Deux
ans pour éteindre le bûcher
La
justice a blanchi Bernard Lempert, accusé d'être un gourou.
Un article de Libération
JOHANNES
Franck Le
procès en sorcellerie n'est pas allé au bout, Bernard Lempert est descendu
juste à temps du bûcher. La messe était pourtant dite depuis un moment : ce
psychothérapeute était accusé d'être le gourou d'une secte, et son nom s'est
retrouvé inscrit, sans appel, dans le fameux rapport parlementaire
sur les sectes, en 1996. Après deux ans d'une désespérante bataille contre la
rumeur, Bernard Lempert est enfin
blanchi par le parquet du tribunal de Rennes et par le propre rapporteur de la
commission parlementaire, non sans réticences. Rendez-vous. L'histoire s'ouvre à Rennes en 1995, lorsqu'un certain François Peyronnel prend rendez-vous avec Bernard Lempert. Le psychothérapeute a fondé une petite association, l'Arbre au milieu, et partage son temps entre ses consultations et des séminaires de formation sur la maltraitance à enfants: il a fini par se créer une réelle réputation auprès des assistantes sociales, des avocates et des magistrats. Peyronnel a un souci: il se demande si, pendant ses insomnies, il ne viole pas Raphaël, son fils de 7 ans, en ayant tout oublié à son réveil. "Un homme m'attaque", dit le gamin à son père, et "tu sais bien que je ne peux pas me défendre". Lempert lui fait remarquer que la phrase le dénonce implicitement. Il estime en tout cas que l'enfant est en danger et engage vivement Peyronnel à se présenter lui-même au tribunal. Lui, de toute façon, saisira le procureur. Peyronnel le prend assez mal. Mais, comme un éducateur du tribunal pour enfants a les mêmes doutes, une information est ouverte le 9 mai 1995 pour "agression sexuelle sur mineur de 15 ans par ascendant". Le petit Raphaël parle peu. Il explique qu'il a été "agressé", mais ne dit pas par qui. Il raconte aux enquêteurs: "Papa est quelquefois méchant avec moi. Il me demande de lui pardonner." Raphaël dessine des personnages "ayant l'estomac rempli d'organes sexuels masculins" et il est d'une tristesse insondable. Peyronnel,
de son côté, passe un mauvais moment quand sa femme lui envoie un papier,
transmis au juge. Le texte, sous le titre "Imagination" est, pour le
parquet, "ahurissant". Peyronnel y décrit
son fils paisiblement endormi. "Je lui enlevais les boutons-pressions, dégageais
les épaules, retirais le pyjama
jusqu'aux genoux." La suite du texte décrit, avec des détails effrayants
de précision, le viol de l'enfant. Et se termine par ces mots: "Je
n'arrive pas à imaginer sa réaction. Il devait sans doute pleurer, se débattre."
Peyronnel a reconnu être l'auteur du texte, mais assure que ce n'était qu'un
fantasme. Le juge a pu prouver que la mention "Imagination" avait été ajoutée après coup. Le
jugement est en délibéré, mais les preuves sont minces, et rien ne prouve que
Peyronnel soit condamné le mois
prochain. L'affaire est surtout remarquable par les "importants effets de
parasitage qu'a relevés Jean-Yves Kerbœuf, le substitut du procureur. Lobbying Pour se sortir d'affaire, "Peyronnel allait s'attacher au salissement méthodique des thérapeutes qu'il avait tenté, avec plus ou moins de bonheur, de manipuler. [...] Grâce à un lobbying efficace, dans le milieu associatif et auprès de personnages influents en Bretagne, François Peyronnel et ses amis obtenaient la stigmatisation de l'association l'Arbre au milieu, dirigée par Bernard Lempert, qui était même répertoriée par le groupe parlementaire chargé de faire un rapport sur les mouvements sectaires". Pourtant, "les nombreuses investigations du magistrat-instructeur permettaient de s'interroger sur l'absence de fondement objectif ayant conduit à cette inscription", conclut le substitut. Le
parquet ne dit pas qui se cache derrière ce "milieu associatif". Il
s’agit en fait d'une part d'une association
théoriquement dévouée "à la défense des enfants en difficulté",
Hermine, animée par un vieux
routier de l'extrême droite bretonne (Libération du 30 mars 1998), qui agrège
en réalité nombre de parents accusés de maltraitance à enfants. Il s'agit
ensuite de l’Adfi, l'Association de défense de la famille
et de l'individu, qui, dans sa version bretonne, a justement une dent contre
Lempert. Il a soigné une jeune femme gravement anorexique, qui a préféré
s'installer à Aix-en-Provence pour
fuir une mère omniprésente, Anne-Marie Favé, l'ancien maire de Plouérdern
(Finistère). La dame s'est persuadée que le gourou Lempert avait enlevé sa
fille et a fondé l'Adfi Finistère, en entraînant dans sa vengeance
personnelle jusqu'aux instances nationales
de l'association (1). Version
remaniée Peyronnel
a apporté sa pierre à l'édifice. "Il
n'hésitait pas à confier sa version, explique le parquet de Rennes, remaniée
à sa manière, du dossier d'instruction à un journaliste free lance, dans
laquelle il apparaît comme la victime de Lempert [et d'un autre praticien] présentés
comme de dangereux sectaires. Ce journaliste vendait cet article à sensation
au journal "Lui", qui le publiait en mai 1996". Le journaliste,
Renaud Marhic, qui travaille main
dans la main avec l'ADFI Bretagne quand sa passion pour les ovnis lui laisse des
loisirs, a récidivé dans un livre
"en les présentant à nouveau comme des personnages dirigeant des mouvements
sectaires". Mais
la croisade anti-Lempert s'effrite. Jacques Guyard, le rapporteur de la
commission sur les sectes, a "eu l'honnêteté de reconnaître" devant
le journaliste et sociologue Frédéric Lenoir qu'il s'était
trompé. "L'Arbre au milieu fait partie des mouvements qu'on n'aurait pas dû
mettre dans la liste, parce que manifestement ce n'est pas une secte",
explique le député-maire d'Evry. Bernard
Lempert commence enfin à souffler. Après avoir été jugé par les
parlementaires, sans avoir été
entendu, sur la foi d'un rapport secret des RG que personne n'a lu, comme à la
saine époque des chasses aux sorcières.
Bernard Lempert est philosophe et thérapeute,
spécialiste des questions de maltraitante, mène un travail de recherche sur
les violences de type sacrificiel, aussi bien dans le champ public que dans
l'espace privé. Ouvrages parus : Désamour (Seuil, 1994)
Critique de la pensée sacrificielle (Seuil,
2000).
(1)
La présidente de l'Unadfi a porté plainte en diffamation contre Libération le
29 juin. (2) in « Sectes, mensonges et idéaux », l'ouvrage de référence de Nathalie Luca et Frédéric Lenoir, Bavard Editions, et sur la 5e, lors de l'émission des mêmes auteurs, diffusée le 14 novembre 1998.
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