« Satan Profane. Portrait d'une jeunesse enténébrée »

Compte rendu de lecture du livre de Nicolas
Walzer, Editions Desclée de Brouwer
Nicolas Walzer est docteur en sociologie et chercheur au
CEAQ (Paris
V, Sorbonne)
Il propose dans cet ouvrage une étude sociologique du satanisme par
l'analyse de ses liens avec les phénomènes culturels metal et gothic.
Ce livre a le mérite de clarifier des notions amplement brouillées
par la MIVILUDES. La thèse de dangerosité du satanisme véhiculée par
la mission interministérielle est invalidée par N. Walzer. Le
sociologue avance sa démonstration en proposant une terminologie
discriminante entre « le satanisme de type religieux et d'autre part
l'imaginaire satanique de type culturel ». Il différencie ainsi ce
qu'il considère comme un culte par les suffixes "isme", "iste"
(satanisme, sataniste) et ce qu'il relie à une pratique culturelle
par les suffixes "ique" (l'imaginaire satanique). Selon lui, « le
satanisme hexagonal a de toute façon toujours été embryonnaire. A
l'inverse de l'imaginaire satanique, il n'est pas un fait social mais
un fait ultra minoritaire ». Il estime le nombre de satanistes en
France à une centaine.
Malgré le caractère sulfureux du terme « satanisme »,
particulièrement dans l'héritage judéo-chrétien de notre société,
nous avons choisi d'inclure certaines analyses de N. Walzer sur le
contenu du dogme sataniste afin de faire connaître un point de vue
jamais relayé par les médias qui se contentent facilement de lieux
communs sur ces sujets.
Extrait du livre
(…) Aujourd’hui, une des motivations de centaines de milliers de
jeunes (ceux des tribus techno, rap, metal/gothic) est
l’anticonformisme et la subversion. Il faut entendre le terme «
subversion » dans le sens de prôner des valeurs qui inversent celles
communément admises. Avant toutes les autres tribus, cette recherche
apparaît comme la motivation principale de la tribu metal/gothic.
Pour ces jeunes (de douze à trente ans en moyenne) issus de la classe
moyenne, le subversif est une force de frappe pour détruire
symboliquement, via la « puissance » de leur musique, l’ordre établi.
(…) la religion sataniste apparaît comme une création contemporaine
née en 1966 sous l'égide de l'Eglise de Satan d'Anton LaVey.
(…) Cette nouvelle religion construit alors sa propre histoire en
marge de la démonologie des périodes antérieures ; elle s'arrache de
son statut de négatif de Dieu, de strict inverse du Bien. Satan
devient alors un synonyme de puissance et non plus un diable cornu
qu'on invoque lors de messes noires sacrificielles.
(…) Si quelques rares métalleux ont pu faire partie d'une
organisation sataniste pour la quitter rapidement ensuite, la très
faible audience du satanisme en France ne pourrait permettre
l'établissement d'une emprise sectaire.
(…) En définitive, adhérer au satanisme ne veut pas dire pratiquer
une conduite à risque. Des satanistes interrogés semblent bien vivre
leur religion. Certains s'y épanouissent comme François, souriant,
amène et affectionnant, hormis le metal, d'autres styles musicaux
comme le classique.
(…) Arborer une esthétique sombre, gothique, ou se déclarer sataniste
comme le font beaucoup de jeunes ne suffit évidemment pas pour
devenir sataniste.
(…) les médias, hostiles au satanisme, le désignent comme une secte
comme le figurait une récente couverture en très gros caractères du
journal Le Parisien : « Sectes : le culte de Satan » (13 février
2006). Nous avions été sollicités par la journaliste chargée du
dossier. Pour répondre (comme elle nous le dit par la suite
explicitement au téléphone) à un besoin commercial, elle préféra
utiliser deux paragraphes entiers de nos précisions historiques, sans
toutefois nous citer, et rejeter l'exposition de la complexité
sociale induite par notre dichotomie.
(…) Les journaux et certains auteurs antisectes effectuent beaucoup
d'amalgames. A en croire Paul Ariès (2004) ou Jacky Cordonnier (2003)
(dont les écrits présentent de multiples fautes d'orthographe et un
manque flagrant d'administration de la preuve), il existe une
correspondance directe entre satanisme et néonazisme. Nous allons
voir qu'il n'en est rien.
(…) Les satanistes qui se disent d'extrême droite sont presque
toujours instrumentalisés par des groupuscules politiques qui, eux,
n'ont que faire de Satan. Il s'agit de courants néonazis qui veulent
conquérir cette nouvelle religion pour atteindre la jeunesse. Alors
que le plus souvent ces deux-là ne s'aiment guère.
(…) D'une manière générale aux Etats-Unis, "les excès de l'antisatanisme,
s'ils n'ont pas toujours pris fin, ont été vigoureusement dénoncés
par des sociologues, par certains psychiatres [...], par des
représentants des Eglises majoritaires, par des sceptiques laïcs et
même par des spécialistes de la police" (Introvigne 1997, p.15)"
(…) Après la minorité : le satanisme et les satanistes, venons-en
maintenant à la majorité : les pratiques culturelles enténébrées.
Elles représentent un cas typique de bricolage religieux hors
religion. Aussi effrayantes et blasphématoires qu'elles peuvent
apparaître pour les non-initiés, elles vont paradoxalement permettre
au jeune de se construire. Satan devient un tuteur et même un
porte-parole qui critique le christianisme et, derrière lui, l'ordre
moral.
