Sociologie des sectes en France
Émission de France Culture – La suite dans les idées, par
Sylvain Bourmeau – mardi 7 juillet 2009 – de 11 h à 12 h
Invités
Arnaud Esquerre.
Sociologue, rattaché au groupe de sociologie politique et morale
(GSPM) à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et il a
enseigné à Sciences Po Paris de 2005 à 2008. Auteur de La
manipulation mentale : sociologie des sectes en France (Fayard, mai
09)
Marcela Iacub.
Juriste et chercheuse au CNRS. Auteur de nombreux ouvrages dont Le
crime était presque sexuel et autres essais de casuistique juridique
(réédition Flammarion, mars 2009), Par le trou de la serrure :
histoire de la pudeur publique, XIXe - XXIe siècle (Fayard, 2008)
Jeanne Favret-Saada.
Ethnologue, directrice d'études à l'École pratique des Hautes études,
section des sciences religieuses. Elle a notamment publié Les Mots,
la Mort, les Sorts (Gallimard, 1977), avec Josée Contreras, Le
Christianisme et ses juifs (Le Seuil, 2004), et dernièrement
Désorceler (Ed.de l'Olivier, 16 avril 2009)
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La suite dans les idées
porte aujourd’hui sur un livre d’Arnaud Esquerre,
La manipulation mentale,
sociologie des sectes en France, qui paraît dans la collection
Histoire de la pensée, chez Fayard.
Arnaud Esquerre :
Face à un objet comme celui-ci, la grande question est évidemment
toujours de savoir qui nomme cet objet et de quelle place.
Je mets des guillemets à « secte » parce qu’un des problèmes de cette
question des « sectes », en sociologie, est qu’elle a été longtemps
traitée par la sociologie des religions, donc toujours rattachée à la
religion. Nous avons manqué, dans l’analyse des « sectes » par la
sociologie et les sciences humaines, une évolution très importante
qui a lieu dans les années 70, à une époque où a commencé à
apparaître l’expression de « nouvelles sectes ». Ce qui changeait
était la manière dont on les désignait et qui les désignait. Avant
les années 70, les personnes qui désignaient principalement les
« sectes » étaient, en France, issues de l’Eglise catholique. On
formulait ce qu’était une « secte » par rapport à l’Eglise catholique
et, pour simplifier, une « secte » était une fausse Eglise. Le point
d’appui était les pratiques de l’Eglise catholique ou les textes
auxquels elle se référait. On pouvait dire que les « sectes » étaient
des groupes qui lisaient mal la Bible.
Au milieu des années 70, des associations de victimes de « sectes »
se mettent en place et, au début des années 80, l’État relaie les
associations de victimes. A partir du moment où ce sont des
associations de victimes et où l’État s’engage dans la lutte contre
les « sectes », les points d’appui changent parce que l’État ne peut
pas dire qu’une « secte », ce sont des gens qui lisent mal la Bible.
C’est plus compliqué à dire, du point de vue de l’État.
Le point d’appui qui est trouvé est la manipulation mentale. Une
« secte » devient, en simplifiant, des gens manipulés mentalement par
un gourou.
C’est ainsi que se met en place une nouvelle lutte contre les
« sectes ». Elle désigne de « nouvelles sectes » mais, en réalité,
nous retrouvons l’expression « nouvelles sectes » dès le 19e
siècle. L’idée qu’on dénonce de « nouvelles sectes » et des
« sectes » proliférantes est un discours absolument récurrent. Déjà,
l’abbé Grégoire au début du 19e siècle, dans sa grande
Histoire des sectes,
dénonçait une prolifération des « sectes ».
C’est cela, la grande rupture. A partir du moment où vous changez le
point d’appui conceptuel pour désigner les groupes, vous ne désignez
plus les mêmes groupes non plus. En prenant un point d’appui sur un
concept psychologique, qui est la manipulation mentale, vous
introduisez deux choses :
D’une part, des gens pour l’expertiser. Par rapport à l’Ecriture,
vous aviez des théologiens et des prêtres. Là, il va falloir
expertiser la manipulation mentale, donc ce seront des professionnels
du psychisme, c’est-à-dire des psychiatres ou des psychologues. Du
coup, vous introduisez aussi l’idée que les groupes dans lesquels il
y a de la manipulation mentale peuvent être des groupes davantage
liés à la psychothérapie ou, comme il s’agit de manipulation mentale,
à la politique ou à une réflexion philosophique. Vous entraînez
là-dedans des combats qui paraîtraient tout à fait étranges, si nous
nous replacions avant les années 70, qui sont en réalité des combats
entre professionnels du psychisme et notamment l’idée qu’il faut
réglementer la psychothérapie.
