1893 :
Gabriel Tarde, sociologue qui s’essaya à la criminologie, publie une série
d’articles qui paraîtront par la suite sous le nom de « L’opinion
et la foule », dont le premier est l’article suivant : « Foules
et sectes du point de vue criminel »
(in
La Revue
des Deux Mondes, 15
novembre, P. 349-387) [2].
Dans cet essai, qui explore les notions de foules,
de corporations, de public
et ce qui les différencie entre elles, la notion de secte
est ainsi définie : « Une
foule tend à se reproduire à la première occasion, à se reproduire à
intervalles de moins en moins irréguliers, et, en s'épurant chaque fois, à
s'organiser corporativement en une sorte de secte ou de parti ; un club
commence par être ouvert et public, puis, peu à peu, il se clôt et se
resserre ; d'autre part, les meneurs d'une foule sont le plus souvent non des
individus isolés, mais des sectaires. Les sectes sont les fermens des foules. (…)
Rien de plus bienfaisant que la Hanse
au Moyen-Âge ; rien de plus
malfaisant, de nos jours, que la secte anarchique. Ici et là, même
force d'expansion, salutaire ou terrible. » Sont cités comme sectes :
les Jacobins, la mafia sicilienne, la camorra napolitaine[4],
le nihilisme russe,….
Remarques
générales sur l’évolution des termes « sectes » et « sectaires »
Selon une étude réalisée en 2004 par M. Paul Airieau, historien, pour
la MIVILUDES , dans le cadre d’un séminaire : « Sectes et laïcité » :
« (Par
le) biais du catalogue de
la Bibliothèque
nationale de France, ont été relevés les livres dont le titre comportait
les mots « sectes », « secte », « sectaire », « sectaires », «
sectarisme » de 1900 à 2002, et « laïcité » de 1945 à 2002. (…) On
obtient ainsi 376 titres, dont la répartition chronologique n’est pas sans
intérêt. (…) La première partie du siècle retient l’attention : une
production relativement régulière, mais jamais supérieure à trois titres. Avant
1977, la production n’est jamais supérieure à cinq, et certaines années
ne comprennent aucun titre. Après
1977, on assiste à une explosion, la production (annuelle) n’étant
jamais inférieure à cinq, sauf en 1989 et 2002. 1990-2002,
avec une très forte poussée et un sommet en 1996 et 1997, et une chute
impressionnante en 2000. Les proportions sont tout aussi éloquentes. Entre
1977 et 2002 sont publiés 69,95% des ouvrages retenus, la période 1986-2002
en concentrant même 51,33% (193 titres). Quant à la période antérieure
à 1945, elle concentre 13,56% des titres (51), soit moins que la période
1945-1977 (16,48%, 62 titres). Le thème
devient donc socialement important à partir de la fin des années 1970, et très
porteur dans la décennie 1990. »[5]
« Les
mots « sectaire » et « sectaires » ne sont pas utilisés sur toute la période.
Ils sont présents presque uniquement avant 1914 et après 1998, « sectaires
» étant même majoritairement utilisé avant 1914 (54,54% des occurrences).
Quant à « sectarisme », il est utilisé majoritairement entre
1971 et 1972, disparaît (avec l’exception de 1980) et réapparaît à
partir de 2000. « Sectes » et « secte » présentent également des
particularités. « Sectes » connaît 56,25% de ses occurrences après 1986,
alors que « secte » n’en connaît que 44,23%. Avant 1945 se produisent
8,33% des utilisations de « sectes », mais 16,34% de celles de « secte ».
Un changement paraît s’être produit : les « sectes » ont remplacé la «
secte », et la mutation s’est accentuée à partir des années 1950, encore
plus après 1977. Ces éléments laissent donc supposer des déplacements dans
la signification des mots qu’il faudra préciser.»5
« Avant
1945, la question des « sectes » est quasiment inexistante. (…)
Dans les années 1950, outre l’utilisation sociologique et descriptive, on
voit apparaître la polémique catholique contre les groupes religieux non
catholiques en expansion en France : Témoins de Jéhovah, adventistes,
baptistes, mormons, essentiellement. »[6]
Chronologie
1946 :
Jean Herbert, auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’Hindouisme, fonde
la collection Spiritualités vivantes
chez Albin Michel.
« Pour
qu’une véritable discipline de persuasion des masses se crée, il faudra
attendre les véritables manipulateurs du symbolisme politique, apparus aux États-Unis
au milieu des années 50. Ces maîtres d’une discipline d’un nouveau genre
faisaient la synthèse des travaux de Setchenov et de Pavlov (la psychologie
soviétique) et de leurs réflexes conditionnés, de Freud et de ses images du
père, de Rienman et de son idée de concevoir les électeurs américains
comme des spectateurs consommateurs de la politique. »[7]
1950 :
« Le renouveau de l’ésotérisme en France, commence fin des années
1950 avec Le matin des magiciens
de Louis Pauwels, puis la revue Planète. »1
« Vers
les années 50-60, l’Occident voit une soif de verticalité s’exprimer
soudain en de nombreuses personnes hors des Eglises traditionnelles. Il est
difficile de rendre compte de l’incroyable diversité et multiplicité des
enseignements et pratiques qui apparaissent alors
et du bouleversement qu’ont
pu vivre des millions de personnes à
travers eux. Certains
voyagent à
la rencontre de l'Orient et de ses traditions ancestrales ;
ils rapportent des images, des textes, et leur propre interprétation
de ces rencontres qui en inspirent d'autres à
leur tour. »[9]
« L'expression
brainwashing (lavage
de cerveau) apparaît pour la première fois le 24 septembre 1950 dans
un article du Miami Daily News traitant de méthodes utilisées par les
communistes chinois pour « retourner » des prisonniers de guerre ou des détenus
politiques. Il était signé par Edward Hunter, journaliste qui fut aussi
agent de l'OSS puis de
la CIA.
Dick
Anthony et Massimo
Introvigne distinguent trois périodes dans l'histoire de la notion de
« lavage de cerveau »: la période anticommuniste de 1950 à la fin des
années 1960, la période de la « première guerre anti-sectes » dans les
années 1970-1980 et la période de la « seconde guerre anti-sectes » dans
les années 1990. »[10]
« Le
maccarthysme est un épisode
de l'histoire américaine connu également sous le nom de « Terreur
Rouge » (Red Scare), qui s'étala approximativement de 1950 à 1956.
Elle désigne non seulement la procédure inquisitoriale menée par la
commission du Sénateur Joseph McCarthy consistant à traquer d'éventuels
agents, militants ou sympathisants communistes aux États-Unis mais également
une ambiance politique consistant à réduire l'expression d'opinions
politiques ou sociales jugées défavorables, en limitant les droits civiques
sous le motif de défendre la sécurité nationale. »[11]
Elle est considérée par certains observateurs comme un précédent à la
campagne anti-sectes en France, jugée parfois comme un paravent commode à
l’introduction d’une législation visant à réduire les libertés
individuelles à des fins assez éloignées des motifs d’origine.
1951 :
Parution des trois livres doctrinaux du Christ de Montfavet. « D’abord
à Noël 1947, puis à la même date en 1950, il se révèle à sa famille
comme une nouvelle incarnation de Jésus-Christ, le Christ revenu sur la
terre, révélation qui sera communiquée au grand public à partir de février
1954. Cependant, dès fin décembre
1950, de nombreux tracts sont distribués dans toute
la France
et même en-dehors de nos frontières, tracts ayant pour titre Hier
Jésus de Nazareth, aujourd’hui Georges [Roux] de Monfavet! Immédiatement
une mission, l’Agence Chrétienne d’information, s’établit à Paris. »
« Le
nombre d'études réalisées en sociologie des religions en France et en
Belgique ces dernières années est très impressionnante.
Non seulement y a-t-il un grand nombre de rapports sur le pourcentage
de ceux intéressés dans la religion en rapport avec la population globale,
avec des comparaisons par régions, communautés, sexe, âge, classe et
occupations, mais un nombre important d'enquêtes exhaustives par des
paroisses et des diocèses, des tentatives ont été faites pour mesurer les
effets de l'éducation, de l'appartenance à une classe sociale, du logement
sur les croyances religieuses, pour confirmer les résultats d'un changement
social ou d'une mobilité territoriale sur la croyance religieuse et, en
France, pour établir un lien entre la religion et le choix politique. (...)
Les études modernes en France et en Belgique sont en majorité conduites par
des Catholiques qui n'ont pas reçu de formation sociologique préalable. »[12]
1953
– Parution du livre de M.
