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La "secte Mungiki" au Kenya 

Un groupe terroriste ou une nouvelle simplification manipulatrice d’une réalité plus complexe ?

 

En juin 2007, une unité paramilitaire de la police de Nairobi tue 37 membres d’une « secte », Mungiki. Les titres des dépêches de l’AFP, repris par nos quotidiens (Libération titre : « Le Kenya cible une secte sanguinaire » bien qu’Amnesty International ait fermement condamné cet assaut) et lus rapidement par nos concitoyens, laissent entendre qu’il s’agit d’un groupe terroriste réprimé par la police d’un état de droit. 

Le mot secte associé au mot police permet de désigner les bons et les méchants. Pourquoi s’interroger ? Un monde bipolaire semble tellement plus facile à régenter et le bon peuple se sent en sécurité dans un tel cadre. A la lecture de l'article qui suit, et sans cautionner les excès de tous bords qui y sont décrits (mais en prenant en compte l'histoire et les particularités de l'Afrique(1), souvent méconnues ou éludées par les médias, ainsi que le climat de violence particulier à certaines régions de ce continent, autrement dit sans porter un regard de type "colonialiste hautain" sur une civilisation différente de la nôtre), il nous semble que l'instrumentalisation du mot secte est à l'oeuvre, là-bas comme ici, et permet d'éviter de traiter les questions de société.

Extraits d’un article plus sérieux de Jean-Christophe Servant (Source) 

 



Mungiki signifie « multitude » en kikuyu. Son histoire commence au début des années 1990, dans le massif montagneux de la Rift Valley, sur les terres les plus fertiles du Kenya. Mungiki est alors une secte néotraditionnelle, schisme de la Tente du Dieu vivant (Tent of the Living God) qui s’inspire de la cosmogonie kikuyu tout comme du combat mené par les aînés dans la guerre de libération mau-mau. Pendant « africain » du pentecôtisme anglo-saxon, qui trouve de plus en plus d’écho chez les Kényans, elle développe une « prophétie de crise » dans laquelle, selon le professeur Hervé Maupeu, « les Kikuyus les plus pauvres ont trouvé un moyen d’assurer une migration par l’esprit quand leur migration réelle pour trouver des terres à exploiter ne fonctionnait plus ».


(…) Métropole centenaire de 3 millions d’habitants, Nairobi est l’une des villes d’Afrique subsaharienne les plus touchées par l’insécurité. A lire la presse nationale, l’ombre de Mungiki, véritable armée secrète, planerait sur de nombreux faits divers sanglants qui rythment le quotidien : attaques de policiers, racket de voyageurs dans les transports en commun, meurtres, trafic de drogue et « protection extorquée ». Dans (les bidonvilles de Nairobi), ces zones de non-droit qui concentrent 60 % de la population urbaine et où s’entassent jusqu’à 4 000 personnes par hectare, Mungiki a privatisé la loi. Pendant que les compagnies de sécurité du secteur marchand officiel s’occupent des « beaux » quartiers de la ville, le mouvement assure la justice de la rue, sur les ruines de la sécurité publique.


(…) Le président Mwai Kibaki a engagé son gouvernement dans une « guerre totale » contre Mungiki. L’African Church Information Service décrit ses membres comme des « prédateurs », dont « la soif de sang n’est comparable qu’à celle des vampires ». Les journalistes anglo-saxons, installés en nombre dans la capitale, carrefour d’Afrique orientale, dénoncent quant à eux le violent fondamentalisme afrocentriste du mouvement, qui prône l’excision et est « engagé dans une lutte sans merci contre les aspects les plus dégénérés de la culture occidentale ». C’est toutefois dans une voiture conduite par une jeune femme catholique, non excisée, portant pantalon et aimant la musique soul que nous allons rencontrer M. Njenga dans la prison de Kamiti : Irène, 22 ans, est la compagne du chef de la milice. « Les Mungiki ne sont pas des barbares. Ils sont la jeunesse. »


(…) Les jugements portés sur le mouvement sont en effet très divers. Pour Mme Wangari Maathai, ministre adjointe à l’environnement et première Africaine à avoir reçu le prix Nobel de la paix, les membres de cette milice sont « des déshérités à qui tout a été refusé. Ils ont été rejetés des écoles, faute de place, et n’ont pas trouvé de travail. Ils voient bien que tout leur est interdit pour la seule raison qu’ils sont de l’ethnie kikuyu». Evoquant le mouvement dans son rapport annuel sur la défense des libertés religieuses dans le monde, le gouvernement des Etats-Unis constate pour sa part que le gouvernement de Nairobi « a harcelé et périodiquement arrêté et détenu des membres Mungiki ».