Jeanne Favret-Saada :
(…) J’ai trouvé tout à fait intéressant qu’un sociologue soit mis
exactement devant la situation où j’avais été avec la sorcellerie, où
c’est un discours public, accusateur, qui constituait le phénomène.
Pour la sorcellerie, jamais un ensorcelé n’en parle et jamais il ne
prononcerait le mot sorcellerie. Pour les « sectes », seuls les
accusateurs des « sectes » en parlent. Les gens qui sont dans une
« secte » ne disent pas : « Je suis membre d’une secte ». Ils
disent : « Je suis membre d’une communauté, d’un groupe, je suis
l’élève de Monsieur Untel ».
J’ai trouvé très intéressant la façon tout à fait originale (…) dont
il a constitué ce phénomène. Son livre consiste à (…) démonter
entièrement le discours public et le discours d’autorité, le discours
d’accusation. Il a choisi, ce que j’aime beaucoup comme ethnologue,
des situations de terrain, des cas extrêmement bien trouvés par
rapport aux différents éléments de sa déconstruction. Ensuite, nous
nous apercevons que non seulement le concept officiel de « secte »
est totalement déconstruit mais nous voyons très bien qui sont les
gens cherchant à être dans ce type de groupes. Ils sont très divers
et ont des objectifs très différents ; certains tombent dans des
piège très dangereux, pour lesquels il existe des lois qui n’ont pas
besoin d’être la loi sur la manipulation mentale pour les en sortir,
et comment l’État se débrouille de façon extrêmement grossière, avec
des services qui se battent les uns contre les autres, des
propositions de loi qui ne fonctionnent jamais tout à fait bien et
qui aboutissent à des textes inapplicables. Nous voyons, ce qu’un
ethnologue ne peut pas faire mais que je lis pour la première fois
d’un sociologue, une vision de l’État à la fois comme un énorme
pouvoir mais doté d’une capacité d’entropie indéfinie.
Son analyse de l’État me paraît absolument essentielle et devoir
faire école, en particulier en sociologie mais aussi, quand on pense
au pouvoir, il suffit de dire qu’il y a du pouvoir partout et qu’il
n’y en a nulle part. La façon dont il le montre, parfaitement
localisé et contradictoire partout est, pour moi, tout à fait
passionnante.
Arnaud Esquerre :
Le point de départ important était qu’il fallait réfléchir à qui
désigner les « sectes », et donc prendre au sérieux ce que disent les
acteurs. Si les gens disent qu’une « secte » n’a rien à voir avec une
Eglise, il faut le prendre au sérieux. Il ne faut pas se dire et
absolument connecter, comme on le fait en sociologie des religions,
les « sectes » à l’Eglise, en disant que les gens se trompent en
parlant de « sectes » là où il n’y en a pas. Je pars exactement du
postulat inverse, c’est-à-dire : nous prenons au sérieux ce que
disent les gens.
La deuxième difficulté était que le débat est extrêmement clivé. Si
vous n’êtes pas contre les « sectes », cela veut dire que vous êtes
pour, du point de vue de ceux qui sont contre. Je ne pouvais pas
aller dans une « secte » et ne présenter que ce point de vue. Cela
voudrait dire que je me placerais ensuite dans une posture de
dénonciation forte, ce qui ne correspondait pas à ce que je voulais
faire, ou dans quelque chose où on m’aurait accusé de naïveté ou de
trop grande empathie. Pour pouvoir déconstruire ce qui se passe, il
allait que je tienne ensemble tous les points de vue. La méthode
sociologique que j’ai dû utiliser a été de prendre ceux qui ont des
proches rentrant dans des « sectes », ceux qui luttent contre les
« sectes » depuis l’État et ceux qui sont dans des « sectes ».
