LE PELERIN ET LE
CONVERTI
La religion en
mouvement
Editions
Champs-Flammarion, 2003 Danièle
Hervieu-Léger extraits Introduction (…) Le religieux
est une dimension transversale du phénomène humain, qui travaille, de façon
active ou latente, explicite ou implicite, toute l’épaisseur de la réalité
sociale, culturelle ou psychologique …. Il y a longtemps que
les anthropologues, ou les spécialistes des religions anciennes, ont souligné
ce point, ils l'ont fait en marquant avec force que, là où eux-mêmes opèrent,
le religieux est «tout autre chose» que la «religion» dont traitent les
sociologues. Dans ces sociétés, «la religion est partout» : elle n'est pas séparée
de l'ensemble des rapports sociaux et des pratiques sociales. Les instruments
d'identification de la spécificité des phénomènes religieux, élaborés à
partir du modèle de la religion institutionnalisée qui nous est familière,
sont dès lors inadéquats. … (…) Dérégulation
des identités religieuses «historiques», prolifération des nouveaux
mouvements spirituels, incertitudes juridiques et politiques de la gestion
publique du religieux : tous les pays occidentaux doivent faire face
aujourd'hui à ces problèmes en mobilisant les ressources juridiques et
culturelles qu'ils tiennent de l'histoire. En France, cette redistribution de la
donne religieuse intervient dans un pays qui découvre, non sans inquiétude,
qu'il est devenu un pays multiculturel et multi religieux. Les identités
communautaires qui s'affichent au nom de la démocratie dans le contexte
culturel et social nouveau transforment la définition même de l'identité
nationale, et avec elle l'ensemble des rapports du religieux, du politique et du
moderne tels qu'ils se sont historiquement stabilisés depuis deux siècles La religion éclatée : (…) on touche
probablement du doigt le trait le plus fondamental de la modernité, celui qui
marque la césure avec le monde de la tradition : l'affirmation selon laquelle
l'homme est législateur de sa propre vie, capable également, en coopérant
avec d'autres au sein du corps citoyen qu'il forme avec eux de déterminer les
orientations qu'il entend donner au monde qui l'entoure. (…) Le processus
de rationalisation, aussi relatif et contradictoire soit-il, se manifeste
notamment dans la spécialisation des différents domaines de l'activité
sociale. Dans ces sociétés, le politique et le religieux se séparent; l'économique
et le domestique se dissocient; l'art, la science, la morale, la culture
constituent autant de registres distincts dans lesquels les hommes exercent
leurs capacités créatrices. (…) La religion
cesse de fournir aux individus et aux groupes l'ensemble des références, des
normes, des valeurs et des symboles qui leur permettent de donner un sens à
leur vie et à leurs expériences. Dans la modernité, la tradition religieuse
ne constitue plus un code de sens qui s'impose à tous. (…) Cette séparation
de l'Etat politique et de la vie privée n'appartient qu'aux temps modernes.
Elle renvoie, en amont, à la séparation entre le sujet et l'objet, entre la
conscience, placée au centre, et l'univers. (…) Ainsi, la
recherche systématique du profit et la discipline du travail qui caractérisent
le capitalisme occidental ont-elles trouvé un support spirituel favorable dans
l'inscription de l'action dans le monde qui résulte elle-même d'une conception
théologique particulière du salut et de la grâce. M. Gauchet (« Le
désentachement du monde », Paris, Gallimard 1985) : (…) la modernité
affirme toujours plus avant l'autonomie créatrice de l'humanité en
disqualifiant une utopie religieuse qui place l'accomplissement de toutes les
aspirations humaines dans un «autre monde», hors de portée des efforts
humains, même si elle requiert leur collaboration. Mais cette modernité se réapproprie
le rêve d'accomplissement dont était porteuse l'utopie religieuse, en
projetant et en promettant, sous des formes séculières diverses, un monde
d'abondance et de paix enfin réalisé… L'opposition entre les contradictions
du présent et l'horizon d'un accomplissement futur crée, au cœur même de
la modernité, un espace d'attentes, dans lequel se développent, le cas échéant,
de nouvelles formes de religiosité permettant de surmonter cette tension : représentations
nouvelles du «sacré» ou appropriations renouvelées des traditions des
religions historiques…Dans certaines périodes de mutations profondes, comme
celle que nous traversons, il peut y avoir inadéquation durable entre l'utopie
moderne et cet espace évidé par le processus du changement. (…) Contrairement
à ce qu'on nous dit, ce n'est donc pas l'indifférence croyante qui caractérise
