. Les maladies de l'homme blanc, tant
physiques que psychologiques, la puissance de destruction des techniques
inventées par eux, tant physiques que psychologiques, ont eu des effets dévastateurs.
L'alcool appelé par les Amérindiens « eau de feu », puis les autres
drogues, la syphilis et les autres maladies sont venus éteindre leur feu. Et
cela aussi bien chez les Aborigènes d'Australie, les Canaques de Nouvelle Calédonie,
etc. Il ne subsiste plus ça et là que quelques îlots de nomades irréductibles
qui souvent choisissent de disparaître en cessant d'avoir des enfants.
Ces
sociétés tribales avaient su trouver un équilibre en vivant en symbiose
avec la Terre Mère. Les individus qui les composent auraient-ils pu faire le
passage vers la conscience personnelle puis la conscience toute consciente
sans cette destruction ? La question n'a plus de sens puisque les choses sont
ainsi.
Qu'enseignent
toutes les Traditions authentiques ? Le paradis terrestre n'est pas le but
ultime assigné par la vie au devenir humain. C’est un tremplin vers le
paradis céleste. Le but est au-delà, l'état appelé traditionnellement de
Libéré Vivant, l'état d'Eveil, l'accès au paradis céleste, le sans-but,
qui permet de vivre ce qu'il y a, c'est-à-dire le paradis terrestre même au
milieu des guerres et de la contre-nature puisqu'alors les choses sont vues de
haut, sans interférences émotionnelles. L'unité se fait au tréfonds de l'être
de l'intérieur et de l'extérieur, de l'esprit et de la matière, du noumène
et du phénomène, du physique et du métaphysique. Le mirage de la dualité
se dissout, comme celui de la distinction.
Toutes
les recherches, toutes les tentatives purement humaines de paradis terrestre
échouent et sont balayées par les événements imprévisibles qui déferlent
inévitablement car finalement toutes ces tentatives se décomposent ; elles
transportent en elles le poison invisible de la haine lorsqu'elles sont coupées
de la Source.
[1] - Voir Nicolas Berdiaev - Le sens de la création : un essai de justification de l'homme - Traduit du russe par Lucienne Julien-Cain, Paris, 1955.
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