(…) « Mais qu'est-ce donc au fond que Satan sinon le symbole des
enfants désobéissants et boudeurs qui demandent au regard paternel de
les figer dans leur essence singulière et qui font le mal dans le
cadre du bien pour affirmer leur singularité et la faire consacrer ?
» (Sartre, 1946, P.114)
(…) Résumons. D'une manière générale, dans la jeunesse, de plus en
plus d'adolescents (douze-dix-huit ans) se disent satanistes pour la
coloration subversive du terme. Métalleux et gothics le plus souvent,
ils confondent l'imaginaire satanique avec le satanisme. Malgré leur
déclaration subjective d'identité, on ne peut leur accorder ce
statut. Ils sont rarement affiliés à des organisations formelles et
ont une connaissance très aléatoire des dogmes de LaVey
(…) Au total, si ces jeunes expriment de manière parfois choquante
leur antichristianisme, c'est qu'ils ont besoin de s'affirmer, c'est
qu'ils sont en recherche de puissance pour vivre en marge du pouvoir.
Qu'ils soient majoritairement antireligieux ou très minoritairement
pro-religieux, ils sont très rarement impliqués dans un culte. Qu'ils
refusent ou acceptent les dogmes judéo-chrétiens, leur « sacré de
transgression » tourne toujours autour de la question de la religion
et magnifie le fait de croire. C'est, en tous les cas, ce qu'a saisi,
après des décennies d'incompréhension de la part de l'Eglise, un
jeune prêtre du Sud de la France [Robert Culat].
(…) En France, les actes criminels commis par des métalleux se
comptent sur les doigt d'une main.
(…) [Car] qu'est-ce qu'un croyant sataniste aujourd'hui ? C'est
généralement un athée radical séduit par la dose polémique du concept
de Satan. Il prône l'individualisme, la liberté sexuelle,
l'affranchissement de la morale, se nourrit abondamment de Nietzsche
(qu'il a souvent mal compris). Il refuse toute forme d'ascétisme. Il
brandit le « oui à la vie », la « grande santé » vitaliste du
Zarathoustra face au « non » ascétique du saint chrétien. Avec
L'Antéchrist (1888) de Nietzsche, il se soulève contre le dolorisme
chrétien, le « compassionnel » qui tourne à la victoire de la
faiblesse, des derniers sur les premiers. Il invective le manque de
probité du prêtre, le créationnisme religieux opposé à
l'évolutionnisme scientifique. Pour lui, le chrétien se dirige vers
l'avilissement de son être tandis que le sataniste va vers l'opposé :
la force d'expansion vitale. En cela, on le voit aujourd'hui, il
n'est pas fondamentalement différent d'une certaine catégorie de
lecteurs d'un Michel Onfray.
(…) La jeunesse d'aujourd'hui qui comporte très peu de satanistes est
pourtant largement avide d'imaginaire satanique. Ce satan culturel
est une béquille pour se construire, pour explorer les limites de
l'existence. Satan est l'Adversaire qui construit une identité à
cette jeunesse, le Diviseur qui la rassemble, et l'Accusateur qui lui
sert de porte-parole. Au-delà de ces fonctions en apparaît une autre
qui les résume toutes : celle de Séducteur. Car celui par qui le
scandale arrive est d'autant plus séduisant depuis l'apparition d'une
société de masse homogénéisante.
(…) Depuis une dizaine d'années qu'elle s'y intéresse, la Miviludes
renforce tous les ans ses constatations relatives aux profanations de
tombes. En 2008, elle écrit : « Les membres des cercles satanistes
ont des pratiques initiatiques visant par exemple à accomplir un
certain nombre de profanations de cimetières avec ou sans exhumation
de cadavre, avec ou sans tag à connotation raciale » (Miviludes,
2008, p.3). Sur le plan de la forme tout d'abord : quelle preuve en
avons-nous ? De quel groupe s'agit-il ? Quelle est la source ? C'est
exactement ce manque d'administration de la preuve qui produit le
flou dont nous parlions plus haut. Sur le plan du fond ensuite : tout
d'abord, ce n'est pas parce qu'on tague des tombes qu'on est
sataniste. De plus, on l'a vu, c'est le contraire qui se produit sur
le terrain : les mentors satanistes condamnent ce type d'actes qu'ils
jugent stupides et couards. Quel est l'intérêt de s'attaquer à des
morts ? Serait-ce parce que l'on a peur des vivants ? En France, les
satanistes (respectueux des lois) qui sont une centaine, fustigent -
tout comme les pouvoirs publics - ces individus extrémistes, isolés
et qui se comptent sur les doigts d'une main.
(…) Le satanisme ne représente pas un danger pour l'ordre public au
contraire des profanateurs souvent à la fois asociaux, psychotiques
et déstructurés3. Il n'a rien à voir avec le néonazisme ou
l'antisémitisme mais constitue seulement un bouc émissaire facile car
on le connaît mal.
3. Le livre collectif auquel nous avons participé : Bobineau, O.
(sous la direction de), 2008, Le satanisme. Quel danger pour la
société ?, Paris Pygmalion, le prouve en fournissant une typologie
sociologique des prétendus crimes liés au satanisme.
Haut de page

|