J’ai pris trois types de groupes, pour montrer les variations : un
groupe dont tout le monde s’accorde à dire que c’est une « secte »,
l’Eglise de Scientologie, un groupe sur lequel il y a un conflit
d’interprétation, les Rose-Croix, et un groupe sur lequel personne ne
dit que c’est une « secte », les Narcotiques Anonymes. J’ai travaillé
en tenant ensemble tous ces points de vue, en focalisant sur des
éléments très précis, à travers des cas qui, effectivement, ne sont
pas tellement utilisés en sociologie mais sont très utilisés en Droit
(…), en psychanalyse, en ethnologie et en anthropologie. (…)
L’autre point a été de prêter une grande attention au langage, (…)
étant donné que le langage a une énorme importance dans la
désignation à travers la question des « sectes », et de réfléchir
comment les énoncés se formulent et qui les énonce. Je travaillais
dans la lignée d’un article de Luc Boltanski sur la dénonciation, à
partir de courriers de dénonciation au journal Le Monde. L’idée
était : comment réussir une accusation de manipulation, par exemple,
ou : comment les rapports de force s’engagent-ils à travers le
langage ? Les rapports de force sont évidemment très différents selon
qu’on a avec soi ou qu’on mobilise des catégories juridiquement
soutenues par l’État ou si vous êtes tout seul et que vous allez à
l’encontre de ces types de catégories.
Marcela Iacub :
Parmi ses autres qualités, je crois que ce livre peut être très utile
pour faire une histoire de cette période de la révolution des mœurs
des années 60, 70, dans laquelle il y a effectivement la mise en
place d’un nouveau schéma pour organiser la vie. (…) Peut-être que
cela nous permet de penser à une chose un peu curieuse : cette
société qui s’est mise en place dans les années 70, c’est-à-dire la
révolution familiale, avec toutes les nouvelles règles familiales,
sexuelles, (…) avait commencé en quelque sorte à être très inquiète
d’une chose qui, à mon avis, apparaît dans ce livre : pourra-t-on
organiser la société à partir de nouvelles formes de vie ? Par
exemple, à propos de la famille, ce n’est pas simplement le fait de
pouvoir choisir d’être marié, concubin ou homosexuel, mais est-ce
qu’on pourrait vivre à plusieurs ? A mon avis, ces questions de la
révolution des mœurs, du fait de multiplier les formes de vie, sont
une sorte d’impensable.
Ce livre donne en tous cas matière à réfléchir à cette question parce
que je crois que ce sont finalement les formes légitimes de vie, la
famille, qui se mettent à accuser les autres formes d’existence.
(…) J’ai suivi un peu les journaux dernièrement avec les histoires de
procès des « sectes » et, malheureusement, les journalistes n’ont pas
lu le livre d’Arnaud Esquerre, cela aurait été très utile parce que
tout le discours autour de la manipulation mentale dépasse de loin la
question des « sectes ». Il y a une sorte de mise en question du
consentement dans de nombreux domaines. L’État considère que les
individus ne sont pas susceptibles de faire des choix. Je suis tout à
fait d’accord pour dire que la liberté humaine est toujours une
notion extrêmement relative mais je pense qu’un État qui se met à
nous protéger contre notre propre bêtise, c’est-à-dire le fait que
nous ayons choisi des choses qui ne sont peut-être pas bien, et qui
nous laisse après revenir en arrière, cela vraiment crée un
arbitraire très important. Je pense qu’il y a une sorte de
transfert de la théorie de la domination au monde juridique, et les
gens pensent que tout cela va de soi, que c’est normal, que quelqu’un
a dit oui et finalement c’est non … Je pense à cette histoire du
procès de la Scientologie. Que ce soit par exemple anormal que
quelqu’un dépense de l’argent pour une « secte » et non pas pour un
sac Vuitton ou pour partir en vacances, et que les gens s’endettent,
etc. Je dis que ce sont des choses évidentes. Du même coup, puisque
c’est mauvais, la personne n’a pas été libre.
Ce sont deux questions, la domination et le consentement, et les
formes de vie, auxquelles ce livre nous permet de réfléchir.
Sylvain Bourmeau :
Marcela Iacub a parlé de famille. (…) Il y a certes l’Eglise
catholique, certes l’État, mais, entre les deux, chronologiquement
aussi, d’une certaine façon, même si tous ces acteurs continuent
d’être présents, il y a la famille, les familles des victimes de
« sectes », qui ont joué un rôle important dans la façon dont le
débat s’est articulé.
Une autre chose est ce moment historique puisqu’elle parlait de cette
révolution des mœurs. Vous expliquez bien comment la façon dont on
aurait basculé dans de « nouvelles sectes » est toujours rapporté à
mai 68. Des livres fondateurs de vulgarisation ont parus là-dessus,
l’un notamment signé d’un journaliste qui a suivi pendant longtemps
le secteur de la religion au Monde, Alain Woodrow, mais aussi des
personnalités comme Roger Ikor, qui ont été à l’origine de la
création d’associations pour la défense des victimes de « sectes ».