nos sociétés. C'est le fait que cette croyance échappe très largement au
contrôle des grandes églises et des institutions religieuses. Très
logiquement, c'est à travers l'inventaire de cette prolifération incontrôlée
des croyances que s'engage le plus couramment la description du paysage religieux
actuel. A quoi croient donc nos contemporains ? A quelles valeurs ces croyances
sont-elles associées? (…) La description
de cette modernité religieuse s'organise à partir d'une caractéristique
majeure, qui est la tendance générale à l'individualisation et à la
subjectivisation des croyances religieuses… (…) Le développement
proliférant des croyances auquel nous assistons actuellement répond, pour une
large part, au besoin de recomposer, à partir de l'individu et de ses problèmes,
quelque chose de ces univers perdus du sens. La fin des
identités religieuses héritées : (…) Que devient
alors la problématique religieuse de la continuité croyante ? Comment les
croyants bricoleurs qui agencent, à partir de leurs expériences et attentes
personnelles, les petits systèmes de significations qui donnent un sens à leur
existence peuvent-ils être conduits à revendiquer leur insertion dans la
continuité d'une grande lignée croyante ? Est-il imaginable, autrement dit,
que ces croyances éparpillées s'organisent sur un mode religieux, et si oui,
de quelles façons ? Figures du
religieux en mouvement : Le Pèlerin (…) On découvre
que la figure du pratiquant tend elle-même à changer de sens : en même
temps qu’elle prend ses distances par rapport à la notion d’ « obligation »
fixé par l’institution, elle se réorganise en termes d’ « impératif
intérieur », de « besoin » et de « choix personnel ». Le Converti (…) Si le pèlerin
peut servir d'emblème à une modernité religieuse caractérisée par la
mobilité des croyances et des appartenances, la figure du converti est sans
doute celle qui offre la meilleure perspective pour identifier les processus de
la formation des identités religieuses dans ce contexte de mobilité. (…) Tous les
parcours de convertis se racontent comme des chemins de la construction de soi.
Dans la forme qu'ils prennent, ces récits s'éloignent peu d'un schéma très
classiquement attesté, qui oppose un «avant» tragique, désespérant ou
simplement médiocre, et un «après» caractérisé au contraire par la plénitude
du sens. (…) Elle permet
d'accréditer l'idée que l'initiative de la conversion vient non du converti
lui-même, même s'il choisit |sa foi, mais de Dieu. Les récits de conversions
recensés ici ne se distinguent donc pas par leur originalité propre. Ils font
apparaître en revanche, à l'intérieur d'une structure narrative commune,
une intéressante distribution des trajectoires individuelles en deux ensembles
nettement différenciés. Le premier est celui des conversions racontées
comme l'ultime étape d'une longue errance, d'une expérience désespérante de
la «galère», jalonnée souvent par l'exploration d'autres voies qui se sont révélées
être des impasses : du militantisme révolutionnaire à la drogue, en passant
par la route ou l'engagement dans une «secte». Le second est celui des récits
de découverte de la «vraie vie» permettant, après le «divertissement» décevant
d'une vie professionnelle suractive ou d'une vie mondaine débridée, la mise en
œuvre d'un souci authentique de soi… (…) Le développement
d'un «bouddhisme français» auquel on assiste depuis une quinzaine d'années
constitue sans doute, par ailleurs, le meilleur terrain possible d'observation
du lien qui existe entre le phénomène des conversions et le déploiement d'une
religiosité individuelle, tendant à la construction ou à la reconstruction
spirituelle de soi. (…) L'explication
que donne le bouddhisme de la douleur et de la souffrance leur apparaît
beaucoup plus cohérente que ce qu'en dit le christianisme.» Le trait commun à
ces courants est de puiser dans le bouddhisme «une révélation interne à
l'homme et une technique de salut individuel». Comment trouver en soi-même
les ressources permettant de faire face au démantèlement personnel qu'induit
le mode de vie occidental, avec son insistance sur la séparation
fonctionnelle des différentes activités humaines et le primat exclusif qu'il
accorde à l'efficacité technicienne? (…) Les nouveaux
groupes religieux que J. Beckford décrit comme des «groupes-refuges», offrant
à leurs membres la protection d'une communauté et d'un mode de vie entièrement
intégré, sont une illustration contemporaine de cette dynamique de «l'utopie
pratiquée». D.E. Van den Zandt en a donné, à propos des Enfants de Dieu en
Grande-Bretagne et aux Pays-Bas, une description particulièrement suggestive.