Colinon, Faux prophètes et sectes d'aujourd'hui, Plon, 1953,
coll. Présences.[13]
1959 :
« En 1959, la spiritualité indienne n'est encore connue en France que
dans des cercles restreints. Arnaud Desjardins, réalisateur et chrétien
pratiquant le yoga, part vers l'Inde en voiture. Il compte approfondir ses
connaissances en yoga, mais aussi découvrir et faire découvrir, par la télévision,
un autre monde. D'ashram en ashram, il rencontre les plus grands maîtres du
XXe siècle : Swami Shivananda, Mâ Ananda Môyi, Swami Ramdas, Ramana
Maharshi. Il en ramène un film fondateur, Ashrams,
et un livre éponyme. Ces deux œuvres font découvrir à toute une génération
qu'un autre monde est possible, et qu'à l'Orient souffle l'Esprit. Arnaud
Desjardins avait ainsi ouvert la route de Katmandou. (…) Texte séminal, qui
marqua toute une époque, Ashrams
reste le témoignage vivant d'un monde toujours présent. »[16]
1960 :
Alain Danielou (1907-1994), écrivain, musicologue, philosophe et traducteur,
revient en France après 25 ans passés en Inde où il a vécu, étudié et
professé. Il publie « Mythes et dieux de l'Inde. Le polythéisme hindou »,
dans lequel il cherche à « permettre une meilleure compréhension
de la conception hindoue de la multiplicité du Divin et des dangers inhérents
à l'illusion monothéiste. »[17].
Il est revenu en France pour parler avec force de la pertinence actuelle
« d'une mythologie symbolique, d'une cosmologie qui ne sépare pas
religion, métaphysique et science ».
1966,
Bhaktivedanta Swami Prabhupada, fondateur de l’« Association
Internationale pour
la Conscience
de Krishna » (AICK, ou ISKCON[18]
en Anglais) s'embarque dans un cargo partant de l’Inde pour les Etats-Unis.
Seul, il débarque à New-York.
« Les
six premiers mois à New York sont difficiles. Un groupe de disciples de plus
en plus grand commence cependant à se rassembler autour de lui. Ils se
rendent souvent avec Swami Prabhupada au jardin public Thompkins Square Park,
pour y pratiquer le chant sacré du Nom de Dieu. Prabhupada y organise la
première réunion de chant en plein air (sankirtan) qui se soit jamais
produite en-dehors de l'Inde. Le développement de son mouvement, bien présent
de nos jours, est fulgurant. En moins de dix ans, il fera connaître le mantra
Hare Krishna dans les cinq continents en y instaurant plus d'une centaine de
centres. » [19]
Le
16 juin 1966, l’ORTF diffuse une
émission présentée par Arnaud Desjardins,
Le bouddhisme, le message des
Tibétains.[20]
« Arnaud Desjardins publie plusieurs ouvrages à la fin des années 60
qui auront un grand retentissement dans le public français et contribueront
grandement à faire connaître les spiritualités orientales, en particulier
indiennes et tibétaines.[21] »
1968 :
« L'année 1968 est marquée par une série de révoltes principalement
étudiantes un peu partout sur la planète. Début du « Printemps de
Prague » en Tchécoslovaquie, affrontements entre étudiants et
policiers en Italie, puis aux
Etats-Unis et en Pologne en février. (…) Émeutes dans la plupart des
grandes villes des Etats-Unis après l’assassinat de Martin Luther King le 4
avril. Des émeutes estudiantines éclatent ensuite à Tokyo, bientôt suivie
par
la France
en mai. Un violent affrontement entre policiers et manifestants indépendantistes
à Montréal, le 24 juin 1968, où 290 personnes sont arrêtées et 125 blessées,
entrera dans l’histoire québécoise sous le nom de « lundi de la
matraque ». (…) Les étudiants américains s’insurgent contre la
guerre du Viêt Nam et remettent en cause le modèle de vie
américain. Le 2 octobre 1968, en début de soirée, la « Noche
Triste », l'armée mexicaine ouvre le feu sur des étudiants
rassemblés sur la place des Trois Cultures de Tlatelolco à Mexico.
« L'année
1968 traduit un tournant dans les mentalités, en France comme dans le reste
du monde occidental. (…). La jeunesse étudiante se montre à l'écoute de
penseurs radicaux comme Michel Foucault, Jean-Paul
Sartre, Louis Althusser, Noam Chomski et Herbert Marcuse. »
« En
février 1968, les Beatles, Mike Love (Beach Boys) et Donovan s’envolent
vers l’Inde pour rendre visite à Maharishi Mahesh Yogi. Les Beatles écrirent
plus de trente chansons à Rishikesh, à l’ashram de Maharishi, dont leur
« Album Blanc » témoigne. Les
Beatles firent du Maharishi le maître spirituel indien le plus célèbre de
la planète. »[22]
« Les
premiers disciples de Moon sont venus dans notre pays le 12 novembre 1968,
appelés à cette époque: les Pionniers du Nouvel Age. »[23]
Les
Enfants de Dieu (EDD, ou Children of God, COG), connus plus tard sous le nom
de
La Famille
d’Amour,
La Famille
, et maintenant
La Famille
Internationale
(The Family International, TFI) est un mouvement fondé en 1968
par le pasteur David-Brandt Berg.
Ce dernier fut un prédicateur télévangéliste qui souhaitait porter le
message de l’Evangile à la jeunesse hippie des Etats-Unis. Il se fit
appeler par ses disciples Moïse-David
ou simplement MO. Il mit fin
à ses nombreuses pérégrinations pour s’installer, en 1968, à Huntington
Beach, en Californie. Les Enfants de Dieu, souvent désignés comme « secte »
par les médias et certaines organisations gouvernementales, faisait partie
des mouvements qui ont donné naissance à la controverse sur les sectes des
années 70 et 80 aux Etats-Unis et en Europe.
1969 :
Création de l’Aumisme par Gilbert Bourdin, ou Sa Sainteté Hamsah
Manarah, ou Messie Cosmo-planétaire.
« Il
s’est réellement passé quelque chose dans les années 1970 quant aux
« sectes », qui s’est accentué après 1995. »[24]
1971 :
Le premier groupe anti-sectes historique organisé est américain :
FREECOG (Free the Children of God : Libérez les Enfants de Dieu). Il a
été formé en grande partie en réponse au dévouement total demandé aux
membres des Enfants de Dieu et aux supposées techniques de contrôle mental
utilisées par ce groupe. Parmi les fondateurs de FREECOG se trouvaient Ian
Haworth, William Rambur, John Moody et Ted Patrick, l’un des pionniers du deprogramming.
« En
juillet 1971, des membres des Enfants de Dieu entrèrent en contact avec le
fils et le neveu de Ted Patrick sur Mission Beach, en Californie, et ceux-ci
se préparèrent à rejoindre l’organisation. Quand Patrick entendit leur récit
et qu’il commença par la suite à recevoir des plaintes de parents au sujet
de leurs enfants qui rejoignaient le groupe, il se sentit de plus en plus
concerné par cette organisation et décida d’enquêter sur ses activités.
Dans le cadre de son enquête, il infiltra le groupe et en devint membre en
tant que nouveau disciple. Peu de temps plus tard, il fonda, avec plusieurs
parents concernés de membres des Enfants de Dieu, une organisation appelée The
Parents' Committee to Free Our Children from the Children of God
(renommée par la suite Free the
Children of God ou FREECOG). Patrick était largement reconnu comme le
premier déprogrammeur et l’initiateur du terme « deprogramming ».
Pourtant, ce n’est pas avant sa première séance de déprogrammation
(d’un ex-membre des Enfants de Dieu) qu’il commença à utiliser ce terme. »[25]
« Nonobstant
la sympathie de quelques autorités politiques locales, dans sa forme plutôt
simple des origines le mouvement anti-sectes n’avait pas de grandes chances
de succès. Par contre - d’après le modèle résumé par Shupe et Bromley -
trois facteurs de développement ont permis une croissance presque continue du
milieu des années 1970 jusqu’à la fin des années 1980. Il s’agit de la
consolidation organisationnelle, de la professionnalisation et de
l’expansion des cibles[26].
D’une part, il faut reconnaître que les mouvements anti-sectes, qui étaient
nés comme groupes locaux, furent capables (également grâce à leurs bonnes
relations avec une certaine presse) de se lier entre eux à l’échelle
nationale et de mettre ensemble des personnes qui, à l’origine, ne s’intéressaient
qu’à un groupe particulier (par exemple aux Enfants de Dieu ou à l’Église
de l’Unification). Des groupes non structurés créèrent, peu à peu, des
structures visibles et importantes. Shupe et Bromley insistent d’ailleurs
sur le fait que, surtout avant 1980, cette consolidation organisationnelle
n’aurait pas été possible sans le rôle de « liant » joué par
les déprogrammeurs. Il est vrai que, par la suite, les plus grands mouvements
anti-sectes - après le passage des tribunaux américains d’une certaine
indulgence à la plus grande sévérité envers la déprogrammation – en
sont arrivés à se déclarer contraires à cette pratique, au moins de façon
publique. D’après Shupe et Bromley, « les déprogrammeurs violents
comme Ted Patrick ont été relégués de plus en plus sur la marge, en réalité
toujours honorés symboliquement par les mouvements [anti-sectes] à l’intérieur
comme héros fondateurs, mais soigneusement cachés à la vue publique[27]. »
1972
« Les Enfants de Dieu s’implantent en France à partir de 1972.
