La politique actuelle de la MIVILUDES est condamnée à échouer
Article du CICNS - Mai 2009
Au moment de la sortie du rapport 2008
de la MIVILUDES,
suivi d’une couverture médiatique impressionnante, il n'est pas
inutile d'évaluer l'action de cette Mission.
Dans le n°18 du magazine Culture-Droit de
novembre 2008,
Jean-Michel Roulet, ancien président de la MIVILUDES, faisait un
bilan de son travail : "Une
relation de confiance avec le Parlement et les associations de défense
des victimes (...), une
meilleure coopération entre les services de police et de justice
(...)". Trente années de lutte contre l'un des principaux "fléau
de notre société", selon une partie des pouvoirs publics et
la majorité des
médias, aboutissent à ce maigre bilan. Un observateur neutre
conclurait probablement que la MIVILUDES n'est pas efficace ou que le
problème des sectes tel qu'il est posé n'existe pas, voire les deux.
Et comme si ces propos n'étaient pas suffisants pour démontrer que
quelque chose ne fonctionne pas dans l'action publique appliquée à la
question sectaire, Jean-Michel Roulet précise, lorsqu'il lui est
demandé comment il envisage l'avenir de la mission interministérielle
: "Il faut rester vigilant. Envers les dérives sectaires mais
aussi envers nous-mêmes. Nous ne devons pas nous transformer en secte
en nous érigeant en directeurs de conscience" (ibid). Cette mise
en garde n'est pas anodine. Elle s'adresse donc à Georges Fenech, le
nouveau président de la MIVILUDES, qui n’est
apparemment pas sensible à
l’argument.
Nous avons déjà eu l'occasion de commenter la
commission d'enquête parlementaire
que Georges Fenech a présidée, et son rapport au Premier Ministre "La
justice face aux dérives sectaires". Lors de ces
interventions radiophoniques ou à la télévision, pour présenter le
rapport 2008, il a méthodiquement répété que lui-même et
la mission dans son ensemble, respectaient la liberté de croyance et
les choix personnels des citoyens. Nous avons pourtant, à plusieurs
occasions, commenté des
propos sans fondement
et des dérapages
verbaux qui laissent planer un doute sérieux sur ses
déclarations récentes. Peut-il vraiment respecter des citoyens
représentant 1% de la population, lorsqu'il affirme les avoir dans le
"collimateur" et souhaiter disposer des moyens nécessaires pour les
mettre sous surveillance ?
L'impulsion qu'il donne à l'action de la Mission en la durcissant
davantage ne peut,
selon nous, que conduire à un échec, même si quelques événements
médiatisés ici et là,
seront probablement présentés comme des victoires du Bien contre le
Mal.
Nous retiendrons trois principaux thèmes d'analyse parmi d'autres.
Un échec sur les deux principaux objectifs de la MIVILUDES
Un des principaux objectifs de la MIVILUDES est de défendre les
victimes (réelles, potentielles) des mouvements sectaires.
Il existe en fait un second objectif, passé sous silence (ou plutôt
maquillé en affirmations incantatoires sur le respect des libertés
fondamentales). Le passage de la MILS à la MIVILUDES (ie de la lutte
contre les sectes à la lutte contre les dérives sectaires), était
censé mettre fin aux discriminations tous azimuts en se concentrant
sur la notion évasive de "dérives sectaires" mais en évitant de
porter des accusations infondées et globalisantes sur les groupes et
les personnes. Le deuxième objectif implicite de la MIVILUDES, lors
de sa création, était donc de s'assurer qu'un terme était mis aux
discriminations.
Pour défendre les victimes des sectes, il aurait fallu suivre une
méthodologie adaptée : répertorier ces victimes, pour en évaluer
l'importance et vérifier la pertinence d'une action publique de
grande ampleur sur le sujet ; catégoriser ces victimes en "victimes
réelles" ou "victimes non crédibles" ; qualifier pour les victimes
réelles les délits subis ; évaluer les délits causés par des
individus ou ceux qui pourraient être attribués à la doctrine d'un
mouvement ; établir des comparaisons chiffrées entre la délinquance
constatée au sein des minorités spirituelles et au sein de la société
en général pour vérifier si ces minorités pourraient être un foyer
particulier de délinquance (nous pensons que
non, suite à nos
propres enquêtes). Ce travail de fond aurait nécessité la coopération
d'experts reconnus et indépendants dans plusieurs disciplines
(sociologie, théologie, psychiatrie, psychologie, juridique etc..),
publiant des résultats référencés et évalués de façon croisée.
Pour s'assurer qu'il
soit mis fin aux discriminations à l'encontre des minorités
spirituelles, il aurait fallu faire un bilan des dégâts
causés par la
politique de lutte contre les sectes (rapports parlementaires de
1996, 1999, 2006,
MILS) en les analysant qualitativement et quantitativement ; vérifier
au sein des groupes, arbitrairement qualifiés de sectes dangereuses,
que les personnes ne
pâtissent plus de leurs choix spirituels dans leur vie
professionnelle, associative ou privée. Une action de prévention
orientée sur le "cas par cas", sans amalgame, sans utilisation de la
rumeur comme arme de discrimination, aurait été de nature à assainir
le débat sur cette question de société.
Force est de constater que les résultats obtenus
par la MIVILUDES sur le premier objectif sont inexistants. Le lecteur
attentif sera bien en peine de trouver dans les rapports successifs
de la mission, des enquêtes crédibles sur les victimes de sectes. Les
seules données disponibles sont celles des
administrations qui infirment
totalement les conclusions de la MIVILUDES dont les propres
chiffres sont au mieux
farfelus au pire
irresponsables et utilisés
comme effets d'annonce pour alimenter la psychose antisectes. Cette
désinformation permet à la Mission de consolider à peu de frais
(ou à grand frais pour le
contribuable...) l'idée fausse d'un fléau social (sur la base
d'informations principalement issues des associations antisectes) mais
l'empêche finalement de s'occuper correctement des vraies victimes
(celles qui peuvent exister dans tout groupe humain) en affirmant que
tout le monde est victime.
