Misunderstanding cultsCompte rendu de lecture de :
Misunderstanding cults - searching for objectivity in a
controversial field, édité par B
Avant d'arriver en France, la polémique sur la question des
« sectes » (‘cults’
en Anglais) s'est développée aux Etats-Unis. Elle oppose non
seulement les minorités spirituelles et les organisations antisectes
mais elle s'est également propagée dans la communauté
scientifique outre-Atlantique : « (…)
la recherche universitaire sur les nouveaux mouvements religieux a
conduit à une division nette en deux camps opposés qui est très
dommageable pour la progression intellectuelle dans ce champ de
connaissance (…) Un certain nombre de chercheurs ont été au fur et à
mesure désignés (par leurs opposants) comme des « défenseurs de
sectes » [ ndlr : ‘cult apologists’ en Anglais] parce qu’ils ont
adopté une attitude tolérante et ont cautionné par leur soutien ces
groupes. Un certain nombre de chercheurs ont été décrits (à nouveau
par leurs opposants) comme des « casseurs de sectes » [ndlr : ‘cult
basher’ en Anglais] parce qu’ils ont adopté une attitude négative et
critique à l’encontre de ces même groupes ».
Pour tenter de renouer un dialogue difficile, voire impossible
entre ces deux camps, Benjamin Zablocki et Thomas Robbins, tous deux
chercheurs en sciences sociales et, pour reprendre leur terminologie,
appartenant le premier au groupe desdits « casseurs de sectes » et le
second au groupe desdits « défenseurs de sectes », ont souhaité
réunir dans un même ouvrage les opinions de chercheurs connus pour
appartenir à l'un ou l'autre de ces deux camps. C'est donc un ouvrage
assez unique qui permet, au-delà des thèmes abordés relatifs à la
sociologie des minorités spirituelles, d’appréhender avec recul le
contexte politique et social dans lequel la recherche scientifique
s’effectue.
Zablocki et Robbins donnent dans leur introduction la raison de
la polarisation du débat sur le sujet des sectes aux Etats-Unis : « Le
problème sur l’objectivité des chercheurs est lié à leur implication
comme témoins experts (des deux côtés) dans des affaires judiciaires
(…) Il s’est avéré très difficile pour ces chercheurs de prendre du
recul et de considérer le thème du lavage de cerveau (ou d'autres
problématiques du même type) d'un point de vue scientifique
désintéressé et indépendant des besoins de confrontation afférents
aux litiges traités. Les désaccords parmi les scientifiques dans ce
domaine ont été vifs et acrimonieux, sans doute de façon
irrationnelle et dysfonctionnelle (Allen 1998). En tant qu’éditeurs
de cet ouvrage, nous croyons que l’explosion des litiges sur ces
questions, quelles que soient leurs justifications en termes de
combat contre les abus sectaires ou pour défendre la liberté
religieuse, a eu un effet délétère net sur la démarche de
connaissance et a conduit à une polarisation extrême qui a miné
l’objectivité et la collégialité ».
Dans ce contexte d’analyse, toutes les contributions de l’ouvrage
sont instructives. Les chercheurs ayant accepté de participer sont :
Benjamin Beit-Hallahmi, Thomas Robbins, Susan J. Palmer, Janja Lalich,
Benjamin D. Zablocki, Dick Anthony, David Bromley, Stephen A. Kent,
Lorne L. Dawson, Amy Siskind, Julius H. Rubin, Jeffrey Kaplan.
Un des principaux thèmes évoqués dans l’ouvrage édité par
Zablocki et Robbins est celui du « lavage de cerveau » (brainwashing
en Anglais) qui est sans aucun doute le point de controverse le plus
saillant avec, également, la façon dont le témoignage des
« apostats » est utilisé par l’un ou l’autre camp. Une majorité de
chercheurs considère désormais la notion de « lavage de cerveau »
comme pseudo scientifique. A rebours de cette tendance générale,
Benjamin Zablocki est au contraire favorable à une réhabilitation de
ce concept. Le lecteur est invité à lire l’échange entre Zablocki et
Dick Anthony. Nous citons un passage de la contribution d'Anthony qui
nous parait la plus pertinente :
« Zablocki reconnaît que
l’expression « lavage de cerveau » est très mal comprise et très
trompeuse, en référence aux pratiques d’endoctrinement communistes et
sectaires. Cependant il considère son utilisation justifiée parce que
(1) l’expression est reconnue par le plus large public et (2) son
utilisation nous oblige à aborder ces incompréhensions de façon
frontale.
Si, comme je le pense, l’expression lavage de cerveau fait référence
à un paradigme pseudo-scientifique qui a été rejeté par des
chercheurs reconnus, pourquoi sa large diffusion dans le public
serait-elle une raison pour l'utiliser ? Son utilisation ne tend-elle
pas à perpétuer la fausse conception que ce paradigme serait légitime
pour expliquer l’influence sociale opérée au sein des communistes et
dans les nouvelles religions ? Zablocki adresse ce point en affirmant
que l’utilisation de l’expression lavage de cerveau nous force à
écarter le paradigme inexact auquel il fait référence.