Ils rejettent les institutions de ce monde (famille, société) et prônent la
libération sexuelle, tout en attendant le retour de Jésus-Christ pour lutter
contre la dictature de Satan sur Terre. »[28]
1974
– Le dimanche 19 mai 1974, Valéry Giscard d'Estaing (48 ans) devient le
troisième président de
la Ve République.
« Jusque-là
employé par une Église reconnue et institutionnalisée (au moins par
l’effet du temps) pour qualifier des groupes schismatiques, le terme
« secte » est rapidement employé pour désigner des groupes arrivés
récemment sur le territoire national, et qui dénotent dans le paysage
socioculturel de l’époque. Qu’ils se réfèrent, de manière plus ou
moins lointaine, aux textes ou à l’esprit de la religion catholique (Moon,
Enfants de Dieu) ou à un tout autre culte (Krishna), ils ne passent pas
inaperçus. (…) Ces thèmes, particulièrement étrangers à la culture
dominante française des années 1970, font que ces trois groupes sont
particulièrement remarquables. Surtout, les pratiques mises en œuvre
attirent l’attention et une certaine réprobation (qui n’est toutefois ni
catégorique, ni générale). Elles partagent une certaine défiance vis-à-vis
de l’institution familiale, et la plupart des adeptes sont invités à
prendre des distances avec la leur. Pour beaucoup, cela passe alors par un
voyage à l’étranger. De même, la méfiance généralisée à l’égard
de la société (ce qui n’empêche pas un prosélytisme important) les
pousse à limiter les contacts avec les non-adeptes, ce qui renforce
l’impression communément partagée d’exclusion. Mais ce sont les faits
divers des journaux qui vont les faire connaître progressivement au public.
Les adeptes de l’AICK (Krishnas), vêtus de saris blancs ou safrans (crâne
rasé pour les hommes), pratiquent un végétalisme strict et refusent toute
« intoxication » (drogue, tabac, alcool, café, thé) et récitent
le Maha Mantra plusieurs heures par jour, en vue de se purifier et d’attirer
les conversions. »[29]
« L’Association
pour l’Unification du Christianisme Mondial s’implante en France vers
le milieu des années 70. Prenant ses distances avec certains points issus de
la tradition chrétienne, elle affirme que le Révérend Moon est le « Seigneur
du Second avènement », venu achever l’œuvre de Jésus-Christ sur
terre, en fondant une famille parfaite. Proclamés,
« vrais Parents » des adeptes, Moon et son épouse prennent
place à côté des Etats-Unis dans la lutte contre l’incarnation de Satan,
le communisme (à ce titre, le Révérend Moon sera reçu très officiellement
à
la Maison Blanche
par Richard Nixon). »[30]
« L'organisation actuelle date de 1976,
sous la forme juridique d'une Association 1901. »23
« Beaucoup
de ces jeunes quittent
la France
pour les États-Unis. Le révérend Moon y mène la campagne du Day of Hope
qui culmine avec le discours du Madison Square Garden de New York le 18
septembre 1974 : un tournant. La presse américaine se déchaîne et
l’onde de choc touche
la France
quelques mois plus tard. »[31]
« La
presse française se fait l’écho de mariages gigantesques célébrés par
le Révérend Moon entre plusieurs milliers de couples. Des photos largement
diffusées montrent des alignements de couples – tous vêtus à
l’identique - attendant sa bénédiction nuptiale. »29
« Moins
remarquées, les pratiques des Enfants de Dieu suscitent toutefois une
indignation de ceux qui en ont vent. On évoque alors la méthode du Flirty
Fishing, prônée par Moïse David, et qui consiste à inciter les jeunes
femmes du groupe à séduire les hommes pour les amener à se convertir ou à
financer le mouvement. Mo déclare : « Le petit poisson
flirteur utilise tous les appâts dont il dispose pour ramener à Dieu toutes
les âmes égarées ».29
Dans
le milieu des années 70, tandis que les Enfants de Dieu et d’autres
nouveaux mouvements religieux grandissaient et se répandaient partout dans le
monde, un mouvement anti-sectes plus vaste commença à se développer aux
Etats-Unis, en Europe Occidentale et ailleurs. Au début des années 80, de
nombreuses associations de parents se regroupèrent pour former le CAN (Cult
Awareness Network).
« En
octobre 1974. à leur domicile de Chantepie, Claire et Guy Champollion sont
inquiets. Un de leurs enfants. Yves, 18 ans, n'est pas rentré. (...) En moins
d'une journée, ses parents découvrent (...) l'existence d'un mouvement
« religieux »: l' « Association pour l'unification du
christianisme mondial ». Guy Champollion prend aussitôt la route de
Lyon (...). Sur place, les choses se compliquent : Yves ne veut pas rentrer
chez lui. (...) Le retour d'Yves dans le giron familial sera de courte durée.
Après une nuit passée chez ses parents, il rejoindra la secte... qu'il n'a
plus quittée depuis trente ans. Les époux Champollion perdent un fils et
entament un combat auquel ils vont consacrer toute leur vie. (...) [Ils] déposent,
le 18 décembre 1974 à la préfecture d'Ille-et-Vilaine, les statuts de
l'Association pour la défense des valeurs familiales et de l'individu (qui
deviendra ADFI). »[32]
« L’association
« antisectes » fondée par les Champollion (parents d’un
mooniste qui a adhéré à Rennes en 1974)[33]
se baptise elle-même « Association de Défense de
la Famille
et de l’Individu » par un curieux phénomène de mimétisme théologique
avec l’objet de son exécration. Interrogée sur le choix de ces termes,
madame Champollion dira d’ailleurs plus tard son embarras sur cette
terminologie. »31
« L’ADFI
se ramifie jusqu’au début des années
1980 et obtient en même temps une reconnaissance des pouvoirs publics :
subvention du Ministère de
la Santé
en 1977 puis en 1978 qui lui permet d’ouvrir un centre d’accueil et un
secrétariat permanent, d’engager des permanents, subvention de
la DASS
, de
la Fondation
de France, du Ministère de
la Jeunesse
et des Sports, agrément du Ministère du Temps libre. »[34]
« L'ADFI
déclare immédiatement son attachement aux théories pseudo-scientifiques des
psychiatres américains, notamment John Clark, Louis West et Margaret Singer
visant à une « normalisation de la société ». Cette dernière
serait mise en péril par les nouveaux mouvements sectaires. »[35]
« Le
phénomène de résonance entre le cri du cœur des proches et l’effet
tam-tam de la presse locale serait incomplet sans l’entrée en scène du Père
Pierre Le Cabellec. Dans une Bretagne catholique, le verbe d’un prêtre de
paroisse donne à la croisade de l’ADFI et de Ouest-France le côté
inquisitorial qui manquait pour susciter une panique collective. C’est là
qu’on voit combien la fabrication de l’image est aléatoire. Dans la phase
dite de « la secte Moon », où le pouvoir politique reste neutre,
l’adversaire joue la carte de l’horreur religieuse : Moon est
alors un « gourou », « le messie coréen » qui abuse
de la crédulité des « adeptes » et les « endoctrine »
avec une « hérésie ». D’autres
« sectes » font alors parler d’elles, comme les Enfants de Dieu,
la Scientologie
ou encore le mouvement de
la Conscience
de Krishna, mais le vocable trisyllabique « la secte Moon »
alimente les fantasmes. Ce mouvement apparaît alors comme l’archétype le
plus pur du « phénomène sectaire ».
