La manipulation mentale, par Arnaud Esquerre
La
manipulation mentale – Sociologie des sectes en France, Éditions
Fayard, 2009, (376 pages)
Arnaud Esquerre est sociologue, rattaché au groupe de sociologie
politique et morale (GSPM) à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences
Sociales, et il a enseigné à Sciences Po Paris de 2005 à 2008.
Dans cet ouvrage, Arnaud Esquerre aborde la question contemporaine
des « sectes » en analysant l’accusation de manipulation mentale
délivrée à l’encontre des groupes ainsi labellisés. Cette accusation
est, selon lui, ce qui caractérise le plus le combat antisectes mené
en France aujourd’hui et l’analyse de la notion de manipulation
mentale permet de le décrypter.
Effectuant un survol historique de la notion de « secte », du XIXe
siècle jusqu’à nos jours, il montre qu’elle n’est pas nouvelle ; les
mots et expressions portant les accusations à l’encontre des
« sectes » ont par contre évolué pour aboutir au concept de
manipulation mentale.
Il présente ensuite une analyse détaillée des rhétoriques relatives à
la notion de manipulation mentale employées par les différents
protagonistes : les personnes accusées d’être manipulées, les proches
portant les accusations, les associations de défense des victimes,
les pouvoirs publics, les spécialistes du psychisme. A travers des
cas réels impliquant ces protagonistes, il illustre le flou et les
risques d’arbitraire liés à une notion qui a conduit à l'élaboration
de la loi About-Picard et d'une loi contrôlant le titre de
psychothérapeute : « Qu’est-ce qui distingue un
consentement fabriqué d’un
consentement non fabriqué
par quelqu’un d’autre ? Qui est en position de faire la distinction ?
Quels sont les signes même d’une manipulation mentale ? A toutes ces
questions, les dénonciateurs de manipulation mentale et promoteurs de
l’autonomie restent fréquemment sans réponse ; ils décident à partir
de récits et sans donner davantage d’explications si le narrateur est
manipulé ou authentiquement maître de ses actes, ou ils énumèrent
d’innombrables techniques de manipulation dans un bric-à-brac
indémêlable et illustré d’exemples le plus souvent théoriques.
Dénoncer la perte d’autonomie d’un être humain et estimer qu’il est
manipulé mentalement n’a de sens que de manière locale et
particulière ».
Le combat mené par l’Etat contre les sectes qui manipulent
mentalement s’inscrit, selon Arnaud Equerre, dans un ensemble de
« dispositifs du pouvoir sur le psychisme ». Ces dispositifs « sont
plus inquiétants que d’autres, parce qu’ils nous touchent plus
profondément encore que les autres. Et parce que, plus que d’autres
dispositifs de pouvoir, ils laissent à ceux qui en ont la maîtrise
une marge d’arbitraire plus grande ».
Le livre d’Arnaud Esquerre éclaire de façon très pertinente les
tenants et aboutissants de la lutte antisectes française. Il
participe à assainir un débat particulièrement confus et émotionnel
où peu de chercheurs et d’intellectuels « osent » aborder cette
question de société de façon frontale, alors qu’elle est un marqueur
particulièrement saillant de certaines formes d’intolérance dans
notre pays. Nous en recommandons vivement la lecture.
Extraits (les liens hypertextes sont rajoutés par le CICNS)
Les mots organisent la vie des êtres humains. Certains d’entre eux
marquent leur époque davantage que d’autres. Sans que l’on s’en
aperçoive d’emblée, ils circulent à un rythme de plus en plus
soutenu. Lorsqu’ils servent de soubassements à des actions
collectives et à des lois, il est déjà trop tard : ces mots se sont
imposés avec une telle évidence qu’il nous paraît difficile de
pouvoir raisonner sans eux (…) La « manipulation mentale » appartient
à cette variété de mots.
(…) si l’Eglise catholique dénonçait les « sectes » en considérant
qu’il s’agissait de communautés qui interprétaient mal les Ecritures
saintes, ou bien qui ne s’y référaient pas alors qu’elles auraient dû
le faire, il ne pouvait en aller de même pour l’Etat et les
associations de victimes. C’est alors que la « manipulation mentale »
rencontre la « secte » : celle-ci est alors considérée comme un
groupe totalitaire dans lequel un gourou manipule mentalement des
adeptes.
