« On a tué ma mère ! »Compte rendu de lecture du livre de
Nathalie de Reuck et Philippe Dutilleul,
préfacé par Guy Rouquet.
Ce livre est, pour l’essentiel, un discours voué à jeter la suspicion
sur l’ensemble des médecines dites parallèles, douces, alternatives
ou non conventionnelles et, dans la foulée, sur toute
appréciation non conventionnelle de notre monde. Les auteurs usent et
abusent d’ironie et de sarcasmes.
Ils font d’un cas une généralité, sans chiffre, ni statistique, ni
preuve. Ils font de citoyens présumés innocents des coupables
condamnés par ce livre à l’opprobre. Notre critique n’est en aucune façon une prise de position en faveur de la Nouvelle Médecine Germanique ou de la Biologie Totale, particulièrement décriées dans cet ouvrage, ou de toute autre thérapie. Elle s’inscrit dans la tentative du CICNS d’assainir le débat autour des minorités spirituelles et thérapeutiques. Nous appelons, sur ces sujets, à la mise en place d’études pragmatiques, équitables et dépassionnées. Jacqueline Starck
Le prétexte du livre est l’histoire de Jacqueline Starck, mère de
Nathalie de Reuck, décédée en juin 2007 d’un cancer du sein
diagnostiqué tardivement puisqu’elle a refusé pendant plus d’un an,
malgré des symptômes alarmants, de pratiquer une biopsie. Nathalie de Reuck a déposé une plainte pour homicide, contre trois thérapeutes
qui la suivaient alors.
A la lecture de la retranscription de certains propos de ces
thérapeutes enregistrés sur bandes magnétiques, leur responsabilité
dans le choix de Jacqueline Starck de ne pas faire de biopsie, et de
considérer qu’elle n’était pas atteinte d’un cancer, semble évidente.
De là à les désigner coupables de la mort de leur patiente, comme le
fait ce livre, il y a un pas qu’il ne devrait appartenir qu’à la
Justice de franchir. De là à faire de ce témoignage le droit de
dénigrer l’ensemble des médecines alternatives et, nominativement,
des personnes, pratiques ou groupes non impliqués de près ou de loin
dans la fin tragique de Jacqueline, il y a un grand écart rapidement
effectué dans le discours antisectes et que l’émotion suscitée par
ce fait divers vient amplifier dans ce livre.
Pendant des dizaines de pages, Nathalie raconte les déboires de
santé de sa mère antérieurs à son cancer du sein. Ce qu’il est
convenu d’appeler un véritable calvaire sur une trentaine d’années a
débuté par une allergie violente à un anesthésiant, lors d’une
appendicectomie, à partir de laquelle, elle souffrira toute sa vie de
troubles importants de l’équilibre et de douleurs violentes qui la
plongeaient régulièrement dans des crises de désespoir suicidaire,
l’empêchaient de mener une vie normale, de travailler, et la
confinaient chez elle la plupart du temps. Son état laissait les
médecines tant « conventionnelles » que « parallèles » presque
totalement impuissantes. De
médecins en psychiatres, de thérapeutes en guérisseurs, en passant
par des prêtres, en tout des dizaines de personnes lui prodigueront
des soins divers et lui prescriront traitements et conseils sans
jamais qu’elle ne trouve le chemin de la guérison. Sa maladie était
au centre des préoccupations de la famille et de sa fille Nathalie,
depuis son plus jeune âge.
