Le marché idéologique de la laïcitéPar Éric Bouzou - mars 2010
Invoquer la
laïcité est devenue le « mantra » des démocraties s'affichant
farouchement et orgueilleusement laïques comme la France ou la
Turquie. La CEDH (Cour Européenne des Droits de l’Homme) vient
pourtant de condamner la Turquie pour avoir interdit une cérémonie
religieuse en habits religieux dans l'espace public (voir
l'article de l'avocat Gilles Devers).
Réciter un
mantra est « supposé » apporter un peu de paix intérieure, mais force
est de constater que le mantra « laïcité » est devenu une source
inépuisable de tension sociale. Son invocation à toutes les sauces
est reprise avec humour dans une question récemment publiée sur un
forum : « Au
nom de la laïcité doit-on règlementer la vente de crêpes, de bugnes
et de beignets à l'époque du Carême ? »
Sans aller
jusqu’à la dérision, c'est bien au nom de la laïcité que de nombreux
membres des élites politiques et médiatiques françaises disent
n'importe quoi en matière religieuse. Ils peuvent ainsi : classer
comme « secte » et exclure du champ social qui bon leur semble (le
discours sur la laïcité devient alors une rhétorique d'exclusion au
lieu de favoriser la cohabitation pacifique des spiritualités en
accord avec les intentions des auteurs de la loi de 1905) ; rejeter
dans la sphère privée la pratique religieuse alors que la loi
de séparation en régit les manifestations publiques ; nier, même au
sein de la sphère privée, le droit du citoyen de définir ses choix
religieux lorsqu'ils déplaisent (dernier exemple en date, la burqa,
indépendamment du fait qu'une société puisse considérer comme
nécessaire d'avoir le visage découvert et agisse sur le plan éducatif
en ce sens, voir notre
article sur la burqa) ;
prétendre que la laïcité concerne les citoyens alors qu'elle concerne
uniquement les pouvoirs publics ; confondre la sphère publique,
contenant les règles sociales communes (qui s'oppose ainsi à la
sphère privée où chacun définit ses propres règles), et l'espace
public où tout citoyen peut évoluer librement dans la mesure où il ne
trouble pas l'ordre public. Après la jurisprudence que constitue l'affaire turque, Gilles Devers pense qu'une loi anti-burqa n'a aucune chance d’être acceptée par la CEDH (remarquons de plus que ce problème de société d'une urgence extrême selon certains, mais dont le traitement politique a été fortement critiqué par d'autres, aura été mis entre parenthèse par les premiers pendant les élections régionales qu’il ne faudrait pas troubler). Mais, au-delà de cette question particulière, le problème est devenu la « laïcité » elle-même, telle qu'elle est pratiquée en France. Elle est à la rhétorique politique ce que les « marchés » sont devenus dans le jargon financier. Un terme vidé de son sens à force de répétition, dont la plupart ignorent ou feignent d'ignorer les véritables implications, mais brandi avec religiosité par de faux experts pour servir de paravent à tous les excès.
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