Au fond, chacun de ces acteurs, dans les années 80, a rapporté ce
phénomène sectaire à ce qui s’était passé autour de la fin des années
60, début des années 70. C’est bien dans cette séquence historique
que nous pouvons replacer la façon dont le débat a pris forme.
Arnaud Esquerre :
Ce qui est très frappant, et je pense qu’on l’oublie, est que, quand
on relit les écrits sur les « nouvelles sectes, les livres de Woodrow
ou de Roger Ikor, qui était à l’époque un romancier connu, il avait
le prix Goncourt, c’est une réaction extrêmement forte contre mai 68.
La nouvelle lutte contre les « sectes », qui prend un point d’appui
sur la manipulation mentale, remet en cause mai 68 et déplore
l’absence d’autorité. Dans le livre de Roger Ikor, qui a créé le
Centre contre les manipulations mentales, une association de lutte
contre les « sectes » qui existe toujours, tout son discours est une
revalorisation de l’autorité à l’intérieur de la famille. Quand on
relit le livre qu’il a écrit au début des années 80, parce que son
fils est mort et avait été dans une secte, ce qu’il conteste est
l’abaissement de l’âge de la majorité à 18 ans. Cela paraît
incroyable mais c’est cela.
Ce mouvement contre les « sectes », comme le disait justement Marcela,
est un mouvement contre d’autres formes de vie possible, qui ne
seraient pas encadrées. Il vise à revaloriser l’autorité et notamment
l’autorité à l’intérieur de la famille. Au fond, l’autorité est un
rapport de pouvoir rassurant. Dès que ce ne sont plus des rapports de
pouvoir organisés autour de l’autorité, c’est là que la manipulation
mentale, qui est une sorte de catégorie par défaut, peut apparaître.
On ne sait plus trop ce que c’est donc on va dire : c’est de la
manipulation mentale.
Marcela Iacub :
Nous avions pensé qu’après la révolution des mœurs, il n’y avait plus
d’amour illégitime. Ce sont les manières d’inventer les formes
d’amour illégitimes qui sont persécutées, je crois.
Arnaud Esquerre :
Ce qui est très étonnant, dans la manière dont le discours se met en
place, est qu’il est contre mai 68 mais en réutilisant une partie de
l’argumentation. Dans la théorie critique, il existe une dénonciation
de la manipulation mentale, avec l’idée que nous vivons dans des
sociétés qui sont comme des totalitarismes. Sauf que là, tout d’un
coup, cela va être détourné et appliqué à la « secte », qui va être
la « secte » conçue comme un totalitarisme dans lequel les gens sont
manipulés mentalement.
Dans les définitions qu’on donne des « sectes » au début des années
80, on dit que c’est un mouvement totalitaire.
Jeanne Favret-Saada :
Il s’agit de se donner la bonne autorité, c’est-à-dire la famille.
Toutes les autres autorités sont totalitaires, comme si la famille
n’était pas totalitaire, comme si l’Eglise n’avait pas été une
autorité totalitaire. Il est sous-entendu que toute nouvelle forme
d’autorité que nous nous donnons, à laquelle nous consentons
librement, ne peut qu’être mauvaise puisque nous y consentons
librement. L’autorité, nous devons y adhérer.
Sylvain Bourmeau :
(…) Vous avez pris trois groupes pour tenter de voir ce qui les
réunissait, ce qu’ils pouvaient partager et, au contraire, peut-être
aussi les différences qu’il pouvait y avoir entre eux. Que donne
cette approche, qui permet de remettre en question le mécanisme même
de désignation, d’étiquetage, comme on dit en théorie sociologique,
de ces groupes comme sectaires ou non sectaires ?
Arnaud Esquerre :
Cela permet de penser les groupes en termes d’organisation. En
prenant un pôle, la Scientologie et, à l’autre pôle, les Narcotiques
Anonymes, nous voyons très clairement apparaître des différences. Par
exemple, dans un cas, un fondateur a organisé le groupe, alors que,
chez les Narcotiques Anonymes, précisément, les gens sont anonymes.
Quelqu’un a été fondateur mais nous ne savons pas qui il est, donc
cela reste un peu mystérieux. Chez les Narcotiques Anonymes, on peut
entrer et sortir, alors que dans la Scientologie, on va retenir les
gens lorsqu’ils veulent en sortir, du moins c’est ce qui ressort du
procès de 1996 contre l’Eglise de Scientologie.