Cette dernière a de nombreuses paroles acerbes contre médecins et médecines conventionnels tout au long de ces pages : « …cette expérience eut pour effet de faire naitre chez moi une méfiance absolue à l’égard des médicaments. Les diagnostics sur les causes de l’état de santé de Maman divergeaient, les traitements s’opposaient et ce périple médical nous entrainait à toute allure dans des montagnes russes dont nous atteignions le sommet quand l’espoir nous soulevait de terre, et le fond du gouffre quand il retombait en chute libre sans barrières pour canaliser nos émotions, ni matelas pour amortir les chocs. Après la valse des docteurs en médecine débuta celle des docteurs en psychiatrie. ». Et un peu plus loin : « Belle brochette de spécialistes en affections nerveuses qui m’ont laissé un goût amer et un mépris non dissimulé pour la majeure partie de la profession. ». Elle raconte également comment un médecin prescrivit à Jacqueline un sevrage de médicaments à domicile, qui se finit par des tentatives de suicide, un internement d’urgence en hôpital psychiatrique pour trois semaines dans un état lamentable. « Progressivement, elle se remit à marcher, mais en boitillant et gardant difficilement son équilibre. Comme elle s’exprimait dans un jargon enfantin, elle avait l’air d’un bébé de dix-huit mois qui fait ses premiers pas et balbutie ses premières paroles. » Elle reviendra de l’hôpital avec des doses d’anxiolytiques cinq fois supérieures à celles qu’elle prenait avant le sevrage. Il lui faudra six mois pour récupérer tous ses reflexes, ce qui lui fera écrire dans son journal intime : « J’ai refait après tant d’erreurs confiance à un médecin, je voulais tant guérir ». Dans un autre exemple (deux mois avant le décès), un psychiatre décide, pour « traiter la paranoïa » de Jacqueline, de la sevrer du Valium qu’elle prend à fortes doses depuis des années. Nathalie, retrouvant sa mère semblable à un « zombie » et devant le refus du psychiatre d’accéder à sa demande, décide, avec la complicité d’un médecin extérieur à l’hôpital de « distiller » elle-même des comprimés de Valium « à l’insu du personnel hospitalier ». Elle commente ainsi cet épisode : « Paranoïa ? Diagnostic vite établi et très pratique pour ne pas analyser en profondeur. Ce médecin n’a pris connaissance ni du dossier médical de ma mère, ni de ses antécédents ! » Un peu plus loin : « Maman a passé deux mois en clinique pendant lesquels on m’a annoncé tour à tour sa mort imminente et une rémission de plusieurs années ».
Nathalie a passé les mois précédant le décès en conflit avec sa mère
qui refusait l’hospitalisation et la biopsie, allant jusqu’à tenter
de la droguer pour l’emmener malgré elle à l’hôpital. Après le décès,
Nathalie de Reuck, qui a toute sa vie entretenu un rapport très
fusionnel et passionnel avec sa mère, est effondrée.
« (…) J’ai eu le sentiment
d’être submergée par l’impossibilité de comprendre. Totalement
démunie, je me noyais dans un océan de questions. Maman était-elle
folle, ou était-ce moi ? ». Elle se culpabilise aussi :
« Ou avais-je failli ? J’avais
déjà entendu parler du fait qu’un conflit pouvait être la cause d’un
cancer. Ou un stress. Ou un choc post-traumatique… »
Avec ces interrogations, sa rencontre avec l’AVPA - Aide aux Victimes
de Psychothérapeutes Autoproclamés -, va être déterminante.
En tant que victime, elle est accueillie à bras ouverts. On lui dit que sa
mère, comme bien d’autres, a été « victime de charlatans de la
santé » : « J’entrevoyais
enfin la lumière au bout du tunnel. Comme si un ciel chargé d’automne
s’éclaircissait soudain... » « A
peine une heure après cet entretien, le responsable de l’AVPA
adressait un courriel à différentes associations concernées par ce
genre d’affaires ainsi qu’aux services officiels traitant la
problématique sectaire.Guy
Rouquet, président de l’Association Psychothérapie Vigilance et
partenaire régulier de la Mission Interministérielle de Lutte et de
Vigilance contre les Dérives Sectaires (MIVILUDES), a pris en
considération mon dossier (…) Les choses se sont ensuite très vite
enchainées »
Elle se retrouve alors épaulée dans sa nouvelle mission par divers
militants antisectes et par Philippe Dutilleul, journaliste, au cours
d’une « enquête » non seulement contre les thérapeutes fréquentés par
sa mère, mais aussi contre divers conférenciers et formateurs des
milieux alternatifs qui lui sont désignés (pas moins d’une quinzaine
sont cités dans l’ouvrage). « Enquête » au cours de laquelle elle
piège des personnes en usant de fausses identités, de micros et caméras
cachées. Si nous écrivons enquête « contre », et non « sur », c’est
bien parce que l’approche, tant de la part de Nathalie de Reuck que
de Philippe Dutilleul, n’est en rien objective. Ils ont en réalité
épousé la cause antisectes et notamment celle des rapports d’enquête
parlementaires belges et français, et les rapports annuels de la
MIVILUDES (abondamment cités dans le livre), dont l’iniquité est
pourtant patente.