Plus tard, l’image de « l’Empire Moon » joue plutôt la
carte de l’horreur politique. L’État, craignant de jouer les Néron,
cherche à nier le côté religieux du moonisme et de l’antimoonisme. Alors
que les religions établies, du temps de « la secte Moon » avaient
montré quelque solidarité spirituelle avec les familles et conseillé l’ADFI,
elles vont soupçonner l’État d’empiéter sur un domaine qui ne le
regarde pas. L’ADFI renonce d’ailleurs au vernis confessionnel des débuts,
acceptant l’instrumentalisation du pouvoir qui la déclare d’utilité
publique et lui donne des subventions. Dans la phase de « la secte Moon »,
l’ADFI attirait les parents de moonistes. Dans la phase de « l’Empire
Moon », elle les fait fuir et l’ADFI tend à devenir une coquille vide :
les parents de moonistes s’en éloignent, préférant pacifier leurs
rapports avec leurs enfants. L’État s’est servi de la haine tribale
initiale pour régler ses comptes en encadrant l’ADFI. »
[36]
« L'action
de ces associations est relayée et appuyée par les parlementaires. En 1974
et 1975, deux projets de mission d'information parlementaire sont lancés,
mais n'aboutissent pas, et c'est dans le cadre de la commission des lois
qu'est lancée en 1978 une action d'information. Alain Vivien, député de
la Seine-et
-Marne, est le parlementaire le plus impliqué dans le sujet. »[37]
1975
– « Lors d'un voyage en Corée, le révérend Sun Myung Moon préside
au rassemblement le plus important jamais vu au monde, réunissant plus d'1,2
million de participants, dans le cadre du « Rassemblement mondial pour
la liberté coréenne ». Cette année-là, il envoie des missionnaires
dans cent vingt autres pays du monde. »
« L’Association
Internationale pour
la Conscience
de Krishna, née en 1966 à l’instigation de S. Prabhupada,
connaît elle aussi un développement rapide en Occident. S’appuyant
sur les textes sacrés de l’Hindouisme (dont elle ne diverge fortement que
sur un point : Krishna est Dieu, et non un « avatar de Vishnu »).
La prière et la méditation sont considérées comme le meilleur moyen de ne
pas se perdre dans les turpitudes du monde contemporain, l’âge
noir de Kali. »[38]
Les
médias se font l’écho de cette richesse et de cette variété
d’approches spirituelles nouvelles.
Dans
une émission du 5/4/1975, TF1 présente un reportage sur l'engouement des
jeunes pour les religions orientales, et les adeptes de la secte Hare Krishna.
Alternance de séquences illustrant leur vie entre cours de yoga et méditation,
et témoignages des adeptes. Dans une interview du prêtre catholique Maurice
MAUPILIER : « Monsieur,
pourquoi les jeunes ont-ils si facilement adopté ces mouvements orientaux ? »
Réponse : « Comme la société
ne les satisfait pas, comme ils ne sont pas engagés dans cette société, ils
s’y refusent et cherchent quelque chose ailleurs, qui leur donnera un grand
élan et un sens nouveau à leur vie. » « Est-ce que ces religions
orientales remettent en cause les religions traditionnelles occidentales ? »
« Bonne question. Elles les mettent certainement en cause. Et elles les
mettent en cause plus profondément que jamais aujourd’hui. De deux choses
l’une : ou ces religions que vous appelez occidentales, ces religions
traditionnelles en Occident, n’ont plus rien à dire à l’homme
d’aujourd’hui et de demain, à
partir de ce moment-là une remise en cause est parfaite car elle les fait
mourir. Elle contribue à leur dissolution, tout le monde voit clair et
c’est très bien. Ou bien ces religions de type traditionnel en Occident ont
encore quelque chose à dire à l’homme, alors une remise en cause de ce
genre est extrêmement profitable car elle fera que ces religions se débarrasseront
de bagages qui sont superflus, se rénoveront et, revenant à leurs racines,
à leur profondeur essentielle, elles pourront peut-être trouver une forme
adaptée pour dire à l’homme d’aujourd’hui et de demain juste ce
qu’il cherche et qu’il n’a pas. »[39]
Un
reportage sur la communauté bouddhiste du château de Plaige, en Saône et
Loire, à 40 kms d’Autun, au journal de 20h sur l’A2 le 7/8/1976, Bouddha
sur Saône, décrit la vie dans cette communauté de prière et interroge
les habitants du village alentour, dont tous les témoignages sont élogieux.
Le journaliste commente : « Une
expérience qui a permis à ces jeunes de réapprendre à vivre heureux. Le
projet de Kalu Rimpoche, c’est sans doute d’abord cela ». En fin
d’émission, une chanson de Guy Skornik : « Partout
où je regarde, je ne vois que Tao… »
On
peut également noter l’apparition du thème des sectes à la radio, comme
dans cette Radioscopie de Jacques Chancel où Michel Viot, pasteur chrétien
protestant à l’époque, mentionne « une recrudescence des
sectes sataniques ». (Radioscopie
de Michel Viot avec Jacques Chancel, Radio France, le 17 juin 1975)
« En
janvier 1975, Ouest France est le
premier organe de presse du monde à parler de « la secte Moon (…)
Quand « la secte Moon » fait sa première entrée dans
l’actualité française en 1975, le mouvement existe déjà depuis 7 ans et
a gagné toutes ses figures historiques ou presque, sans attirer
l’attention. Mais pendant un an, il occupe le devant de la scène avec des
pics en janvier-février 1975, juin 1975 et janvier 1976. La haine persécutrice
culmine avec l’enlèvement de Marie-Christine Amadéo[42]
et le plastiquage du centre mooniste de
la Villa Aublet.
Ces douze mois verront le terme de « secte Moon » marquer en profondeur
l’opinion publique française puis mondiale. (…) Dans la phase de
« la secte Moon », celle-ci est accusée de « voler »
les enfants à leurs parents, de leur « laver le cerveau ». Or
Marie-Christine Amadéo, pourtant majeure quand elle adhère à l’Église de
l’Unification, sera enlevée deux fois par sa parenté. »
« La
vague du moonisme à Rennes bute soudain sur trois écueils : l’ADFI née à
Rennes représente le ressentiment des familles qui se disent « brisées »
par la secte Moon. Ce cri du cœur et des tripes, Ouest-France
lui donne une amplification régionale : le quotidien (conscience de l’Ouest
et voix de la tribu bretonne) dénonce le péril et alerte
la France
entière. Enfin, le Père Le Cabellec agite le danger de l’hérésie. Par
ses explications théologiques sommaires, il amène le pays à se passionner
pour des questions christologiques : le Christ est-il Dieu ou pas ? Y a-t-il
une trinité ? Jésus est-il venu pour mourir sur la croix ? Pendant des années,
ces questions reviendront sans cesse à propos de « la secte Moon ». Elles
disparaîtront à l’époque de « l’Empire Moon ». Le phénomène français
de la « secte Moon » s’explique donc par un trio régional : la tribu des
familles trahies déclenche les foudres de la presse et du clergé local
contre de jeunes hérétiques, dans un pays où l’abaissement de la majorité
a remis en cause des siècles de rapports entre parents et enfants. Ce
cocktail explose en janvier 1975, avec un nouveau pic en février. Pour la
première fois en effet,
la France
sidérée découvre à la télévision les « mariages de masse » célébrés
par Moon et son épouse. Le 8 février 1975, 1 800 couples reçoivent à Séoul
la Bénédiction
des Vrais Parents ; parmi ces nouveaux couples, il y a six français. PARIS
MATCH publie un long reportage sur l’événement et n’hésite pas à
titrer : « Moon, le dieu vivant nous
prend nos enfants. » 36
« A
la mort de mon mari (en 1975), il y
avait des ADFI à Lyon, Toulouse, Bordeaux, Lille, Paris. A Nancy, DEFI (Défense
de l'Enfant, de
la Famille
et d'Individu) s'occupait spécialement des « Enfants de Dieu ».
Les responsables des ADFI ont informé le plus de dirigeants possible :
religieux, civils, administratifs, politiques (Ministère de l'Intérieur par
exemple : Guy a fait des rapports pour
la Police Judiciaire
- Si le fonctionnaire l'écoutait avec compréhension et sympathie, et
transmettait, il ne se faisait et ne lui laissait guère d'illusion sur la
destination finale de ces rapports : le placard). » (Témoignage
de Claire Champollion dans BULLES, 1er trimestre 1992)
1976
– « Création de l'ADIF (Association de
la Défense
de l’Individu et de
la Famille
) en Belgique par Mme Julia Nyssens-Dussart. »[44]
« Juriste de formation, Julia Nyssens était la fondatrice et présidente
de l’Association de Défense de l’Individu et de
la Famille
(ADIF), créée en 1976, suite au procès et à la condamnation des frères
Melchior, fondateurs des Trois Saints-Coeurs. »[45]
« C'est à elle que l'on doit la mobilisation générale antisectaire
qui a débouché en 1997 sur la commission d'enquête parlementaire belge. »[46]
« En
1976, Jo Di Mambro fonde le Centre pour
la Préparation
de l'Âge Nouveau. »[47]
« En
1976, Madame Lidwine Ovigneur, dirigeante de l’ADFI de Lille, déclare au
journal L’Aurore à propos de Brigitte Backeland, une jeune adepte de l’Église
de l’Unification, qu’après l’ « enlèvement », elle
« se repose maintenant à la campagne où elle va être déprogrammée ».