Ensuite, se pose la question du coût financier. Dans l’Eglise de
Scientologie, il est mis en avant, lors des procès de 1996 et
récemment, que cela coûte extrêmement cher, que les produits
scientologues ont un coût très élevé et nous voyons des personnes
s’endetter pour payer les produits qu’elles consomment, les livres,
les séances à visée ou prétendument thérapeutiques. Chez Narcotiques
Anonymes, le coût financier est réduit au minimum : vous avez accès
librement à la littérature sur Internet, que vous pouvez télécharger,
vous ne payez rien sinon le coût de la location de la salle mais
enfin, avec une quête, c’est très peu. Donc dans un cas, l’accès à la
littérature est en accès libre et dans l’autre, il est payant, il est
contrôlé. Et puis vous pouvez, encore chez Narcotiques Anonymes,
choisir librement votre parrain, la personne que vous pouvez avoir
comme référent, et vous pouvez en changer si vous ne vous entendez
pas avec elle, tandis que ce n’est pas le cas dans la Scientologie.
Si nous prenons ces deux types d’organisations, nous voyons très
clairement deux modèles apparaître et nous voyons très bien ce qui
peut poser problème dans le cas de l’Eglise de Scientologie, et, chez
Narcotiques Anonymes, les raisons pour lesquelles ce groupe, qui est
un groupe dans lequel on retrouve un certain nombre de principes
qu’on pourrait imaginer dans une secte, c’est-à-dire un groupe à
visée thérapeutique - arrêter de dépendre de la drogue – dans lequel
on peut aller à des réunions régulièrement, avec un système de
paliers, des textes, des règles qu’on peut suivre, etc., et en même
temps, malgré cela, comment il échappe absolument à l’accusation
d’être une secte. On voit bien pourquoi, par cette souplesse, par le
fait qu’on soit anonyme, qu’on ne donne pas son nom, etc.
Marcela Iacub :
C’est peut-être aussi le fait qu’il ne d’agit pas d’aimer une
autorité particulière. Il n’est pas conçu comme un groupe à vocation
plus longue. Il ne présente pas cette forme d’amour ou d’autorité
dont on ne veut pas.
Arnaud Esquerre :
Si, parce qu’on peut aller à Narcotiques Anonymes même quand on a
arrêté de consommer de la drogue. Pendant des années, on peut
continuer à aller régulièrement à un groupe, parce que cela crée un
équilibre et qu’on est heureux de voir les personnes. Nous voyons
bien les distinctions en termes d’organisation.
En même temps, il faut avoir conscience que, dans la mesure où le
point d’appui pour désigner une « secte » est la manipulation
mentale, dans le discours usuel et dans le discours aussi des gens
qui luttent contre les « sectes », ces choses peuvent toujours être
un peu fragiles, en réalité. Je pense au dernier rapport de la
mission interministérielle de lutte contre les « sectes » qui pointe
le satanisme. Quand on lit dans le rapport la partie sur le
satanisme, on a du mal à comprendre ce qui menacerait gravement la
société puisque le principal reproche, ce sont des profanations de
lieux de culte mais, quand on regarde précisément les chiffres, on
s’aperçoit que sur 266 cimetières, lieux de culte et calvaires
touchés, 22 seulement présentent un caractère satanique avéré. On se
demande ce que sont les autres et pourquoi on ne lutte pas avec la
même force contre eux.
(…) On en conclut à un principe de précaution qui consiste à
dire qu’il faut protéger les mineurs de tout ce qui concerne la
culture gothique. Nous voyons donc bien comment ces types de choses
peuvent s’étendre de manière très grande et très fragile.
Sylvain Bourmeau :
La question, Jeanne Favret-Saada, Marcela Iacub, est celle de la
législation d’exception, c’est-à-dire : les « sectes » sont-elles un
fait social qui nécessite de créer des lois particulières ou
peuvent-elles être des lieux dans lesquels un certain nombre de
choses délictueuses se passent (…) mais pour lesquelles il existe des
textes de loi qui devraient permettre de régler la question ?
Jeanne Favret-Saada :
Il n’y a aucun besoin d’aucune loi ni d’aucun concept nouveau. (…)
Les articles de loi dont nous disposions avant suffisaient tout à
fait. D’ailleurs, nous ne pouvons pas appliquer les nouveaux. C’est
ce que le livre d’Arnaud montre très bien, et les responsables de
l’application de ces articles dans les ministères disent que nous ne
pouvons pas poursuivre à ce titre.
Sylvain Bourmeau :
Donc ils ne sont pas efficaces.