(…) L’établissement du lien entre la manipulation mentale et les
« sectes » a modifié d’autres relations sociales. Ces groupes étaient
définis par rapport aux religions ; ils sont désormais aussi et
presque davantage attachés aux thérapies. Alors que les prêtres
diagnostiquaient une mauvaise interprétation de la Bible ou des
pratiques contraires aux rites catholiques, des psychologues et des
psychiatres expertisent la manipulation mentale et aident les
sortants de « secte » à retrouver leur autonomie. Or, fait
jusqu’alors inédit, certaines « sectes » sont accusées de développer
des activités prétendument thérapeutiques. C’est ainsi que la
« manipulation mentale » a entraîné dans son sillage un autre mot,
celui de « psychothérapeute ».
(…) La désignation d’un agrégat social singulier comme « secte » est
toujours un jugement porté sur lui par les institutions : ce n’est
jamais sa façon propre de se désigner, et cela peut faire l’objet
d’une contradiction. Pour cette raison, j’encadre le terme « secte »
par des guillemets. Cela n’indique pas que les groupes désignés ont
un brevet d’innocence car les pratiques de certaines « sectes » sont
pénalement condamnées, mais cela signifie que le jugement impliqué
par le terme est suspendu.
(…) L’histoire des « sectes » est d’abord celle d’un mot, empreint
d’une forte spécificité locale, que certains imposent à d’autres.
Hors de la France, l’histoire des « sectes » s’écrit différemment.
(…) L’accusation d’en être une n’est jamais un acte anodin. Le terme
de « secte » circule entre des énonciateurs tenant des positions
antagonistes. Cette circulation, historiquement et socialement
située, est chargée négativement, la « secte » désignant un groupe
dont la disparition est souhaitée, et l’usage même du mot dépend de
rapports de force entre les êtres collectifs concernés.
(…) Au cours des années 1970 sont repérées en France différentes
« sectes » déclarées « nouvelles ». La nouveauté résiderait dans le
fait que ces « sectes »-là ne relèveraient plus de la dissidence par
rapport à l'Eglise catholique ni aux autres Eglises protestantes
établies. Elles leur seraient étrangères et nécessiteraient d'autres
critères d’évaluation. Je soutiendrai que ce qui change est avant
tout la manière dont on dénonce les « sectes ».
(…) Officier de gendarmerie ayant étudié la psychologie et la
sociologie, Jean-Pierre Morin associe les « sectes » au viol
psychique (…) Ces dernières seraient des organisations
internationales dont la finalité serait de dominer le monde en
imposant une idéologie fasciste (…) Les écrits de Roger Ikor [cicns :
fondateur du
CCMM] participent aussi à
la mutation de la lutte contre les « sectes » au début des années
1980 (…) Cependant la nouvelle référence pour concevoir la secte est
le totalitarisme (…) La notion pour expliquer le fonctionnement d’une
« secte » est la manipulation mentale (…). Fascisme et viol
psychique, totalitarisme et manipulation mentale : les bases sont
posées pour organiser la nouvelle lutte contre les « sectes ».
(…) La « secte » en tant qu’organisation totalitaire, à visée
thérapeutique, spirituelle, philosophique ou religieuse, et dans
laquelle les adeptes sont manipulés mentalement est une invention
française et collective des années 1970 et 1980.
(…) Les acteurs français qui luttent contre les « sectes » ont
conscience de la singularité de leur action par rapport à celles qui
ont lieu dans d’autres pays. Ils la présentent comme une
avant-garde : une fois de plus, la France, nation des droits de
l’homme, serait à la pointe des idées nouvelles, et elle serait prête
à exporter et à imposer au reste du monde l’une de ses dernières
trouvailles, la « secte » totalitaire et manipulatrice, que toute
démocratie devrait combattre en suivant le modèle français.
(…) Le terme de « secte » agglomère d’un coup, par la double
référence au totalitarisme et à la manipulation mentale, une
multitude de groupes hétérogènes, qui peuvent compter une dizaine de
membres comme plusieurs milliers, et dont les pratiques et les
discours sont étrangers et sans cohérence les uns avec les autres.
L’unité que produit le terme « secte » a pour conséquence qu’une
seule pratique ou une seule idée d’une des « sectes » suffit à
condamner l’ensemble.
(…) Le principe même du discours contre les « sectes » est que
celles-ci sont inassimilables à la société et doivent le rester. Les
« sectes » ne nous apprennent pas aujourd’hui seulement quelque chose
à propos des religions. Dans la manière dont on lutte contre elles,
les « sectes » nous enseignent plus sûrement sur ce que la majorité
de la société admet et n’admet pas, et sur ce que l’Etat autorise et
n’autorise pas.