Ce n’est pas le premier cas, d’après Madame Ovigneur, qui ajoute :
« Nos techniques de déprogrammation sont maintenant bien au point, grâce
notamment aux expériences américaines » (Francis
Schull, « L’étonnante histoire d’un patron ‘mooniste’ »,
L’Aurore, 27 janvier 1976) La jeune femme « déprogrammée »
a porté plainte pour coups et blessures volontaires, tentatives de viol et
menaces de mort. »[48]
« Une
démocratie libérale distingue d’abord entre la fonction spirituelle et
la fonction temporelle, puis, au sein de cette dernière, entre les
fonctions législative, exécutive et judiciaire. Elle confie ensuite chacune
de ces fonctions à des pouvoirs différents, indépendants l’un de
l’autre. » [49]
1977 :
Parution du livre d’Alain Woodrow : Les
nouvelles sectes, qui symbolise la mutation d’une polémique
essentiellement doctrinale contre les groupes religieux non catholiques à une
présentation des groupes religieux minoritaires « bientôt accompagnée
de leur dénonciation comme associations totalitaires à masque religieux. »[50]
Suicide
de Patrick Esnault, un jeune mooniste.
« La
presse française a inventé deux expressions qui ont fait mouche dans
l’imagerie populaire mondiale : en janvier 1975, Ouest France
est le premier organe de presse du monde à parler de « la secte Moon ».
Dans les années 1980, Jean-François Boyer, grand reporter à TF1 signe un
best-seller traduit dans de multiples langues : « L’Empire Moon ».
« La secte Moon » et « L’Empire Moon » :
deux trouvailles journalistiques percutantes, imprimant dans le zeitgeist
deux images ou deux galaxies mentales comportant des sous-ensembles :
« La secte Moon » évoque des images de messie coréen, mariages
collectifs, privations de sommeil et de nourriture, zombies, dépersonnalisation,
lavage de cerveau. « L’Empire Moon » est un univers de
moines-soldats, de stratégie de l’araignée, d’infiltration, de
noyautage. Ces deux images appliquées à un même objet ne sont pas
compatibles : la première évoque la subversion d’un personnage
oriental tout-puissant venu « voler nos enfants », les empêcher
de réaliser les ambitions et espoirs placés en eux par leurs parents. Les
clichés faciles vont fuser : « D'un côté, des organismes
puissants, riches, habiles à recruter. De l'autre, des individus - souvent très
jeunes - épris d'idéal, qui abandonnent famille, études, carrière pour
suivre ce qu'ils croient être leur voie spirituelle ».
La deuxième image suppose
qu’une multitude de révérends Moon sont parmi nous, fort intelligents et
motivés et travaillent à subvertir nos élites. Certes, ces deux images
suivent l’évolution objective du mouvement lui-même qui a changé de
nature et de méthode. Mais ces deux images sont aussi des « clichés »
du temps qui passe, deux photos de
la France
des années 70 et 80. L’image de « la secte Moon » est
irrationnelle et archaïque, relevant d’une psychologie des foules comme
dans « M. le Maudit » et « Furie » de Fritz Lang.
L’image mentale induite par « l’Empire Moon » est plus
sophistiquée. Elle reflète l’idéologie mitterrandienne et renvoie donc à
la capacité d’un État moderne de créer de la mythologie. Le mythe de
« la secte Moon » est typique de l’inconscient collectif français,
celui de « l’Empire Moon » de l’État français. »[51]
1978 :
Le 18 novembre 1978, 914 personnes sont retrouvées mortes à Jonestown au
Guyana (ancienne Guyanne Britannique, près du Vénézuela), où vivaient les
milliers de membres de la congrégation du Temple du Peuple du Pasteur Jim
Jones. On parle d'empoisonnement, de suicide collectif, de massacre. Cet
événement constitue le premier traumatisme collectif qui servira de
fondation à la campagne antisectes mondiale qui se mit en branle à cette époque.
Les journalistes font rapidement un lien entre le drame et les mouvements
spirituels dans leur ensemble, alors désignés par le terme « sectes »
(« cults » en Anglais), qui n’avait encore aucune charge péjorative.
Cinq mille organisations recensées sous cette dénomination aux Etats-Unis
font soudain l’objet d’une méfiance généralisée.
Première
demande pour une commission d'enquête à l'Assemblée Nationale. Elle a été
refusée mais a donné lieu en 1981 à la création au sein de la commission
des lois d'une mission d'information présidée par M. Philippe Marchand. (cf
Rapport Vivien)
Cette
année-là, en même temps qu’ils passent à la clandestinité et se
dispersent dans le monde, les Enfants
de Dieu deviennent
la Famille
ou Famille d’amour.
Parution
du livre de Jean-Pierre Morin, capitaine de gendarmerie : « Le viol
psychique - La psychopolémologie : un nouveau procédé de la subversion »,
aux Nouvelles Éditions Roger Garry.
« L'ADFI
est la « courroie de transmission » qui véhicule l'idéologie
totalitaire des psychiatres américains. Elle tente régulièrement, notamment
à l'occasion des élections politiques, d'imposer ses thèses aux autorités
publiques, médias et population, d'accréditer sa « dernière Croisade ».
« L'ADFI
traduit, distribue et diffuse largement ces études américaines. Ainsi, un
bulletin d'information de 1978 déclare : « (...) par le biais des
UDAF (Union Départementale des Associations Familiales) », le Président
de l'ADFI « compte faire parvenir à l'UNAF le rapport Clark et par
cette voie au Ministère de
la Santé
(...) ». Le Président de l'ADFI possède « actuellement une conférence
faite à des psychiatres en Allemagne par le Docteur Clark. Ce serait son
dernier texte. Ce rapport date de février 1978. Il est à la traduction,
outil de première importance qui sera à divulguer au maximum (...). »[52]
1980
– Le terme « mouvement anti-sectes » (counter cult movement) est
apparu la première fois sous la plume des sociologues en 1980 (Bromley et
Haden).
« Création
au Québec de Projet Culte. À la fin des années 1970, le besoin
d'informations sur le phénomène sectaire croît tant au Québec qu'ailleurs
dans le monde. Après la tragédie de Jonestown (…), des étudiants de
l'université McGill s'interrogent sur le phénomène sectaire et ses conséquences
sur l'individu et la communauté. En 1990,
Projet Culte est dissout et devient Info-Secte, un centre indépendant,
bilingue et non confessionnel dirigé par un conseil d'administration. »[55]
A
la suite du suicide de son plus jeune fils, adepte du Zen macrobiotique, à
l’âge de vingt ans, l’écrivain Roger Ikor (prix Goncourt 1955) dénonce
les sectes dans son livre : Je
porte plainte, lettre ouverte au Président de
la République
, paru chez Albin Michel en 1980 : « Mon fils s'est pendu
le 31 décembre 1979, il est mort le 30 août 1980. Dès janvier 1980, j'ai eu
l'idée d'écrire Je porte plainte
mais pendant les huit mois où Vincent est resté dans le coma, j'étais bloqué.
Tout de suite après sa mort j'ai écrit ce livre, en deux mois. »
Dans
un article d’Emmanuelle Plas paru le 6 février 1981 dans L’Unité N° 409
(hebdomadaire du Parti Socialiste), Roger Ikor accuse les pouvoirs publics de
complicité : Question : « Que
comptez-vous faire pour que les pouvoirs publics agissent ? » Roger
Ikor : « Je veux procéder
en plusieurs étapes. Pour le moment je requiers les pouvoirs publics d'agir
comme je crois qu'ils sont en droit et en devoir de le faire. Je les requiers
par-delà toute idée politique. C'est une demande de faire leur métier.
C'est une question d'administration publique : il faut défendre la
jeunesse qui est attaquée par les sectes, le suicide, la drogue. Mon livre
vient tout juste de sortir aussi pendant quelque temps, je vais attendre. Si
les pouvoirs publics n'agissent pas, je verrais à constituer un mouvement qui
fera pression de manière plus directe. On parle de lobby, je veux bien
appeler ça un lobby : je suis prêt à tout pour faire agir les pouvoirs
publics. Puisque dans notre société on ne peut rien obtenir sans se battre,
je le ferais et même physiquement si cela est nécessaire. Si je réussis à
fonder des comités, nous verrons quels moyens d'action nous pourrons mettre
sur pied. On peut dire de toutes façons aux gens d'écrire à leur député,
aux pouvoirs publics, de faire pression sur eux en cette période électorale.