La communauté se présente alors comme la préfiguration d'un nouvel ordre du
monde qui dépend entièrement de la régénération spirituelle de chaque
individu, assurée de facto par son intégration initiatique au sein du
groupe. Des organisations telles que ISKON (Association internationale pour la ;
conscience de Krishna), la Mission pour la lumière divine du Guru Maharaji (Elan
vital) ou les Enfants de Dieu (la Famille d'amour) se sont situées ou se
situent très exactement dans cette logique. Mais le jeu de la protestation et
de l'utopie est également présent dans les groupes qui en donnent une version
plus politique en proposant d'apporter une amélioration radicale aux structures
sociales et culturelles existantes, soit par l'exemplarité, soit par l'action.
Parmi ces groupes qui attirent des «convertis» en leur proposant une réorganisation
complète de leur propre vie conforme à l'ordre futur du monde qu'ils
projettent, on peut citer, par exemple, l'Eglise de l'unification de Sun Myung
Moon, Synanon ou encore la Soka Gakkaï, qui se réclame de la tradition du
bouddhisme de Nichiren. Les communautés
sous le règne de l’individualisme religieux (…) L'histoire de
la mystique chrétienne peut être lue tout entière (…) comme une histoire de
la construction du sujet religieux. Histoire
éminemment paradoxale, car
la recherche de l'union à Dieu passe, dans la perspective mystique, par un
travail de dépouillement de soi-même, par un évidement des passions, intérêts,
pensées, sentiments et représentations dans lesquels s'inscrit la singularité
de l'individu. Pourtant ce dépouillement qui arrache l'individu aux déterminations
singulières de sa vie, constitue, pour celui qui parcourt ce chemin, une voie
d'accès à lui-même. Il ouvre même à la plus haute conscience possible de
soi : celle qui procède précisément de l'expérience de l'union à l'Un… (…) .e calvinisme
a poussé le plus loin (la) logique éthique de l'individualisation religieuse,
en développant l'idée que chacun doit trouver, dans tous les aspects de sa
vie quotidienne dans le monde et particulièrement dans sa vie professionnelle,
la confirmation qu'il est personnellement sauvé. En l'absence de toute médiation
entre lui-même et Dieu, le croyant se trouve ainsi confronté, de façon
radicalement individuelle, à la question de son propre salut (…) cette mutation
moderne de l'individualisme religieux n'est nulle part mieux repérable qu'au
sein de cet ensemble composite de groupes et réseaux spirituels constitués
autour de maisons d'édition, de librairies ou de centres de stage qui forment
ce que F. Champion appelle la «nébuleuse mystique-ésotérique». Ce qui fait
l'unité de cet ensemble, c'est une religiosité entièrement centrée sur
l'individu et son accomplissement personnel. Celle-ci se caractérise tout
d'abord par le primat accordé, dans ces groupes et réseaux, à l'expérience
personnelle que chacun mène selon sa voie propre. Il ne s'agit pas de découvrir
et d'adhérer à une vérité existant en dehors de soi, mais d'expérimenter -
chacun pour soi - sa propre vérité. (…) le recours à ces techniques
s'inscrit dans une vision défïnitivement optimiste des capacités de l'homme
de parvenir, selon la voie qu'il choisit en toute responsabilité, à la
pleine réalisation de lui-même. (…) si les groupes
et réseaux de la nébuleuse mystique ésotérique constituent, en dépit du
caractère relativement confidentiel de leur développement, au moins en France,
un instrument d'analyse de la réalité religieuse contemporaine, c'est qu'ils
poussent dans toutes leurs conséquences des tendances présentes également
dans les mouvements de renouveau qui travaillent les religions historiques :
recherche de l'authenticité personnelle, importance accordée à l'expérience,
rejet des systèmes de sens clés en mains, etc. (…) On pourrait
ainsi suggérer que l'invention de l'ange gardien personnel, à la fin du 17ième
siècle invention dont J. Delumeau a marqué l'importance dans l'histoire de
la spiritualité catholique -offre une première et suggestive représentation
de l'attention affectueuse de Dieu aux besoins humains, attention qui va être
progressivement mise en valeur. De façon plus générale, on observe que le 17ième
siècle est caractérisé, chez les catholiques comme chez les protestants,
par l'émergence de mouvements qui développent une piété fortement émotionnelle,
sensible à la proximité affective du divin plutôt qu'à la distance d'un
Dieu que le fidèle ne peut rejoindre qu'au prix d'un dépouillement impliquant
un impitoyable travail ascétique sur lui-même. (…) De façon générale,
les différents courants de spiritualité qui prolifèrent en France au 17ième
siècle visent moins l'abolition de l'individu en Dieu que l'accès, par la méditation