Jeanne Favret-Saada :
Des associations familiales ont poussé à un débat public et des
parlementaires ont voulu se faire bien voir. C’est pourquoi il y a eu
ces lois, qui sont inapplicables.
Sylvain Bourmeau :
Nous serions dans la politique symbolique entièrement ? Marcela Iacub ?
Marcela Iacub :
Il y a aussi qu’à l’heure actuelle, nous n’arrivons pas à comprendre
que, si nous devions transformer en illégal tout ce qui nous déplaît,
nous ne pourrions presque plus faire quoi que ce soit. Aujourd’hui,
(…) il y a un processus de confusion du Droit avec la morale et
parfois même avec l’esthétique. (…) Ce n’est pas la seule forme de
normes sociales pour régler la société et le Droit. Il y a la morale,
l’étiquette, enfin il existe de nombreuses autres formes de
régulation et je pense qu’il faudrait permettre à la société d’avoir
plusieurs niveaux de régulation et non pas que tout ce que nous
considérons comme mauvais soit illégal.
Aujourd’hui, cependant, j’ai l’impression que nous n’y arrivons pas.
Nous avons tellement peur d’une société pluraliste. Une société
pluraliste, dont on parle tant dans une société démocratique, est une
société dans laquelle peuvent coexister des gens ayant des valeurs
morales, esthétique, de politesse, différentes et avec des règles
minimales pour les organiser. Enfin, nous sommes complètement à
l’opposé de ce que nous pouvons appeler une société pluraliste.
Arnaud Esquerre :
Les textes de loi ont été votés pour répondre à une demande (…). En
fait, il s‘agit surtout d’un texte, qui était dans la loi de 2001.
L’idée de départ était de créer un délit de manipulation mentale, qui
aura été quelque chose d’assez incroyable.
Cela posait beaucoup de problèmes juridique et sur les
conséquences de savoir ce qu’on allait faire de ce délit de
manipulation mentale. Finalement, nous avons modifié un article du
Code pénal qui existait déjà, sur l’abus frauduleux d’état
d’ignorance ou de faiblesse, dans lequel nous avons introduit la
notion de sujétion psychologique. Cette notion n’existait pas dans le
Code pénal.
D’abord, cet article est peu appliqué et, quand il l’est, il est
appliqué dans des cas qui ne sont pas des cas de « sectes ». Il peut
s’agir d’une personne âgée, dont un couple va s’occuper tellement
bien qu’il va en fait la séquestrer et lui prendre ses économies. A
ce moment-là, on fera appel à cet article en disant que cette
personne a été mise en état de sujétion psychologique. Cette notion,
qui avait été introduite pour lutter contre les « sectes », est
utilisée dans d’autres types de situations. C’est une sorte de
détournement et une histoire très différente de ce qui devait être.
Sylvain Bourmeau :
En revanche, nous pouvons nous servir d’autres textes de loi pour
condamner les « sectes », comme sur l’escroquerie, nous l’avons vu
récemment.
Arnaud Esquerre :
Bien sûr, et par ailleurs, de toute manière, nous comprenons pourquoi
l’Eglise de Scientologie a été condamnée en 1996 pour escroquerie.
Quand des actes sont commis, il existe toute une panoplie et nous ne
manquons pas d’articles dans le Code pénal pour condamner les gens.
Jeanne Favret-Saada :
C’est surtout que, si nous nous mettons à parler de manipulation
mentale, il faut voir où sont les limites de la propagande, de la
publicité, de l’enseignement, de la direction d’âmes dans l’Eglise,
de la psychothérapie. A ce moment-là, cela crée un boulevard pour
contrôler chez tout le monde.
Arnaud Esquerre :
Nous oublions, et la sociologie des religions l’a complètement
occulté parce qu’elle se réfère principalement à Weber pour parler
des « sectes », qu’à la fin du 19e siècle, un autre
sociologue, Gabriel Tarde, réfléchissait lui aussi aux « sectes » et
utilisait la notion de suggestion. A cette époque, dans les années
1890, la grande menace était les anarchistes, qui étaient désignés,
par ceux qui luttaient contre eux, comme une « secte ».
Nous voyons bien ce qui se passe, à partir du moment où nous prenons
des notions telles que la suggestion ou la manipulation mentale pour
désigner des groupes. Si l’action politique se tourne vers ce type de
groupes, nous pouvons désigner des groupes politiques et d’autres
types de groupes, pour lutter d’une autre manière et pour des combats
qui sont politiques, en réalité. C’est toujours la question de savoir
où cela s’arrête et comment cela s’équilibre.
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