Et puis si cela ne suffit pas et bien on ira f... la m... dans ces antres de
mort que sont les sectes : flanquer en l'air les restaurants macrobiotiques,
les centres Krishna et autres. A ce moment-là, les pouvoirs publics y prêteront
peut-être plus d'attention. Mais derrière l'existence des sectes il y a les
causes de cette existence et de leur influence sur la jeunesse. Je résumerais
ces causes en un mot : notre civilisation — au-delà de la société
capitaliste. »56
1981 :
Le 10 mai, François Mitterand est élu 1er président socialiste
de
la Ve République.
Son septennat commence
officiellement le 21 mai. Le 22 mai, François Mitterand dissout l'Assemblée
Nationale. Les élections législatives qui suivent, les 14 et 21 juin 1981,
lui donnent la majorité absolue au Parlement.
« A
partir de 1981, une volonté se manifeste clairement. Le Premier ministre (Pierre
Mauroy) souhaite initier d'autres méthodes de travail. »[57]
Roger
Ikor fonde le CCMM (Centre Contre les Manipulations Mentales) cette même année,
dans une optique laïque. Le site internet du CCMM décrit ainsi son action :
« Il mène une action
d’information, d’éducation et de mise en garde du public fondée sur
la Déclaration
des Droits de l’Homme et du Citoyen, la convention internationale des droits
de l’enfant et en référence aux valeurs républicaines, au principe de laïcité
en particulier. » Dans le contexte familial fortement émotionnel
qui a prévalu lors de la création des principales associations anti-sectes,
les propos du fondateur du CCMM ont été particulièrement violents
l'encontre des expressions du spirituel et même du religieux.[58]
Selon
Massimo Introvigne, sociologue italien et fondateur du CESNUR[59] :
« La définition théologique de la secte par le mouvement contre les
sectes (chrétien) accentue l'importance en tant que cibles des Mormons et des
Franc-maçons, pratiquement ignorés par le mouvement anti-sectes laïc. »[60]
1982 :
En 1982, les ADFI se fédèrent en UNADFI, qui se situe dans la perspective de
la défense de la famille et des droits de l'homme.
« Il
y a eu en France, en 1982, le Rapport Ravail mais il est inédit et
confidentiel. »[61]
« Un rapport est tout d'abord établi, en janvier 1982, par la
mission interministérielle Intérieur-Santé, dirigée par M. Jean Ravail,
inspecteur général de l'Administration. Elle constitue le premier effort sérieux
de clarification tenté par les pouvoirs publics. » (Source :
Rapport Vivien)
L’affaire
Turpin (enlèvement par ses parents d’un jeune adhérent à l’Association
Universelle de
la Conscience
de Krishna) trouve un écho retentissant dans les médias.
Le
commandant Jean-Pierre Morin publie son livre : Sectarus
– Le violeur de conscience aux éditions Eboli (autorisé par le
Ministère de
la Défense
), dans lequel il écrit : « Tant
qu'il n'y aura pas en France une affaire identique à celle de Guyana, on peut
être certain que ce texte proposé au Parlement n'obtiendra pas l'assentiment
des députés et des sénateurs. »
Deux
propositions de résolution ont été déposées au Parlement européen les 9
mars 1982 et 13 avril 1982. Elles invoquent la détresse et les ruptures
familiales provoquées par l’Association pour l’unification du
christianisme mondial de Sun Myung Moon (Doc. n° 1-2/82 et Doc. n° 1-109/82).[62]
« Un
indice peu connu montre l’ampleur du phénomène de mimétisme. Le 8 juin
1982, une perquisition a lieu à 6 heures au siège de l’AUCM, 18 rue
Friant. Plusieurs professeurs d’université sympathisants reçoivent eux
aussi des visites matinales. Ce que cherchent les forces de l’ordre ?
Des armes, de la drogue. Qui les a mis sur la voie ? Deux déprogrammeurs
dont un ancien membre du mouvement, Martin Faiers. En mars 1982, les deux
acolytes ont séquestré Claire Chateau dans une villa du Doubs. Sur ordre du
procureur, la police libérera la jeune mooniste. Faiers risque les assises,
mais il confie alors au juge d’instruction que Claire a été enlevée pour
son bien et que les policiers s’en rendront compte en fouillant les locaux
de la secte. Rien évidemment ne sera retrouvé. Dans les mois qui suivirent,
l’AUCM, harcelée par un procès fiscal ruineux, quitte son siège du 18 rue
Friant. Or en 1985, une grande affaire du premier septennat tient la presse en
haleine pendant des semaines : l’affaire du Carrefour du Développement
liée au ministère de la coopération : Yves Challier, directeur de cabinet
du ministre de l’époque sera accusé d’avoir détourné 27 millions de
francs entre 1984 et 1986 dans les caisses du ministère, à l’aide de faux
en écritures publiques et abus de confiance. Certes, le péché du
Carrefour apparaît véniel par rapport à des scandales financiers bien plus
lourds touchant le pouvoir mitterrandien. Mais qui vole un œuf vole un bœuf,
et l’escroquerie est un des indices les plus fréquents d’une « dérive
sectaire ». Or le péché a été commis à une curieuse adresse dans
Paris : au 18 Rue Friant. La société de développement vénale avait aménagé
là même où la police avait perquisitionné des innocents en 1982. »[63]
1983 :
« Sous la pression des associations anti-sectes, les parlementaires se
sont penchés sur le phénomène des sectes. Un premier rapport établi sous
la direction de M. Alain Vivien (parti socialiste) a été déposé en 1983. »[64]
Ce rapport intitulé Les sectes en France -
Expressions de la liberté morale ou facteurs de manipulations ?,
commandé par Pierre Mauroy, Premier ministre, à Alain Vivien, président du
CCMM, en 1982 (le 1er
septembre), a été achevé en
1983 mais rendu public seulement en 1985 (le 9 avril). »[65]
Ce rapport contenait neuf propositions.[66]
« Le
rapport de M. Alain Vivien répartissait, en 1982, les 116 sectes recensées
en trois catégories : orientales, syncrétiques et ésotériques, racistes et
fascistes. »[67]
12
août 1983 : Début d’un procès contre
la Scientologie
, qui se terminera en 2005 par un jugement rendu par la 1ère chambre du
tribunal de grande instance (TGI) de Paris, condamnant l’Etat français à
verser un total de 109.400 euros de dommages-intérêts et autres indemnités
aux seize personnes mises en cause notamment pour « escroquerie »
et « exercice illégal de la médecine » dans ce dossier. »
(AFP, 8 novembre 2005)
1984 :
« L’Ordre du Temple Solaire est
fondé en 1984, en France par Jo Di Mambro et Luc Jouret. »
(Jean-François Meyer)
« L'on
peut noter que le Parlement Européen avait déjà consacré lui aussi un précédent
rapport aux sectes en 1984 (Rapport Cottrell). »[69]
En
mars 1984, la commission de
la Jeunesse
du Parlement européen approuvait le rapport Cottrell sur l’activité de
certains « nouveaux mouvements religieux ». Le rapport Cottrell conduisit à
l’adoption par le Parlement européen, le 22 mai 1984, de la résolution sur
une action commune des États membres de
la Communauté Européenne
visant à contrôler les activités des nouveaux mouvements religieux dans les
pays de l’Union européenne. [70]
Le
12 février, « le Conseil de
la Fédération
protestante de France (FPF) ayant pris connaissance du projet de résolution
sur l'influence des nouveaux mouvements religieux à l'intérieur de
la Communauté
européenne, a décidé d'adresser une lettre à tous les députés européens
pour leur (…) faire savoir sa
ferme opposition à ce projet. Sans méconnaître les problèmes douloureux
parfois provoqués par le développement de ce qu'on appelle « les
sectes », ce texte nous semble à plusieurs égards inutile et
dangereux. (…) Nous vous demandons de repousser un projet qui pourrait avoir
des conséquences nocives et n'apporte pas de solution positive au problème
soulevé. » [71]
1987 :
« A la demande de
la Cour Suprême
des U.S.A, l'American Psychological Association a déclaré, dans un mémorandum
daté du 11 mai 1987, que les informations étaient insuffisantes pour prendre
position sur la question de la fiabilité scientifique des théories de la
manipulation mentale appliquées aux « Nouveaux Mouvements Religieux ». »
1989 :
L’ouverture du mur de Berlin survient « le 9 novembre 1989 (...),
quand (...) le porte-parole du bureau politique du Parti communiste annonce à
la télévision est-allemande : « Les frontières sont ouvertes avec
effet immédiat ». (…) La
chute du mur qui, en 28 ans[73],
avait causé la mort d'au moins quatre-vingts personnes tentant de passer à
l'Ouest, entraîne l'effondrement du régime communiste. »[74]
« Le
29 novembre 1989, assaut de la communauté agricole Longo Maï. A sept heures
du matin, 200 CRS, gardes mobiles, inspecteurs de la police judiciaire, de
la DST
et des gendarmes locaux sont déployés, des camions barrent les voies d'accès
et deux hélicoptères survolent les lieux. Tout le monde est poussé dehors,
en pyjama ou à moitié nu dans le froid, les enfants comme les adultes. Les
adultes doivent s'agenouiller, les mains sur la tête, devant leurs enfants,
sous la menace des armes. Le matériel de la radio est cassé, tous les bâtiments
sont fouillés. On apprendra que le gouvernement a agi sur demande du
gouvernement allemand qui suspectait Longo Maï de servir de base arrière aux
militants kurdes. Encore un assaut pour rien... »[75]
1990 :
« Anne-Catherine Bouvier de Cachard est amoureuse d'un modeste
« roturier » d'origine portugaise. Cette perte de discernement,
selon la famille, ne peut s'expliquer que par l'adhésion à une secte.