et l'oraison, au sentiment simple de la présence divine. Cette forme apaisée
de la contemplation requiert la disponibilité intérieure, le «recueillement
amoureux», une «amoureuse, simple et permanente attention aux choses divines»,
mais elle n'implique pas nécessairement un effort ascétique forcené. En
proposant une voie spirituelle centrée sur la présence intérieure
pacifiante et comblante de Dieu, les mystiques français l'ouvrent en même
temps au moins potentiellement au grand nombre des fidèles. (…) Le double
mouvement de la «désinstitutionnalisation» du religieux , l'affaissement des
observances, le développement d'une religion «à la carte», la prolifération
des croyances bricolées, la diversification des trajectoires de
l'identification religieuse, le déploiement d'une religiosité pèlerine :
tous ces phénomènes sont des indicateurs d'une tendance générale à l'érosion
du croire religieux institutionnellement validé… pour décrire plus précisément
cette situation, on peut dire que le paysage religieux de la modernité
contemporaine est, en France comme ailleurs, traversé par deux mouvements
typiques en sens contraire. Un premier mouvement, en lien direct avec la culture
de l'individu qui s'impose dans tous les domaines, tend à relativiser les
normes croyantes et pratiquantes fixées par les institutions religieuses. En
mettant l'accent avant tout sur la valeur de la recherche et de l'appropriation
personnelles du sens, il dilue pratiquement et conteste parfois explicitement
la notion d'«obligation» attachée à ces croyances et à ces pratiques. (…) dans le
nouveau régime religieux qui s'instaure en 1905, la religion est considérée
comme une affaire privée : la liberté religieuse fait partie des libertés
publiques. L'Etat garantit à chaque citoyen la liberté de professer une
religion s'il en a une, des peines sévères sont prévues pour ceux qui
tenteraient de faire obstacle à l'exercice normal de la vie cultuelle. Mais la
religion est une affaire strictement personnelle et optionnelle. La République,
quant à elle, «ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte»
(art. 2 de la loi de 1905). La privatisation de la religion est ainsi, en
France, le résultat d'une politique autant que l'aboutissement d'un processus
culturel attesté, par ailleurs, dans toutes les sociétés modernes… Le système
instauré par la loi de 1905 unit, dans une visée pacificatrice, les différentes
traditions du camp laïc : l'esprit des Lumières de Voltaire, Diderot ou
Condorcet; le positivisme scientiste d'Auguste Comte; les différents courants
de la franc-maçonnerie. Il répond également aux attentes des minorités
protestantes et juives profondément méfiantes à l'égard des prétentions de
la religion dominante…la guerre de 1914-1918 en montrant la possibilité
d’une « union sacrée » des laïcs et des catholiques contre
l’ennemi extérieur conduit le processus à son terme, la « guerre des
deux Frances » s’est achevée, d’une certaine façon dans les tranchées…La
laïcité a contenu la puissance sociale et symbolique de l'institution
catholique en lui opposant symétriquement son propre dispositif social et symbolique
: le réseau territorial des écoles publiques, face au réseau des paroisses;
la figure d'autorité du maître d'école face à celle du prêtre; la représentation
de la communauté citoyenne face à la représentation de la communion
catholique, etc. La République n'a pu combattre et vaincre la puissance de l'Eglise
catholique qu'en lui opposant le contre-modèle d'une «véritable religion
civile», qui comporte, comme le souligne P. Nora, son Panthéon, son
martyrologe, sa liturgie, ses mythes, ses rites, ses autels et ses temples. La définition
confessionnelle de la religion dans les limites de la République qu'elle impose
à l'Eglise catholique et à l'ensemble des institutions religieuses procède également
de ce jeu de miroirs. Elle emprunte en fait ses références au modèle
catholique dont elle vise à contenir les prétentions. Cette affinité
paradoxale peut être considérée comme l'une des clés de la «conciliation
laïque» qui a pu se réaliser, le temps aidant, entre les adversaires d'hier. La religion «incontrôlable»
: le cas des sectes (…) Du point de
vue de la puissance publique il faut empêcher que des groupes, constitués en général
en associations selon les termes de la loi de 1901, ne contreviennent à la loi
en quelque domaine que ce soit. Jusqu'ici, les choses sont assez simples : si
des délits ou des crimes sont constatés, ils peuvent et doivent faire l'objet
de poursuites pénales. Le droit civil et pénal fixe également un certain
nombre de bornes aux exigences qu'un groupe quelconque peut imposer à ses adhérents.