Même Nathalie de Reuck semble hésiter au début devant cet amalgame :
« La première fois que la
MIVILUDES m’a parlé de « secte », j’en ai réfuté l’idée (…) Elle
(NDLR : sa mère), ne faisait partie d’aucun groupe clos, ne semblait
se soumettre à aucune restriction de quelque ordre que ce soit ou
s’infliger des souffrances au nom d’une nouvelle religion ou d’une
idéologie quelconque. C’était ce que je pensais, jusqu’à ce que je
recoupe les réactions surprenantes et inadéquates de Maman avec les
dialogues que je découvrais (NDLR : des conversations téléphoniques de
sa mère avec ses thérapeutes enregistrées sur bandes magnétiques).
Les liens sectaires me sont alors apparus petit à petit, m’amenant à
me ranger à l’avis des associations que j’avais contactées. »…
Pour finalement « se ranger à l’avis de… », comme nous l’avons souvent
constaté au CICNS de la part
de ces apostats qui subissent le discours manichéen des militants
antisectes permettant de se déresponsabiliser ou de trouver
des coupables « clés en main » et bon marché.
Les thérapeutes deviennent alors, sous la plume de Nathalie, des
« gourous » et leurs comportements prennent une tournure machiavélique.
Elle écrit, en contradiction avec son propre récit de la vie de sa
mère, esquissant des souffrances perpétuelles, des dépendances
affectives et familiales prégnantes et un désespoir chronique, que,
peu avant sa mort, « délivrée des thérapeutes », elle « redevient
telle qu’elle a toujours été : souriante, ouverte, optimiste et
libre » (le livre précise qu’elle était alors sous morphine).
Nous ne nions pas l’existence de dérives au sein des thérapies
alternatives, comme il en existe partout ailleurs dans la société,
mais nous dénonçons le procès tendancieux qui leur est fait au nom de
la « lutte contre les dérives sectaires » et l’utilisation morbide
qui en est faite dans ce type d'ouvrage post-mortem.
On peut lire dans la préface de Guy Rouquet (page 17) : « (Nathalie
de Reuck) a accompli un travail de salubrité publique en prouvant par a+b en quelque sorte, que les charlatans de la santé et les
faussaires du psychisme constituent l’un des plus graves défis auxquels
se trouve confrontée la société moderne. »
Prouvé «par a + b en quelque sorte »… A la lecture et
l’analyse de l’ouvrage, nous pourrions dire que «a » est le préjugé
antisectes et « b », l’émotion que suscite chez le lecteur le récit
dramatique et douloureux de la vie de Jacqueline Starck. C’est une
recette médiatique éprouvée : émotion + discours (quel qu’il soit) =
adhésion du public au discours.
Comme dans l’affaire Marsaleix, l’équipe du CICNS fait le triste constat dans cet ouvrage de l’instrumentalisation scandaleuse d’affaires tragiques par certains militants antisectes et la plupart des médias traditionnels pour perpétuer les amalgames les plus grossiers et associer des personnes en détresse à cette lutte antisectes primaire dont la France s’est faite une spécialité. |
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