Cela a-t-il un sens ? Cela ne sonne-t-il pas comme un double
langage : l’évocation simultanée de deux concepts contradictoires
comme s’ils signifiaient la même chose ? Est-ce que les critiques
d’autres concepts pseudo-scientifiques ont continué à employer les
termes de ces concepts pseudo scientifiques en les considérant comme
scientifiquement acceptables pour les nouvelles théories
alternatives ? Si on appliquait ce principe, alors les géographes
continueraient à faire référence à la ‘terre plate’ parce que cela
permettrait d’expliquer qu’elle est en fait ronde, les biologistes
utiliseraient le terme ‘créationnisme’ pour désigner la théorie de
l’évolution parce que cela leur permettrait de mieux expliquer
pourquoi le créationnisme est une théorie fausse et pseudo
scientifique, etc.
Il est probable que Zablocki continue d’utiliser l'expression lavage
de cerveau malgré sa répudiation par Schein et Lifton, précisément
pour la même raison qui a conduit à son rejet : parce que
l’expression lavage de cerveau fait référence à une transformation du
monde contre la volonté, ce qui, les recherches de Schein et Lifton
l’ont démontré, n’a pas été le résultat du processus de réforme de la
pensée appliqué par les communistes ».
Pour plus d’informations
sur ce thème, nous invitons également le lecteur à lire notre dossier
« manipulation
mentale ».
La contribution de David Bromley nous a paru particulièrement
pertinente puisqu’elle montre que la problématique sectaire, selon ce
chercheur, est avant tout une question politique avant d’être
scientifique : « La façon dont
les termes « conversion » et « lavage de cerveau » sont utilisés pour
désigner des processus d'adhésion est révélatrice. Il y a de nombreux
domaines institutionnels dans l'ordre social où apparaissent un haut
niveau de contrôle, une encapsulation et une transformation de
l'identité, sans pour autant qu'il soit fait appel à la notion de
lavage de cerveau. Ces cadres réglementaires sont considérés comme
« adaptés » à l'ordre social et l'évaluation de la participation des
individus se mesure sur une échelle allant de la
réhabilitation jusqu'à des appréciations honorifiques. Dans chaque
cas, il y a un corpus de recherche considérable qui discute ces
pratiques d'organisation et leur impact sur l'individu en des termes
neutres ou favorables. Entre autres exemples : la formation militaire
(Dornbusch 1955 ; Endleman 1974 ; Zurcher 1967), les couvents et
monastères (Ebaugh 1984 ; Hillery 1969), les communautés séculaires
et religieuses (Kanter 1972), la formation médicale (Becker and Greer
1958 ; Davis 1968), les hôpitaux psychiatriques (Karmel 1969) et les
prisons (Etzioni 1961). Même lorsque les résultats ont perverti des
objectifs institutionnels légitimes, comme par exemple dans le cas de
méthodes policières qui extorquent de fausses confessions, des
procédés coercitifs ont été tolérés jusqu'à très récemment sans qu’il
leur soit attribué la désignation de « lavage de cerveau » (Hepworth
et Turner 1982 ; Zimbardo 1971). Par contraste, lorsque la forme
d'organisation est contestée et jugée illégitime, les règles
d'organisation sont décrites à l'aide de termes comme « lavage de
cerveau ». Entre autres exemples : les régimes socialistes, les camps
de prisonniers de guerre (Lifton 1989 ; Schein et Baker 1961), les
mouvements religieux, les thérapies controversées, les mouvements
charismatiques au sein des Eglises reconnues et quelques Eglises
conservatrices (Danzger 1989 ; Estruch 1995 ; Tobias et Lalich 1994 ;
Yalom et Lieberman 1971). Un indice pointant la nature politique de
ces désignations est l'absence flagrante pour chaque concept d'une
terminologie positive se référant à une condition réciproque. Quel
est le langage, par exemple, pour décrire un « lavage de
cerveau » positif ou une « déconversion » souhaitable dans leur
acception normale ?
Une autre façon d'apercevoir la nature politique du débat est de se
demander ce qui arriverait si chaque membre du camp opposé
pouvait être d'accord avec les observations empiriques. Est-ce qu'un
accord sur les observations produirait un accord sur les
interprétations ? Je ne pense pas. En fait, je dirais que l'accord
sur les observations empiriques est déjà beaucoup plus grand que ce
que chaque camp accepte de reconnaître.
(...) La différence dans les formes linguistiques utilisées par les
deux camps à la fois sur le plan de l'observation et de sa traduction
théorique est instructive. Là où les théoriciens du lavage de cerveau
voient des individus que l'on discipline, les théoriciens de la
conversion voient des disciples. Ce que les premiers décrivent comme
une captivité est perçu comme une fascination par les seconds. Ce qui
est de l'humiliation pour les théoriciens du lavage de cerveau est de
l'humilité du point de vue des théoriciens de la conversion. Les
théoriciens du lavage de cerveau décrivent les mouvements religieux
comme des communautés coercitives, des prisons, tandis que les
théoriciens de la conversion décrivent des communautés de pénitents.