Les lois protégeant les libertés, individuelles, l'enfance, les biens des
personnes, l'héritage, l'assistance à autrui, la santé publique, etc. constituent
les garde-fous juridiques qui limitent en principe les prétentions d'un groupe
quelconque à régir totalement la vie de ses membres. Mais, en dehors de ces
limites, les possibilités d'intervention directe de la puissance publique
s'arrêtent. Nul ne peut empêcher un individu adulte de choisir non seulement
ses croyances, mais le mode de vie selon lequel il entend vivre, dès lors qu'il
ne sort pas du cadre de la loi. Bien plus, le droit à la radicalité religieuse
librement consentie doit aussi être protégé, tant l'air du temps est propice
à la diffusion d'un modèle normatif des conduites «religieusement
correctes». Un individu adulte doit pouvoir décider de vivre pauvre et chaste
pour des raisons religieuses sans que la «folie» de ce choix lui vaille d'être
personnellement tenu pour un déséquilibré mental et mis en tutelle à ce
titre ! Par ailleurs, nul ne peut empêcher une association légalement
constituée de diffuser ses idées si son prosélytisme demeure compatible avec
les règles de droit régissant cette matière. (…) La neutralité
étatique qui doit prévaloir en principe est difficile à tenir lorsque des
conflits proprement religieux (…) débordent sur la scène publique. Le fait
que l'Etat soit pris à témoin, au nom de la liberté religieuse dont il est le
garant dans une société démocratique, par des associations revendiquant leur
autonomie d'intervention sur une scène religieuse ouverte à la concurrence ne
concerne pas seulement le cas embrouillé des nouvelles «sectes». Cette
possibilité s'étend désormais à des groupes et courants formellement reliés
à des institutions religieuses, mais dont les initiatives échappent
pratiquement à leur tutelle, ou dont celles-ci refusent de se porter garantes. (…) On n'évacuera
pas le problème en décidant à priori, comme l'a fait la Commission
parlementaire d'enquête sur les sectes, que les groupes en liaison avec les «religions
reconnues» (sic) seront tenus à l'écart de l'investigation. Il ne suffira pas
non plus de s'abriter derrière le droit en rappelant que l'activité de toute
association à vocation cultuelle est régie, si elle est régulièrement
constituée comme telle, soit par la loi de 1901-1907, soit par la loi de 1905.