(…) Juridiquement, l’association de défense des victimes et
l’association à visée thérapeutique relèvent d’une même loi, celle de
1901 sur les associations. Un juriste étranger à l’agencement
complexe de la société française pourrait donc avancer qu’elles sont
également reconnues par l’Etat. Mais il n'en est rien, car l'Etat,
lui aussi, s'occupe de combattre les « sectes ». Il y a donc une
continuité entre les associations de défense des victimes et l’Etat,
tandis que, à partir de l’instant ou l’Unadfi
désigne l’association X comme une « secte » éventuelle, celle-ci
devient socialement illégitime, voire dangereuse.
(…) Pour l’adepte comme pour les proches qui luttent contre la
« secte », un enjeu est de légitimer l’affirmation de l’autonomie et
la validité de l’accusation de manipulation en faisant appel à des
références placées au-dessus d’eux et censées être incontestables (…)
les proches en lutte contre la « secte » légitiment leurs accusations
en mobilisant les informations « officielles » (...) L'« officiel »
n’est pas limité aux textes de droit qui émanent du gouvernement et
de l’administration publique, c’est un ensemble de discours, de
conduites et d’êtres approuvés comme admissibles et admis par l’Etat,
lequel est crédité d’édicter sinon la vérité, du moins la norme
générale à laquelle il faut se référer. La référence, directe ou
indirecte, à l’Etat a un effet fort pour asseoir la légitimité d’un
énoncé. Etre du côté reconnu comme légitime par l’Etat a pour
résultat qu’un proche entré en lutte contre la « secte » n’éprouve
pas le besoin de se remettre en cause (…) Se défendre d’une
accusation de manipulation conduit à une situation paradoxale :
l’autonomie (le fait de ne pas être manipulé) a pour conséquence
qu’un être humain devrait pouvoir justifier chaque acte, mais
justifier chaque acte est une opération aussi épuisante
qu’impossible.
(…) Chacun mobilise la conception de l’autonomie qui sert le mieux
ses intérêts et ses désirs. Celui qui adhère à une « secte » fait
appel à une autonomie qui ne dépend que de lui. Un acteur défendant
les victimes de « sectes » mobilise une conception de l’autonomie de
la personne juridique, fixée par un Etat qui dénie à ceux qui
adhèrent à une « secte » la possibilité d’être autonomes. Mais c’est
sans compter le fait que dire « Je suis autonome » garde une
validité. Qui reconnaît cette validité ? Quand un membre d’une
« secte » dit « Je suis autonome », alors que les acteurs défendant
les victimes considèrent qu’il est manipulé, ceux qui reconnaissent
cette autonomie affirmée à la première personne, en dehors de
l’énonciateur lui-même, sont les autres personnes partageant le même
point de vue. [cicns : les
deux paragraphes précédents sont tirés d’une analyse suivant le récit
d’une situation particulière réelle.]
(…) L’autonomie ne peut être détachée ni des effets créés par les
énoncés, ni des positions et des références sociales de leurs
énonciateurs. Dès que surgit une contradiction entre l’autonomie de
la personne juridique et celle de l’être humain, une dispute éclate
entre les tenants de l’autonomie garantie par l’Etat et ceux de
l’autonomie affirmée par l’être concerné. Les premiers font
comprendre à l’être concerné qu’il est en train de quitter l’ensemble
des personnes dont l’autonomie est reconnue par l’Etat, pour
rejoindre l’ensemble des êtres non autonomes, dans lequel on trouve
pêle-mêle des choses, des animaux non humains, et quelques humains
dont l’Etat considère qu’ils ont perdu leur autonomie parce qu’ils
sont incapables de se mouvoir, qu’ils agissent de manière
déraisonnable ou qu’ils sont dans le coma. De son côté, l’être
concerné engage une bataille où il est bien faible, découvrant avec
stupeur que l’affirmation de son autonomie, qui fonctionnait
jusqu’alors si bien parce qu’aucune contradiction n’était apparue, ne
s’impose pas contre la force de l’Etat et de ceux qui s’en réclament.
(…) Roger Ikor défend un modèle de la famille actuellement périmé,
dans lequel le père dirige de manière autoritaire les enfants. Cette
conception est le fondement de la lutte contre les « sectes ». Un tel
modèle n’est d’ailleurs peut-être que provisoirement périmé, car,
dans les années 2000, certains disent en être nostalgiques et des
politiques tentent de le réhabiliter en l’actualisant, la direction
autoritaire n’étant plus seulement confiée au père, mais aux parents,
quel que soit leur sexe.