Pourtant, les amoureux de Peynet ne constituent pas une secte ! Ce groupe
est largement majoritaire. Avec l'aide de l'ADFI, d'un prêtre et
d'un commando, l'opération est conçue et rapidement exécutée. Kidnappée,
droguée, la jeune femme est « soignée » aux neuroleptiques, thérapeutique
adaptée aux patients présentant de graves troubles psychiques. Cette
affaire s'est déroulée en 1990 près de Châlons-sur-Marne et s'est achevée
en 1992 par l'inculpation de deux membres de la famille et d'un prêtre. »[76]
1991 :
Le Rapport Hunt de 1991, à l’instar du rapport Cottrell de 1984, énonce :
« La liberté de conscience et de religion garantie par l’article 9 de
la Convention
européenne des droits de l’homme rend inopportun le recours à une législation
majeure pour les sectes […] »[77]
« Septembre
1991, la communauté agraire Horus, dans
la Drôme
, voit les gendarmes et les médias débarquer sur leur propriété. Le
reportage issu de cette journée est une manipulation des faits, comme c'est
souvent le cas. Un avocat invité sur les lieux a servi de médiateur afin que
l'assaut ne tourne pas au drame. »[78]
« La communauté agraire, de par son fonctionnement, peut représenter
un modèle d'économie totalement différent des modèles classiques,
capitalistes ou communistes. Si 50 personnes sont capables de se nourrir en ne
demandant plus rien à personne, si elles sont capables de rester en bonne
santé et, conséquemment, n'ont plus besoin de fréquenter ni les grandes
surfaces ni les pharmacies, qu'elles n'achètent plus d'engrais chimiques,
bref, qu'elles se suffisent à elles-mêmes, il y a là un exemple qui risque
de faire tache d'huile. Demain, tous ceux qui sont sur les trottoirs,
notamment les chômeurs, pourraient très bien dire : « Donnez-nous ou
louez-nous un terrain, des instruments et nous ferons pareil. Nous serons
certainement mieux que sur notre mètre carré de goudron. »
Seulement
voilà : il ne faut pas que le public sache que cette solution est possible.
Sinon, demain matin, des milliers de gens s'installeront à la campagne,
produiront leur nourriture, apprendront à vivre en bonne santé, refuseront
les vaccinations et déserteront les cabinets médicaux, les centres
hospitaliers et les pharmacies. Bref, des milliers de personnes cesseront d'être
assistées, et surtout... de payer. Aucun gouvernement ne le souhaite. »[79]
1992
– « Dès
1992, l
'ADFI avait révélé ses plans lors d'une conférence à caractère
juridique. Le colonel Morin y avait exposé ses thèses sur le viol psychique
ainsi qu'une stratégie qui fut effectivement appliquée par la suite. Il
fallait selon lui combattre les mouvements religieux minoritaires avec les
techniques des services secrets. Des fonctionnaires diffuseraient des rapports
alarmistes dans les médias afin de créer un climat de peur. Le colonel Morin
fut très vite nommé en 1993 à l'IHESI. Un groupe d'étude sur les « sectes »
fut mis en place, composé de membres de la police et des Renseignements Généraux,
avec à sa tête Jean Albouy, assistant du député Jacques Guyard,
l'initiateur et le rapporteur de la fameuse commission parlementaire. Un
psychiatre, Jean-Marie Abgrall, fut également consulté dès le début pour
apporter une caution « scientifique » au mouvement. Cependant, les
thèses des deux « spécialistes », MM. Abgrall et Morin, ont été
clairement invalidées par les membres de la communauté scientifique,
notamment en ce qui concerne la théorie du lavage de cerveau, après des études
menées sur d'anciens prisonniers de guerre ou des études cliniques et
quantitatives menées aux Etats-Unis sur les membres de nouveaux mouvements
religieux. »[80]
« L’Institut
des Hautes Etudes de Sécurité Intérieure (IHESI[81])
a, par ailleurs, créé en 1992, un groupe de travail sur les sectes.
Toutefois, ce groupe n’a pas d’existence officielle. En outre, il ne
dispose pas de moyens suffisants pour assurer un suivi global des activités
sectaires. »[82]
Dans
sa recommandation 1178 (1992) relative aux sectes et aux nouveaux mouvements
religieux en Europe, l’Assemblé parlementaire du Conseil de l’Europe, « prenant
en compte l'invitation, adressée par le Parlement européen au Conseil de
l'Europe dans le rapport Cottrell, à se pencher sur ce problème »,
estime que « la liberté de
conscience et de religion garantie par l'article 9 de
la Convention
européenne des Droits de l'Homme rend inopportun le recours à une législation
majeure pour les sectes, qui risquerait de porter atteinte à ce droit
fondamental et aux religions traditionnelles. » Elle recommande au
Comité des Ministres d'inviter les Etats membres du Conseil de l'Europe à
adopter les mesures suivantes : le programme du système général d'éducation
devrait comprendre une information concrète et objective sur les religions
majeures et leurs principales variantes (…) ; une information supplémentaire
équivalente sur la nature et les activités des sectes et des nouveaux
mouvements religieux devrait également être largement diffusée auprès du
grand public. Des organismes indépendants devraient être créés pour
collecter et diffuser cette information ; une législation devrait être
adoptée, si elle n'existe pas déjà, accordant la personnalité juridique
aux sectes et aux nouveaux mouvements religieux dûment enregistrés, ainsi
qu'à tous les groupements issus de la secte mère ; afin de protéger les
mineurs et de prévenir les cas d'enlèvement ou de transfert à l'étranger,
les Etats membres qui ne l'ont pas encore fait devraient ratifier
la Convention
européenne sur la reconnaissance et l'exécution des décisions en matière
de garde des enfants et le rétablissement de la garde des enfants (1980), et
adopter une législation permettant de lui donner effet ; la législation
existante concernant la protection des enfants devrait être appliquée plus
rigoureusement. De plus, les membres d'une secte doivent être informés
qu'ils ont le droit de la quitter ; les personnes employées par les sectes
devraient être déclarées auprès des organismes sociaux leur garantissant
une couverture sociale, et une telle couverture sociale devrait aussi être prévue
pour ceux qui décident de quitter les sectes. ».[83]
« Le
28 juillet 1992, sous les yeux horrifiés des passants, Roger Dorysse tira
plusieurs coups de carabine sur son beau-fils, Jean-Richard Miguères. Après
avoir rechargé son fusil, le meurtrier revint achever froidement sa victime.
Les époux Dorysse étaient membres de l’ADFI. Le gendre, Jean-Richard Miguères,
était le fondateur du Ceirus, Centre européen d’initiation à la recherche
ufologique à caractère scientifique. Il donnait souvent des conférences où
il faisait salle comble. Son association était étiquetée comme “secte UFO”
(sic) par l’ADFI. Roger Dorysse fut arrêté par la police et incarcéré.
Le 25 janvier 1995, il fut jugé coupable de meurtre avec préméditation et
condamné à 6 ans de réclusion. Deux jours après le drame, un article paru
dans Le Figaro Lyon chargea entièrement la victime au lieu de condamner
l’assassin. Son sous-titre était même d’un humour douteux “Cette fois
les extraterrestres n'ont rien pu faire. Le président d’une association
d’ufologie est mort mardi à
la Croix-Rousse
, abattu par son beau-père.” Cet article citait largement l’ADFI pour
expliquer que le Ceirus avait bien les caractéristiques d’une secte ! »[84]
1993 :
Tragédie de Waco, au Texas, dans
la communauté des Davidiens du Mont Carmel : « L’assaut final
eut lieu à l’aube du 19 avril 1993, conduisant à la mort de 74 Davidiens
et la destruction totale de leur résidence. Aux yeux des témoins, l'assaut
ressemblait à une attaque au napalm comme celles que l’armée américaine
avaient menées au Vietnam (un des
pilotes d'hélicoptère était un vétéran du Viêt Nam). »[85]
L'action la plus catastrophique du gouvernement américain sur son propre
territoire n'a pourtant servi de leçon à personne.