(…) De 1991 à 1994, des massacres à caractère ethnique perpétrés par le régime du président Daniel arap Moi ont principalement atteint les Kikuyus et ont contribué à élargir l’audience du mouvement. Des dizaines de milliers de réfugiés ont alors quitté les contreforts du mont Kenya pour aller s’entasser dans les bidonvilles de Nairobi. Mungiki suit l’exode et commence à propager dans la capitale un « nécessaire espoir de parousie, mais sous une forme plus militante, plus politique ». Dans les quartiers pauvres de l’est de la ville, où 60 % de la population a entre 15 et 29 ans, le mouvement devient le porte-parole d’une génération, gonflant ses revendications ethniques de slogans sociaux qui le rapprochent d’autres mouvements qui luttent pour la démocratie, contre l’autocratique arap Moi. 


(…) Mungiki répond aussi de manière musclée au véritable « marché de la violence » qui s’est installé dans les quartiers informels de la ville. Ses membres interviennent, par exemple, des deux côtés du manche, dans les violents conflits de la « guerre des loyers » menée par les propriétaires fonciers contre les habitants en difficulté ; ils assurent la protection forcée des quartiers négligés par la police, rackettent certaines des très rentables lignes de transports en commun (…) A la veille de l’élection présidentielle de 2002, qui a consacré la défaite du parti au pouvoir (le KANU du président sortant Daniel arap Moi, Mungiki s’apparente à une véritable microsociété de plusieurs centaines de milliers de membres, dont la caisse comptabilise des sommes considérables et qui est devenue un acteur incontournable de la bataille que se livrent alors la KANU et le futur président Mwai Kibaki de la NARC.


(…) le 3 mars 2002 a résonné comme un avertissement : cette nuit-là, Mungiki a organisé dans le quartier de Kariobangi Nord une expédition punitive contre les rivaux de la milice Taliban. Vingt et une personnes ont été massacrées. L’implication de Mungiki dans cet événement sonne le glas de l’immense espoir que la secte avait suscité chez de nombreux jeunes. Longtemps distinguée par le fait qu’elle défendait un véritable projet sociopolitique, elle rentre dans le rang des simples armées politiques. Quelques jours après, le gouvernement interdit Mungiki et dix-sept sectes, groupes et autres armées privées, « responsables de l’insécurité qui règne dans le pays ».


(…) En tant que kikuyu, M. Mutahi conçoit qu’il est difficile de rester objectif avec les Mungiki. Il estime cependant que, s’ils ont commis des actes de violence, « on ne leur a jamais donné l’occasion de s’expliquer. Si on peut diverger sur leurs méthodes, tous les éléments pour lesquels ils se sont battus restent d’actualité. La frustration est même de plus en plus générationnelle. Les jeunes sont, chaque jour, plus radicaux et plus violents. La personne qui réussira à articuler un programme autour de ces questions aura non seulement le soutien de Mungiki, mais celui de l’ensemble de la jeunesse déclassée. »


(…) La vallée de Mathare est l’un des bidonvilles notoires de la capitale et l’un des endroits où la répression à l’encontre de Mungiki a été la plus brutale. Des centaines de supposés membres du mouvement y ont été arrêtés depuis le début de l’année pour aller saturer les maisons d’arrêt. Ordre y est même donné de tirer à vue. 


(…) Le chef du groupe qui nous accompagne sur les pentes du bidonville revendique 1 600 affiliés : « Parfois, on donne un coup de main à des propriétaires qui nous reversent un pourcentage sur les loyers ; d’autres fois, on ramasse les ordures, puis on collecte de l’argent : 15 shillings par semaine et par membre. On le réinvestit... Nous ne sommes pas violents, vous savez, on se défend. Pourquoi tendrions-nous la joue droite après avoir été frappés sur la gauche ? » « Sans Mungiki, je serais un enfant des rues, précise un jeune. Je ne crois pas dans la politique. Jamais plus nous ne serons manipulés. Nous sommes en pleine réinvention. »


(…) L’histoire troublante de Mungiki épouse les contours de la dérive politico-sécuritaire de Nairobi, ville dont le nombre d’habitants croît de 5 % par an. Des décisions que le mouvement s’apprête à prendre découlera l’avenir des véritables « bombes à retardement » que sont ses bidonvilles. Les Mungiki sont-ils les nouveaux « irréconciliables », à la manière dont les colons britanniques surnommaient les Mau-Mau ?

(1) Peter Kagwanja, chercheur au département de science politique à Pretoria, en Afrique du Sud, et ancien directeur du International Crisis Group Southern Africa Project, juge que la réponse donnée par les autorités est le signe d'une "mauvaise appréciation dans les cercles officiels de la profondeur et de la complexité de la crise de la jeunesse en Afrique" qui "marginalisée et désillusionnée par la mondialisation (...) trouve son inspiration dans des groupes politico-religieux" (Source) Retour au texte

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