Quant
au deuxième objectif, mettre un terme aux discriminations, il n'est
pas abusif de dire qu'elles sont au contraire institutionnalisées, au
travers d'une rhétorique officielle dévalorisante (la terminologie
antisectes) et d'une législation spécifique (loi
About-Picard,
loi de protection des témoins lors des
commissions parlementaires). Notre association a produit
suffisamment d'informations
pour l'illustrer.
Devant un tel échec, des pouvoirs publics responsables (ou en passe
de le devenir sur ce sujet) devraient conclure à l'inadéquation de la
MIVILUDES pour traiter une question de société mal posée et décider
la création d'un
Observatoire indépendant des
minorités spirituelles.
Le non respect du pacte laïc
Evoquant les moyens juridiques de lutte contre les mouvements
sectaires, le
rapport 2007 de la MIVILUDES
précise : "Il est absolument essentiel de se référer à la doctrine
du mouvement et de l’intégrer à l’enquête car elle contient de
manière quasi systématique l’idéologie qui préconise ou aboutit à la
violation de la loi".
Dans le cadre de la loi 1905, l'Etat et ses services ne reconnaissent
aucun culte et n'ont donc pas à évaluer les croyances. L'évaluation
de la doctrine d'un mouvement ne peut donc s'envisager que si elle
est confiée à des personnes indépendantes et compétentes, en l'occurrence
et par exemple à des sociologues des religions. Or, la MIVILUDES
s'est affranchie de toute démarche de connaissance en évinçant les
universitaires, empêchant ainsi la constitution d'une base
d'information équilibrée
sur les minorités spirituelles. Ce faisant, elle encourage
donc les services de l'Etat à donner des avis lapidaires et non
documentés sur les croyances et cela en contradiction avec le pacte
laïc.
Il n'est d'ailleurs pas exclu que la MIVILUDES elle-même
s'alimente pour ce type d'analyses auprès d'associations comme
les
ADFI,
puisque le rapprochement entre les deux types de structures est
considéré par Jean-Michel Roulet comme un élément positif de son
bilan.
Madame Picard, présidente de
l'UNADFI, a clairement indiqué lors de son audition dans le cadre de
la commission d'enquête parlementaire "L'enfance
volée", que son association procédait à de telles
analyses (voir sa
réponse au député Christian Vanneste.
La contribution probable à un travail d'évaluation des croyances de
la part d'une association déclarée d'utilité publique, sans
compétence reconnue sur le sujet, en relation privilégiée avec la
MIVILUDES (Mme Picard est membre du Conseil d'Orientation de la
mission) pour ne pas dire instrumentalisant la mission, pose de
réelles questions.
Dans son livre "Une laïcité légitime - la France et ses religions
d'Etat", Editions
Entrelacs, le sociologue
Raphaël Liogier décrit la
laïcité française comme un système d'intervention auto-justifiée et
extensive dans le domaine religieux. La MIVILUDES ne fait
qu'implémenter cette stratégie d'intervention au sein des minorités
spirituelles. Il est légitime d'espérer, malgré la
difficulté d'aborder ce sujet en France, que
ce dévoiement de l'esprit laïc, exacerbé dans le cadre de la lutte
antisectes, finira
par se "voir" et inciter divers acteurs sociaux à exiger une
réévaluation complète du traitement de la question sectaire.
L'incompréhension d'un mouvement de fond de la société
Lors du
colloque organisé par le
CICNS sur le thème "Sectes,
fléau social ou bouc émissaire", Raphaël Liogier précise : "Je ne
peux pas m'empêcher, même si on nous dit qu'on n'a pas le droit de le
faire, d'étudier ces nouveaux mouvements religieux, parce que cela
nous donne une vision de ce que devient l'évolution des valeurs et
des croyances". Ce mouvement de fond de la société est
incontournable, et il est probablement vain de s'y opposer, il
convient plutôt de l'accompagner. La MIVILUDES choisit au contraire
une confrontation brutale. Dans son dernier livre "La République
des bons sentiments", Editions du Rocher, Michel Maffesoli écrit
: "(...) ce que pressentaient les défenseurs de la piété et les
bigots d'antan, ce que pressentent bien leurs dignes successeurs
scientistes, républicanistes et autres rationalistes dogmatiques,
c'est qu'ils sont dépassés par la mutation des valeurs sociétales, et
donc par la mutation des esprits que cela induit".
Les personnes qui font un choix spirituel alternatif aujourd'hui,
même dans le contexte du dénommé "supermarché du spirituel",
répondent à un besoin personnel profond. Ils ne mettront pas fin à
leur recherche spirituelle et à leurs choix de vie délibérés, même si
une politique inadaptée les jette en
pâture à l'opinion
publique au prétexte d'en sauver les "victimes".
Comprendre ce mouvement de société nécessite d'aller à la rencontre
de ces personnes, de les "exposer" au public mais dans le sens d'un
dialogue ouvert et respectueux, dans le cadre de la loi, la même pour
tous. La persistance de la MIVILUDES et d'un certain nombre de
parlementaires à ignorer le fait qu'un dialogue respectueux du
contradictoire est le seul moyen de répondre aux questions de
société en général,
et à celle-ci en
particulier, laisse des doutes
quant à leurs
compétences ou à leur désir sincère de favoriser la cohésion sociale.
Nul doute que leur obstination sera balayée par ce mouvement de fond
de la société. |
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