Or défendre la famille ne signifie pas défendre nécessairement un
modèle autoritaire et biologique de la famille. Et une lutte contre
certaines « sectes » peut être légitimée autrement que par ce modèle
organisé par l’autorité et le rang.
On parlerait, aujourd’hui, de responsabilité plutôt que d’autorité
parentale. Et le terme « parental » lui-même ne se réfère plus à la
seule relation d’engendrement biologique : des enfants adoptés, des
enfants d’un premier mariage du partenaire,
et cætera, figurent aussi
dans les familles actuelles, sous la responsabilité de « parents »
qui ne sont plus nécessairement « naturels ». La famille peut être
fondée sur la volonté, ainsi que le propose Marcela Iacub, pour qui
« tous les enfants trouveraient le même fondement à l’établissement
des liens de filiation : la volonté de certains – voire d’un seul –
d’en être les parents » (Iacub Marcela,
L’Empire du ventre, Paris,
Fayard, 2004, p.349). De là cette question : l’entrée d’un être dans
une « secte » ne gagnerait-elle pas à être pensée sur le modèle
d’autres choix humains, comme celui d’adhérer à une communauté
élective, définie par un projet de vie et la volonté, et non pas les
liens du sang ou l’autorité garantie par la loi ?
(…) A partir de quels signes un être humain estime-t-il qu'un autre
est manipulé mentalement ? (...) Réussir cette accusation nécessite
de mobiliser au moins trois éléments pour l'accusateur : 1°) Un
changement des comportements et des énoncés répétitifs de l'être
humain considéré comme manipulé ; 2°) Des comportements et des
énoncés jugés anormaux par rapport à un mode de vie majoritaire sur
le territoire où ils sont réalisés ; 3°) La référence par l’être
considéré comme manipulé à un tiers désigné comme manipulateur, plus
proche du manipulé que de l’accusateur.
(…) Dès lors, on pourrait considérer que, pour échapper à
l’accusation de manipulation, un groupe doit éviter que ces trois
éléments soient repérés parmi ses membres (…) Cependant, si on
accepte que quelqu’un décèle un signe évident de manipulation mentale
dans des actes tels que regarder et sourire d’une certaine manière,
alors il est difficile d’échapper à une accusation de manipulation,
car distinguer un regard et un sourire authentiques d’un regard et
d’un sourire manipulés relève d’un jugement arbitraire qui pourrait
s’appliquer à n’importe qui doté d’un visage avec des lèvres. [cicns :
paragraphe tiré d’une analyse suivant le récit d’une situation
particulière réelle.]
(…) Le même énoncé et le même comportement, qui peuvent être des
piliers solides d’une accusation de manipulation mentale, en France,
ne sont plus que du sable dans un autre mode de vie, et l’accusation
tombe du même coup (…) Faire bouillir un cœur de bœuf qui représente
un sorcier absent et y planter mille épingles est un combat livré par
un désorceleur, combat auquel ont recours les paysans de la région
bocagère du nord-ouest de la France, mais pratique rejetée par les
habitants des villes (Favret-Saada Jeanne,
Les mots, la Mort, les Sorts.
La sorcellerie dans le Bocage, Paris, Gallimard, 1977).
(…) Trois motifs me semblent pouvoir être mis en avant pour
comprendre qu’un être humain n’adhère pas à une « secte » :
l’attachement à l’image qu’un être a de lui-même et qu’il pense que
les autres ont de lui ; le coût social de l’adhésion à une
« secte » ; et enfin l’adhésion elle-même d’un être à des discours et
des pratiques (…) j’ai choisi de mettre en avant des facteurs qui
m’apparaissent importants pour expliquer l'adhésion ou non d'un être
à une « secte », même s’ils ne sont pas suffisants et même si chaque
trajectoire recèle son irréductible part de singularité.
(…) Cette vision idéale d’une société où les personnes seraient
libres de choisir leur pratique spirituelle et la communauté qui leur
plaît ne résiste pas à une analyse repérant les difficultés
rencontrées par les êtres humains qui voudraient adhérer à une
communauté classée comme « secte ». L’impossibilité d’adhérer à des
discours, l’attachement à l’image qu’un individu a de lui-même et le
coût social de l’adhésion à une « secte » sont autant d’éléments qui
retiennent l’ensemble de la population d’adhérer à une « secte »,
mais sont aussi des obstacles à franchir pour une personne qui
essayerait d’exercer son choix pour rejoindre une communauté
spirituelle classée comme « secte ». Contrairement à ce qu’avancent
ceux qui laissent entendre que désormais chacun serait libre de
choisir et de pratiquer la spiritualité qu’il veut, la possibilité de
choisir une communauté spirituelle en France est très limitée et
fortement contrôlée par l’Etat et par un ensemble de dispositifs.