« Le
9 juin 1993, dans plusieurs des 30 communautés de
la Famille
en France, 200 gendarmes ont
interpellé 43 membres adultes et 143 mineurs de 3 mois (sic) à 16 ans.
Adultes menottés, jetés au bas d'escaliers et traînés sur les graviers.
Six ans plus tard, les accusés étaient acquittés (Les membres de
La Famille
étaient coutumiers des descentes de police, car leurs communautés en ont
subis plusieurs au début des années 1990 dans plusieurs pays, avec les mêmes
résultats). Il est à noter que ces assauts musclés sur ces communautés se
sont déroulés en France au moment même où l'action catastrophique des
forces de l'ordre à Waco aux États-Unis était largement médiatisée dans
le monde entier. »[86]
« Les membres de
La Famille
ont pour beaucoup, et suite à cette affaire, décidé de quitter
la France.
»[87]
« Terminons
par l'évocation de
la Firephim
(Fédération des religions et des philosophies minoritaires) qui a été créée
en 1993 et qui regroupe de nombreux mouvements philosophiques et religieux.
Dans son communiqué de presse, cette association indiquait : « Les
Nouveaux Mouvements Philosophiques et Religieux se rassemblent passant outre
leurs points de divergence, et coordonnent leurs actions afin de lutter contre
les injustices, les fausses informations, l'intolérance et toutes les formes
de discriminations dont ils font l'objet.
La Firephim
s'insurge contre le financement par les Pouvoirs Publics d'associations type
ADFI, qui sous des dehors très respectables utilisent des fonds publics pour
inciter à la haine, à la violence, et orchestrer des campagnes d'intolérance
(...) »
1994 :
Le 30 septembre 1994, 5
membres de l'OTS meurent dans
l'incendie d'une maison à Morin Heights, au Québec. Le 5 octobre 1994, 48
corps carbonisés sont retrouvés en Suisse, 23 à Cheiry et 25 aux
Granges-sur-Salvan, dont les deux maîtres de l'OTS, Luc Jouret et Joseph Di
Mambro. Autant au Canada qu’en Suisse, l’enquête est rapidement close et
la thèse du suicide collectif est officiellement admise.
« Nombreux
sont ceux qui croient que le facteur religieux a une influence négative, à
la suite de l’observation de David Miller que 80% de la terreur et de la
violence organisées dans le monde se joue au nom de la religion. » (The
effect of September 11 (Miller 1994)
« Si
tant de consciences sont fragilisées et poursuivent une quête incertaine, on
ne saurait répondre à leur attente sans une attention nouvelle aux immenses
besoins d'éducation, d'information, de formation et, plus généralement de
solidarité humaine dans des situations d'angoisse et de solitude. Plus que le
vide juridique, c'est bien d'un vide affectif et spirituel dont souffre trop
souvent la société moderne. La loi peut garantir la liberté contre ceux qui
la menacent. Elle peut et doit assurer l'égalité devant elle, sans
discrimination arbitraire. Elle est impuissante, au-delà des mesures de
solidarité matérielle, à réaliser une vraie fraternité. » (Paul
Bouchet
(« Appliquer la loi », Le Monde des débats, février 1994)
1995 :
« Le 20 mars 1995, un attentat terroriste a été perpétré dans le
métro de Tokyo par quelques membres de Aum
Shinri-Kyo, un groupe fondé en 1984 par Shoko Asahara, tuant 12 personnes
et en blessant plusieurs milliers.
L'événement
a été largement médiatisé et récupéré par les activistes de la
destruction des minorités spirituelles qui semblaient détenir, avec cet événement,
la preuve de la nocivité des « sectes ».
Shoko
Asahara a été condamné à mort par pendaison en février 2004 après 9 ans
de procès (la sentence a été confirmée en appel en septembre 2006). Bien
que, durant ces dix années, la lumière n'ait jamais été faite sur toute
cette affaire, en partie parce que Shoko Asahara a toujours gardé le silence,
le juge a déclaré que l'ambition de Shoko Asahara était de renverser le
gouvernement pour devenir le « maître du Japon » et qu'il s'était
« servi du rempart de la religion » pour cacher ses actes. A aucun
moment, il n'a été démontré que Shoko Asahara avait demandé à ses
disciples de perpétrer un attentat. De même, des chercheurs américains qui
se sont déplacés sur les lieux ont déclaré que, contrairement à ce qui
avait été dit, Aum Shinri-Kyo n'avait pas les moyens de produire le gaz
sarin qui avait été utilisé lors de l'attentat. Cette accusation d'une
usine d'armes chimiques appartenant à la secte était une des plus choquantes
pour l'opinion publique, dans une période où la menace du spectre
grandissant du terrorisme est brandie quotidiennement par la télévision. »[91]
Ordre
du Temple Solaire : Dans la nuit du 15 au 16 décembre 1995, 16 personnes
sont brûlées dans une clairière du Vercors, à St Pierre de Chérenne près
d'Autrans, dont 3 enfants ainsi que la femme et le fils de Jean Vuarnet, tous
membres de l’Ordre du Temple Solaire. « Les recherches aboutissent le
23 décembre 1995 à neuf heures à la découverte de seize cadavres
partiellement carbonisés regroupés en cercle au centre d'une doline dans une
clairière située au lieu-dit Le Serre du Page ».[92].
Alain
Gest (UMP) est nommé en 1995 président de la première commission d’enquête
sur Les sectes en France à
l’Assemblée Nationale. Le rapport de cette commission, présenté par M.
Jacques Guyard, établit une
liste de 173 mouvements « à caractère sectaire » en France. M.
Charles Pasqua est alors Ministre de l’Intérieur.
« Un
second rapport (N°
2468)
confié à Jacques Guyard (parti socialiste) intitulé : Les
sectes en France a été remis au gouvernement le 22 décembre 1995. Il
est inutile de revenir sur la méthodologie de cette enquête. Elle a été
suffisamment critiquée et discréditée par de nombreux chercheurs étrangers
et français[93]. »[94]
« Plus
récemment, après le carnage de l'Ordre du Temple Solaire, à l'hiver 1995,
le sujet des sectes a tenu en haleine les médias. Les RG, sur la question,
n'avaient pas grand chose. En catastrophe, il a fallu fabriquer un « rapport ».
Un fonctionnaire s'est chargé de compiler les travaux faits par d'autres,
notamment par les gendarmes. Un rapport avait déjà été écrit, notamment
par
la Cellule
interministérielle de recherche et d'exploitation du renseignement de la zone
centre-est (CIRER). Il a en grande partie été « recopié ». Le
rapport des RG sur les sectes a ensuite inondé toutes les rédactions, comme
un document de référence. Quelques semaines après, certaines associations,
fichées dans l'urgence comme des sectes sanguinaires par les renseignements généraux,
ont obtenu réparation devant les tribunaux. Les procès ont eu lieu, sans caméras
cette fois. »[95]
A
la suite de la publication de ce rapport, de nombreuses organisations
spirituelles ou religieuses protestent de différentes manières contre la
stigmatisation de leur mouvement.
La Société
française
pour la défense de l’association « Tradition, Famille et Propriété »
publie, sous la plume de Benoît Bemelmans, un document intitulé :
« Le Rapport Guyard à la lumière de la doctrine catholique et du droit
français »[96],
« avant
tout écrit en légitime défense contre une accusation calomnieuse dont le
Rapport Guyard se fait l’écho :
la TFP
serait une « secte pseudo-catholique ».
« Vie
Chrétienne en France, qui a vu le jour en 1990 comme un mouvement pionnier
d’églises (protestantes) »[97]
« change de nom et devient l'Union d'Assemblées protestantes en Mission
(UAPM) afin de se dissocier de l'erreur commise à l'encontre de VCF par le
rapport Guyard de
la Commission Parlementaire
sur les sectes en France, publié en janvier 1996. »[98]
« Le
rapport Guyard est tellement bâclé que, comme l’a justement fait remarquer
le journaliste François Devinat, dans un article de Libération du 9 février
1996, les auteurs ont mystérieusement oublié de mentionner l’Ordre du
Temple Solaire parmi les mouvements dangereux ! »96
Une citation du sociologue Louis Hourmant paraît également dans cet
article : « Une bonne part de la
controverse antisectes peut s’analyser comme un produit de l’illettrisme
croissant de nos contemporains en matière de religion, y compris parmi les
gens qui s’affirment nominalement croyants ».
« L’Eglise
de l’Unification (Moon) se fit remarquer en 1995 par le plus grand mariage
collectif jamais organisé, unissant 35000 couples à Séoul.