Que les adeptes de ces mouvements soient vus comme des esclaves ou
des passionnés est dépendant de l'environnement politique à partir
duquel le discours est construit. Les théories servent de discours
politique dans le sens où elles partent des conclusions pour arriver
aux données correspondantes.
Si le désaccord est politique plutôt que lié aux observations ou
théorique, il n'est pas étonnant qu'il soit difficile à résoudre. Le
problème n'est pas l'absence de quelque expérimentation cruciale que
ce soit. Les différences sont dues à des engagements politiques
plutôt qu'à des observations « scientifiques ». Les efforts déployés
par les deux côtés pour obtenir l'imprimatur scientifique et
politique sont prévisibles. En tant que principal système de
légitimation par la connaissance de l'ordre social contemporain, la
science est une source majeure de pouvoir. Si chaque côté peut
s'habiller avec le manteau de la légitimation scientifique,
connaissance et pouvoir sont bien intimement liés.
(...) Si l'on part d'une perspective politique, l'un des meilleurs
moyens pour établir une sanction positive et négative des processus
de conversion et de lavage de cerveau est d'associer ces désignations
à des organisations et activités jugées soit légitimes soit
illégitimes. La sanction positive de la conversion est obtenue en
associant des mouvements religieux à la catégorie moralement
avantageuse de « religion » (représentée par les Eglises). En tant
qu'institutions perçues positivement, les Eglises sont supposées être
à caractère pro-social. Les épisodes problématiques les concernant
sont considérés comme non caractéristiques des objectifs essentiels
de leur forme institutionnelle et ne sont pas suffisants pour saper
leur bonne réputation. Les mouvements contemporains sont rattachés au
statut « d’Eglise » à travers différentes théories, comme celle
relative à la différence entre Eglise et secte [ndlr : David Bromley
emploie le mot anglais « sect », ici, faisant allusion à la
définition sociologique de la secte]. Les formes radicales de ces
mouvements sont vues comme une forme de revitalisation ou la première
étape dans le processus d'institutionnalisation. La sanction négative
du lavage de cerveau est obtenue en associant des mouvements
religieux à la catégorie moralement désavantageuse de pseudo-religion
(représentée par les sectes [ndlr : David Bromley utilise le mot
anglais « cult », ici, qui a une connotation péjorative]). En tant
qu'entités perçues négativement, les sectes sont présumées être à
caractère antisocial. Les épisodes problématiques les concernant sont
considérés comme caractéristiques de leurs objectifs essentiels et
confirment leur mauvaise réputation. Ces mouvements sont associés au
statut de secte à travers différentes théories sur la formation
d'entreprises de profits ou pathologiques. Les formes radicales de
ces mouvements sont vues comme le développement d’une subversion
organisée ».
Le cas de la France
Le livre de Zablocki et Robbins décrit la situation aux
Etats-Unis ; qu’en est-il en France ? C’est l’Etat qui, en France, en
s’emparant des plaintes émises par la première association antisectes
(ADFI),
a polarisé le débat en prenant fait et cause pour les thèses
antisectes et en le « politisant ». Cette partialité revendiquée au
nom de la défense des victimes de sectes l’a conduit à écarter toute
opinion contradictoire et notamment celle des universitaires. Aux
Etats-Unis, le contexte juridique et politique a peu à peu conduit à
une division au sein même de la communauté scientifique partie
prenante dans le débat, alors qu’en France, l’Etat a lui-même
délibérément écarté les chercheurs du débat, notamment à travers
l’action de la MILS puis, à partir de 2002, de la MIVILUDES.
Les activistes antisectes français font également largement usage
du concept pseudo-scientifique de « lavage de cerveau », expression
qui a évolué au cours du temps dans le sens de la vulgarisation pour
une meilleure diffusion dans le public et dans le but d’incorporer
cette notion « très mal comprise » et « très trompeuse » dans notre
Droit. C’est ainsi que l’expression « lavage de cerveau » s’est
métamorphosée en « manipulation mentale », puis « sujétion
psychologique » dans la loi
About-Picard. La MIVILUDES
utilise également les termes ambigus « d’emprise mentale », de
« déstabilisation mentale », etc. Le thème de la manipulation mentale
est, selon le sociologue
Arnaud Esquerre, un des
« dispositifs du pouvoir sur le psychisme ». Aux Etats-Unis comme en France, le traitement politique de la question sectaire a donc eu des conséquences négatives y compris sur la communauté scientifique. Peut-être serait-il plus exact de parler de traitement politicien d’un sujet sensible, puisque la politique est censée organiser la cité et non pas aboutir à l’antagonisme exacerbé de certaines de ses parties. Dans le cas de la France, cet état de fait démontre qu’il faut réintroduire une démarche de connaissance dans le débat mais qu’il est non moins essentiel d’aboutir à un sursaut citoyen, une prise de « conscience » de la société civile, pour exiger des pouvoirs publics qu’ils traitent la question avec intelligence. |
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