Il faut, d'une façon ou d'une autre, repenser, en fonction des problèmes,
nouveaux que fait surgir la désinstitutionnalisation du religieux, un modèle
de laïcité qui fut entièrement structuré par le projet de contenir, sur tous
les terrains, les prétentions d'une Eglise catholique en situation de quasi
monopole religieux. Conclusion :
Pour une laïcité médiatrice La laïcité
a-t-elle les moyens de cette révision? On sait qu'elle est aujourd'hui remise
en question par des évolutions qui fragilisent l'idéal universaliste sur
lequel elle repose. (…) Le principe
fondamental de la laïcité qu'est l'autonomie politique de l'Etat par rapport
à toutes les confessions ne saurait davantage être remis en question. Il ne
s'agit pas non plus d'opposer aux invocations dramatisées de la pureté laïque
la vision molle d'une laïcité transformée en synthèse pluraliste des apports
des différentes familles spirituelles. Mais on n'en observe pas moins que les
rapports entre la République laïque et les religions peuvent se déplacer et même
passer d'un régime de neutralité relativement pacifiée à celui d'une coopération
raisonnée en matière de production des références éthiques, de préservation
de la mémoire et de construction du lien social. Un consensus parfait demeure
un horizon qu' il n'est probablement ni nécessaire, ni souhaitable
d'atteindre un jour. L'existence d'une diversité de «rapports au monde» ne
constitue pas seulement une richesse culturelle précieuse, elle dessine aussi
un espace de débats indispensable à l'innovation normative et symbolique que
requiert une société complexe et intensément soumise au changement. (…) La liberté
religieuse ne peut être revendiquée comme un droit absolu que dans la mesure où
cette revendication vaut attestation absolue que les droits de l'homme font système.
En réclamer le bénéfice, c'est, pour un groupe quelconque, accepter de se
placer lui-même dans la dépendance de ce système. Il importe peu de savoir si
un groupe qui invoque la liberté religieuse inscrite dans la loi a un titre légitime
à se déclarer «religieux». La seule chose qui compte, dès lors qu'il réclame
ce dû démocratique, est de savoir dans quelle mesure les valeurs qu'il diffuse
et les pratiques qu'il met en œuvre sont compatibles non seulement avec l'Etat
de droit, mais également avec l'univers de valeurs qui peut, seul, lui assurer
l'exercice effectif du droit qu'il revendique. Sur le premier point, le juge
dispose, au civil et au pénal, des instruments de contrôle et de sanction. Sur
le second, il reste à inventer une instance médiatrice qui puisse être saisie
des «litiges sur les valeurs» que fait surgir la prolifération des régimes
communautaires de la validation du croire, une instance qui élaborerait, au cas
par cas, une définition pratique (et non pas juridique) des limites acceptables
de la liberté religieuse pratiquée dans une société démocratique. Sa
mission ne serait pas de statuer, mais d'organiser le débat et d'en rendre
publics les termes, dans tous les cas où cet exercice de la liberté suscite
des conflits qu'il ne revient pas au droit de régler, mais qui engagent néanmoins
les principes fondamentaux de la vie collective. (…) Aujourd'hui,
ce débat a lieu de la façon la plus anarchique qui soit, par médias interposés,
eux-mêmes soumis aux pressions contraires des différentes parties au débat.. La parabole néo-calédonienne Allons jusqu'au bout du raisonnement. Il n'est pas impossible d'imaginer que la reconnaissance de la contribution démocratique des différentes familles spirituelles puisse, en retour, se développer comme un enrichissement de la laïcité, au point de constituer un vecteur possible de médiation dans des conflits qui sont à la fois l'expression et le résultat de la crise de la normativité républicaine. Cette perspective est beaucoup moins utopique qu'il n'y paraît, car la démonstration de sa plausibilité a déjà été faite. Ce livre s'ouvrait sur une parabole de la modernité religieuse. Une autre parabole pourra servir, en guise de conclusion, à illustrer la direction dans laquelle peut s'engager, dans le contexte de cette modernité elle-même, la recherche d'une nouvelle pratique de la laïcité. La manière dont a été apportée, en 1988, une solution au conflit violent qui opposait les communautés mélanésienne et européenne de Nouvelle-Calédonie en offre la matière exemplaire.
Danièle Hervieu Léger est née en 1947, Sociologue des religions, Présidente
de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales. Directeur d'études à l'École
des Hautes Études en Sciences Sociales , Centre d'Etudes Interdisciplinaires
des Faits Religieux Elle poursuit l'analyse de la dérégulation institutionnelle du religieux dans les sociétés modernes et examine - en même temps que les formes nouvelles de la religiosité et de la sociabilité religieuse qui s'y déploient - les implications que ces évolutions comportent pour le modèle français de la laïcité Ouvrages parus : La Religion pour mémoire (Cerf, 1993), Le Pèlerin et le Converti (Flammarion, 1999). La religion en miettes ou la question des sectes (Calmann-Lévy, 2001) Sociologies et religion. Approches classiques (PUF 2001) La religion en miettes ou la question des sectes (Calmann-Lévy, 2001)
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