Sortir de ces limites implique de prendre le risque de rompre ses
attachements avec des proches et de faire l’objet de discrimination,
notamment dans les relations de travail.
(…) J’étudierai comment une loi, qui a cherché à répondre à un
problème posé de manière inédite par une innovation juridique, peut
rester sans effet sur le problème visé et avoir des effets inattendus
par ailleurs. Il s’agit de la loi du 12 juin 2001, dite loi
About-Picard (…)
(…) Le souci principal des entités collectives est de résoudre par le
droit le problème de façon à ce que la promulgation de la loi le
fasse disparaître. Face aux « sectes », le délit de manipulation
mentale, qui permettrait de sanctionner pénalement tous ceux qui se
livrent à de tels agissements, apparaît comme la solution
miraculeuse.
(…) Les parlementaires ont progressivement élaboré un texte à partir
de la manipulation mentale, évoluant du mot de « dépendance » à celui
de « sujétion » (…)
(…) La sujétion est l’état de celui qui n’est pas libre d’agir parce
qu’il doit subir une contrainte. C’est véritablement, davantage
encore que la dépendance, un rapport de pouvoir : « ce qui est soumis
à ». Sujétion ne s’emploie pas dans le droit pénal ; le terme est
plutôt utilisé par des historiens, des spécialistes de droit
constitutionnel et des philosophes du droit. Comment cette sujétion
est-elle conçue ? Elle est psychologique ou physique. Le « ou » ne
manque pas d’étonner par le rapport d’équivalence qu’il instaure.
Car, si la contrainte physique est facilement repérable, comment
détermine-t-on une contrainte psychologique ? Qui peut dire s’il
existe réellement ou non une contrainte par un lien psychique, qui
imposerait une soumission d’un être humain à un autre ?
De la manipulation mentale à la sujétion psychologique, il existe une
continuité ; on retrouve en arrière-plan une certaine conception de
la volonté et du couple « actif et passif ». Il faut rappeler la
définition première de la manipulation, son sens chimique et
pharmaceutique, qui ne comprend qu’un seul acteur, le manipulateur,
et un objet qu’on manipule (une éprouvette, par exemple). La
manipulation mentale met en scène deux êtres humains dans une
relation où l’un des deux est plus proche de l’objet que l’autre, le
manipulateur manipulant un individu comme il manipule une éprouvette.
La manipulation mentale comme la sujétion psychologique, telles
qu’elles ont été mises en place par les parlementaires, sont fondées
sur un couple composé d’un actif et d’un passif, qui traîne derrière
lui les ombres du sujet de l'activité sexuelle (homme adulte et
libre) et du partenaire-objet (femme, garçon, esclave).
Or le manipulé, l’assujetti psychologique, sont « passifs » : dans un
discours inventé par celui qui s’auto-désigne actif, ou par celui
qui, « passif », rejette la responsabilité sur l’autre. Il est
question chez celui qui est manipulé d’une absence ou d’une faiblesse
de la volonté.
(…) La sujétion dans la loi votée doit être le résultat de l’exercice
de pressions graves ou réitérées ou de techniques propres à altérer
le jugement. Comment estime-t-on la gravité d’une pression, quelle
est l’échelle de gravité ? Dans la proposition de loi adoptée en
première lecture, le texte mentionnait « des pressions graves
et réitérées ». Alors
qu’auparavant on tenait compte du fait qu’il fallait que la pression
soit grave et réitérée pour présenter une menace, désormais le fait
qu’elle soit ou grave ou réitérée suffit. Le fait même de répéter une
pression, quelle qu’elle soit, est désormais suspect.
(…) C’est la personne juridique qui sert de support pour pouvoir dire
que X est bien, même manipulé, le même X que nous connaissons (…)
Quel est le point de vue de cet être X ? La manipulation mentale ne
peut exister que si l’on considère qu’un être humain a changé. Est-ce
que l’état de ce dernier d’avant la manipulation n’est pas le même
que celui d’après, est-ce que je n’ai pas affaire à un même être
humain ? Qu’est devenu l’être humain d’avant la manipulation ? Ou
s’agit-il de deux êtres humains différents ?
(…) Les parlementaires avaient la volonté de condamner une pratique
particulière, qu'ils rattachaient aux « sectes », leur objectif étant
d'interdire celles-ci, mais ils ont fait tout autre chose que de
seulement s'occuper des « sectes » : ils ont créé un état de sujétion
psychologique.
Pour que cette sujétion psychologique, de même que la manipulation
mentale, fonctionne, il faut faire l’impasse sur la définition de la
liberté humaine. L’emploi des termes « mentale » et « psychologique »
entraîne de fait une élision de la liberté : leur caractère est tel
qu’il peut permettre à un pouvoir arbitraire de s’exercer. Car la
preuve de l’existence de l’élément psychologique n’existe pas ;
l’existence de cet élément dépend de l’arbitraire des juges qui
appliqueront l’article 223-15-2 du Code pénal.
(…) Une personne en état de sujétion psychologique est une personne
dont la causalité des actes est considérée comme provenant d’une
autre personne. Ce qui est au cœur de l’article 223-12-5 du
Code pénal est la reconnaissance ou non d’un certain type de
causalité reconnue par l’Etat. L’introduction de la sujétion
psychologique pose la question de savoir ce qu’est la liberté d’un
sujet : un sujet « libre » est celui qui a les bonnes soumissions,
soumissions reconnues par l’Etat, du point de vue de celui pour
lequel l'Etat est légitime. Pour un autre point de vue, qui considère
que l'Etat prive de liberté, l’être libre est celui sans Etat.
(…) Le droit est cependant trop peu appliqué pour changer les
agencements et les comportements des personnes. Si le droit était
appliqué à toutes les situations correspondant à l’article du Code
pénal sur l’abus frauduleux de l’état d’ignorance ou de faiblesse,
alors des centaines de groupes seraient sans doute condamnés. Le Chef
du bureau central des cultes au ministère de l’Intérieur a intégré
cette difficulté et l’exprime en ces termes : « Si je commence à dire
qu’il faut lancer des procédures judiciaires contre tous ceux qui
sont soupçonnés de faire de l’emprise mentale sur d’autres, je pense
qu’on va finir par avoir des soucis » (Entretien de l'auteur avec le
Chef du bureau central des cultes au ministère de l'Intérieur, 2007).
(…) Aucune demande de dissolution de groupement n’a été faite sur la
base
de la loi About-Picard, constate le chef du bureau des cultes.
(…) Le chef du bureau central des cultes fait part de l’impuissance
du ministère en ce qui concerne la surveillance des « sectes ». Il
n’a pas encore compris, explique-t-il, ce qu’il fallait contrôler :
« On peut contrôler. De toute façon, ce ministère aime le contrôle,
par nature. Si on lui dit qu’il ne contrôle pas assez, il va
contrôler plus. Mais encore faut-il essayer de déterminer ce qu’il
faut contrôler. Que faut-il contrôler ? La République garantit le
libre exercice du culte et en plus le culte doit être public. Je ne
sais pas ce qu’il faut contrôler. On cherche ! Il faut chercher !
L’argument de tous ces gens est de dire : « Si vous ne trouvez pas,
c’est parce que vous ne cherchez pas. Si vous cherchiez, vous
trouveriez ! » C’est ça qu’ils vous disent. Dans toutes les régions
de France, il y a des fonctionnaires des renseignements généraux qui
sont spécialisés dans les sectes, qui produisent de la note blanche…
Notes blanches qui racontent toujours les mêmes trucs… » (Entretien
de l'auteur avec le Chef du bureau central des cultes au ministère de
l'Intérieur, 2007).
(…) Le chef du bureau central des cultes revendique la défense des
libertés publiques et affirme que les « sectes » ne posent pas de
problème d’ordre public, argumentant par exemple que ne pas fêter
Noël ne trouble pas l’ordre public, que les êtres humains ont bien le
droit de croire à ce qu’ils veulent et d’être en rupture avec leur
famille, et que la manipulation mentale est un concept sans
pertinence. Inscrivant les adeptes de « sectes » dans une catégorie
plus large, qui n’est pas celle des victimes, mais des disparus, il
rappelle qu’en France des milliers de gens se séparent tous les ans
de leur famille et de leur milieu et qu’ils sont en droit de le
faire. Quand la police les retrouve à la demande des familles, et
qu’elle constate qu’ils ne sont pas dans une situation particulière
de dangerosité, elle doit leur demander s’ils veulent qu’elle
communique leur adresse à leur famille, qu’ils se trouvent en France
ou à l’étranger ; s’ils refusent, ce refus est sans appel. Pour les
partisans de la lutte contre les « sectes », et pour reprendre
l’expression de l’un d'eux, ancien parlementaire, le bureau central
des cultes serait la « bonne conscience » du ministère de
l’Intérieur.
(…) Que disent les articles introduisant la notion de sujétion
psychologique dans le Code pénal et instaurant l’enregistrement des
psychothérapeutes, si on les lie ensemble ? Ils témoignent de
l’emprise accrue de l’Etat sur le psychisme et y participent.
L’agencement étatique se caractérise tout d’abord par la formation
d’un groupe de spécialistes éduqués, reconnus et contrôlés par
l’Etat : d’où le fait que sont privilégiés ceux qui sont titulaires
d'un diplôme de docteur en médecine et ceux qui ont un titre de
psychologue obtenu dans un cadre universitaire. L'Etat n'a pu éviter
la prise en compte des psychanalystes régulièrement enregistrés dans
les annuaires de leurs associations, mais il aura fallu pour y
parvenir la mobilisation de psychanalystes et d’un grand nombre de
personnes sensibles à leur cause.
C’est au nom de l’intérêt général, de la santé publique et de la
lutte contre un fléau, les « sectes », que des parlementaires ont
posé l’enregistrement des psychothérapeutes : il fallait garantir aux
Français leur sérieux et, de manière sous-jacente, leur efficacité.
Cependant, si des professionnels étaient désignés, ne feraient pas
appel à eux seulement les Français individuellement, mais aussi
l’Etat. Celui-ci pourrait trouver là un corps d’experts
complémentaires des psychiatres et des psychologues pour
diagnostiquer la santé mentale de ses sujets.
(…) Peu d’experts ont été cités par les parlementaires lorsque
ceux-ci ont débattu en 2004 de la réglementation du titre de
psychothérapeute. Dans le cadre du projet de loi relatif à la
politique de santé publique, il n’en est que plus remarquable que les
propos d’une seule experte aient été utilisés par les parlementaires
comme arguments dans les deux hémicycles [Elisabeth Roudinesco].
(…) l’historienne [Elisabeth Roudinesco] place tous les groupes
désignés comme des « sectes » sur un même plan, si bien qu’une
caractéristique propre à un groupe est attribuée à tous les autres.
La juxtaposition de déclarations de Moon, de Raël et de Ron Hubbard
est censée révéler la structure sectaire : une haine de la
démocratie, un rejet de la science et de la médecine, une croyance en
l’immortalité, un culte de l’inégalitarisme, une obsession de la
pureté biologique, un programme eugéniste, un anéantissement de la
conscience, une destruction de l’identité et des pratiques sexuelles
transgressives et perverses. Il résulte que « le spectre de la
mécanique sectaire hante l’avenir des sociétés démocratiques » (Roudinesco
Elisabeth, Le patient, le
Thérapeute et l’Etat, Paris, Fayard, 2004)
(…) Le consentement constitue la valeur la plus importante et la clef
de voûte de l’édifice discursif de Jean-Marie Abgrall et de Tobie
Nathan [cicns : deux
professionnels du psychisme] : c’est au nom du pouvoir de
consentir de chaque être humain qu'ils bâtissent leur construction
(…) En même temps, ce consentement pourrait être complètement
invalide : il n’aurait pas été voulu par un être humain, mais
quelqu’un d’autre l’aurait fabriqué, par manipulation mentale selon
Jean-Marie Abgrall, par rapt d’âme selon Tobie Nathan
(…)
(…) La théorie du consentement fabriqué, qu’elle prenne la forme de
la manipulation mentale ou du rapt d’âme, pose la question de savoir
si les discours et les pratiques à l’intérieur d’une « secte » sont
tels que ses membres perdent leur capacité de penser par eux-mêmes et
d’être responsables de leurs actes. Il ne s’agit pas d’estimer que
cet ensemble de discours et de pratiques n’aient aucun impact, mais
je soutiendrai l'hypothèse qu'ils n'ont pas un impact suffisant pour
considérer qu'ils ôtent aux êtres la liberté de penser par eux-mêmes.
En France, les « sectes » agrègent ce qui est à rejeter. Au-delà du
fait qu’elles sont désignées par ceux qui luttent contre elles comme
inauthentiques – fausse thérapie, fausse famille, fausse religion -,
elles seraient antisociales. Mais qu’est-ce qu’être antisocial ? Pour
certains, c’est relever du totalitarisme ; pour d’autres, comme
Jean-Marie Abgrall, c’est consommer de la drogue ; pour Tobie Nathan,
c’est se livrer à de la sorcellerie. Totalitarisme, terrorisme,
toxicomanie, sorcellerie sont les principales références auxquelles
les "sectes" sont assimilées. Il s'agit chaque fois de modèles de
lutte déjà organisées. Les « sectes » sont un objet social dont est
réclamée l’expulsion hors de la « société » et auxquelles sont
associés d’autres objets à expulser. Elles contribuent, en retour, à
donner un sentiment de cohérence à cette « société ».
(…) On ne peut que constater qu’il existe en France une tolérance
inégale envers des discours, des pratiques et des comportements
propres à des communautés, et que l’intolérance est particulièrement
bien organisée. Face à la théorie de la mondialisation, qui
uniformiserait nos modes de vie et de pensée et désarticulerait les
cultures locales, une certaine culture française est d’une grande
résistance, aussi bien contre les cultures étrangères que contre les
cultures populaires.
(…) [Car] la question des « sectes » amène avec elle au moins deux
problèmes importants. Le premier est la libre circulation des êtres
humains qui vivent dans des communautés fermées, et en particulier de
ceux qui, comme les enfants qui y naissent, n’ont pas choisi de s’y
enfermer. La fréquentation de certaines communautés, ouvertes ou
fermées, peut par ailleurs conduire certains êtres humains à des
situations financières qui leur sont insupportables.
Dans tous les cas, la référence au totalitarisme n’est pas adaptée.
La France se présente comme un Etat de droit, où le pouvoir est
limité par la reconnaissance de la souveraineté populaire et des
libertés individuelles. Dans cet Etat, aucune communauté n’est un
totalitarisme, ni non plus aucune entreprise, ni aucune
administration. (…)
(…) L’intolérance contribue à ce que les êtres humains vivent dans ce
que j’ai appelé des « mondes » différents. Ces mondes sont organisés,
mais le hasard y a sa place. S’ils correspondent à des mondes réels
et non pas à des mondes possibles, ils peuvent comporter des
incohérences. Il n’existe pas de « mondes » cohérents dont quiconque
pourrait donner la description. Il ne faut donc pas concevoir les
« mondes » de manière trop rigide, mais plutôt comme une commodité de
langage que j’utilise. Pour le dire encore autrement, un monde est
constitué d’un ensemble de repères qui peuvent être autant des
énoncés, des enchaînements de pensées, des touchers, des odeurs, des
images, des goûts que des comportements. Cela pourrait correspondre
aussi au sens du mot « monde » dans des expressions telles que « il
est dans son monde » ou « ils ne sont pas du même monde ».
Entrer au contact d’un autre monde que celui dans lequel on est
habitué à vivre provoque un trouble, d’une intensité plus ou moins
grande. Ce trouble dépend de la volonté et de la capacité de chacun à
accepter ou non de laisser ses repères se modifier au contact de
nouveaux êtres, de nouvelles manières de pensée et de nouvelles
pratiques. L’expérience du trouble n’est pas exclusive à l’entrée au
contact d’une « secte ». Elle est celle de n’importe qui rencontrant
un autre monde, qu’il soit voyageur ou thérapeute, ethnologue ou
éthologue. Car alors, écrit Favret-Saada, « l’autre mène un jeu dont
on ignore les règles, il suffit d’être malléable » (Favret-Saada
Jeanne, « glissements de terrains », in
Vacarme, entretien réalisé
par Arnaud Esquerre, Emmanuelle Gallienne, Fabien Jobard, Aude
Lalande et Sacha Zilberfarb, n°28, été 2004). A chaque fois est en
jeu l’idée que les repères sont chose relative et « molle », que
d’autres mondes mentaux sont possibles et viables, et qu’on accepte
de faire un certain voyage vers eux. Ce voyage n’est pas un simple
échange de « mondes ». Il est partiellement balisé par les conditions
préalables de l’expérience. Mais ces balises n’empêchent pas qu’il y
ait une prise de risque dans la décision d’entreprendre le voyage,
comme dans la décision de s’y maintenir.
(…) Le fait que, de part et d’autre, chacun considère que son monde
est incompatible avec celui de l’autre est source de grande tension
et de souffrance. Le rapport est toutefois toujours inégalitaire,
car, si les êtres humains appartenant à des communautés sont protégés
par les libertés individuelles, les autres ont pour eux la force des
services de l’Etat et des acteurs engagés à protéger une vision
majoritaire du monde.
Aussi, un choix de vie moins coûteux et plus heureux peut être de
faire tenir ensemble des mondes différents. Sans doute une telle
existence ne répond-elle pas à des exigences de cohérence que
certains prescrivent. Mais une vie complètement cohérente est-elle un
idéal si désirable ?
|
© CICNS 2004-2010 - www.cicns.net (Textes, photos et dessins sur le site)

