Menu

Sociologie des sectes en France

Émission de France Culture – La suite dans les idées, par Sylvain Bourmeau – mardi 7 juillet 2009 – de 11 h à 12 h (extraits de l'émission)

Invités

Arnaud Esquerre. Sociologue, rattaché au groupe de sociologie politique et morale (GSPM) à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et il a enseigné à Sciences Po Paris de 2005 à 2008. Auteur de La manipulation mentale : sociologie des sectes en France (Fayard, mai 09)

Marcela Iacub. Juriste et chercheuse au CNRS. Auteur de nombreux ouvrages dont Le crime était presque sexuel et autres essais de casuistique juridique (réédition Flammarion, mars 2009), Par le trou de la serrure : histoire de la pudeur publique, XIXe - XXIe siècle (Fayard, 2008)

Jeanne Favret-Saada. Ethnologue, directrice d'études à l'École pratique des Hautes études, section des sciences religieuses. Elle a notamment publié Les Mots, la Mort, les Sorts (Gallimard, 1977), avec Josée Contreras, Le Christianisme et ses juifs (Le Seuil, 2004), et dernièrement Désorceler (Ed.de l'Olivier, 16 avril 2009)

--------------------------------------

La suite dans les idées porte aujourd’hui sur un livre d’Arnaud Esquerre, La manipulation mentale, sociologie des sectes en France, qui paraît dans la collection Histoire de la pensée, chez Fayard.

Arnaud Esquerre : Face à un objet comme celui-ci, la grande question est évidemment toujours de savoir qui nomme cet objet et de quelle place.

Je mets des guillemets à « secte » parce qu’un des problèmes de cette question des « sectes », en sociologie, est qu’elle a été longtemps traitée par la sociologie des religions, donc toujours rattachée à la religion. Nous avons manqué, dans l’analyse des « sectes » par la sociologie et les sciences humaines, une évolution très importante qui a lieu dans les années 70, à une époque où a commencé à apparaître l’expression de « nouvelles sectes ». Ce qui changeait était la manière dont on les désignait et qui les désignait. Avant les années 70, les personnes qui désignaient principalement les « sectes » étaient, en France, issues de l’Eglise catholique. On formulait ce qu’était une « secte » par rapport à l’Eglise catholique et, pour simplifier, une « secte » était une fausse Eglise. Le point d’appui était les pratiques de l’Eglise catholique ou les textes auxquels elle se référait. On pouvait dire que les « sectes » étaient des groupes qui lisaient mal la Bible.

Au milieu des années 70, des associations de victimes de « sectes » se mettent en place et, au début des années 80, l’État relaie les associations de victimes. A partir du moment où ce sont des associations de victimes et où l’État s’engage dans la lutte contre les « sectes », les points d’appui changent parce que l’État ne peut pas dire qu’une « secte », ce sont des gens qui lisent mal la Bible. C’est plus compliqué à dire, du point de vue de l’État.

Le point d’appui qui est trouvé est la manipulation mentale. Une « secte » devient, en simplifiant, des gens manipulés mentalement par un gourou.

C’est ainsi que se met en place une nouvelle lutte contre les « sectes ». Elle désigne de « nouvelles sectes » mais, en réalité, nous retrouvons l’expression « nouvelles sectes » dès le 19e siècle. L’idée qu’on dénonce de « nouvelles sectes » et des « sectes » proliférantes est un discours absolument récurrent. Déjà, l’abbé Grégoire au début du 19e siècle, dans sa grande Histoire des sectes, dénonçait une prolifération des « sectes ».

C’est cela, la grande rupture. A partir du moment où vous changez le point d’appui conceptuel pour désigner les groupes, vous ne désignez plus les mêmes groupes non plus. En prenant un point d’appui sur un concept psychologique, qui est la manipulation mentale, vous introduisez deux choses :

D’une part, des gens pour l’expertiser. Par rapport à l’Ecriture, vous aviez des théologiens et des prêtres. Là, il va falloir expertiser la manipulation mentale, donc ce seront des professionnels du psychisme, c’est-à-dire des psychiatres ou des psychologues. Du coup, vous introduisez aussi l’idée que les groupes dans lesquels il y a de la manipulation mentale peuvent être des groupes davantage liés à la psychothérapie ou, comme il s’agit de manipulation mentale, à la politique ou à une réflexion philosophique. Vous entraînez là-dedans des combats qui paraîtraient tout à fait étranges, si nous nous replacions avant les années 70, qui sont en réalité des combats entre professionnels du psychisme et notamment l’idée qu’il faut réglementer la psychothérapie.

Jeanne Favret-Saada : (…) J’ai trouvé tout à fait intéressant qu’un sociologue soit mis exactement devant la situation où j’avais été avec la sorcellerie, où c’est un discours public, accusateur, qui constituait le phénomène. Pour la sorcellerie, jamais un ensorcelé n’en parle et jamais il ne prononcerait le mot sorcellerie. Pour les « sectes », seuls les accusateurs des « sectes » en parlent. Les gens qui sont dans une « secte » ne disent pas : « Je suis membre d’une secte ». Ils disent : « Je suis membre d’une communauté, d’un groupe, je suis l’élève de Monsieur Untel ».

J’ai trouvé très intéressant la façon tout à fait originale (…) dont il a constitué ce phénomène. Son livre consiste à (…) démonter entièrement le discours public et le discours d’autorité, le discours d’accusation. Il a choisi, ce que j’aime beaucoup comme ethnologue, des situations de terrain, des cas extrêmement bien trouvés par rapport aux différents éléments de sa déconstruction. Ensuite, nous nous apercevons que non seulement le concept officiel de « secte » est totalement déconstruit mais nous voyons très bien qui sont les gens cherchant à être dans ce type de groupes. Ils sont très divers et ont des objectifs très différents ; certains tombent dans des piège très dangereux, pour lesquels il existe des lois qui n’ont pas besoin d’être la loi sur la manipulation mentale pour les en sortir, et comment l’État se débrouille de façon extrêmement grossière, avec des services qui se battent les uns contre les autres, des propositions de loi qui ne fonctionnent jamais tout à fait bien et qui aboutissent à des textes inapplicables. Nous voyons, ce qu’un ethnologue ne peut pas faire mais que je lis pour la première fois d’un sociologue, une vision de l’État à la fois comme un énorme pouvoir mais doté d’une capacité d’entropie indéfinie.

Son analyse de l’État me paraît absolument essentielle et devoir faire école, en particulier en sociologie mais aussi, quand on pense au pouvoir, il suffit de dire qu’il y a du pouvoir partout et qu’il n’y en a nulle part. La façon dont il le montre, parfaitement localisé et contradictoire partout est, pour moi, tout à fait passionnante.

Arnaud Esquerre : Le point de départ important était qu’il fallait réfléchir à qui désigner les « sectes », et donc prendre au sérieux ce que disent les acteurs. Si les gens disent qu’une « secte » n’a rien à voir avec une Eglise, il faut le prendre au sérieux. Il ne faut pas se dire et absolument connecter, comme on le fait en sociologie des religions, les « sectes » à l’Eglise, en disant que les gens se trompent en parlant de « sectes » là où il n’y en a pas. Je pars exactement du postulat inverse, c’est-à-dire : nous prenons au sérieux ce que disent les gens.

La deuxième difficulté était que le débat est extrêmement clivé. Si vous n’êtes pas contre les « sectes », cela veut dire que vous êtes pour, du point de vue de ceux qui sont contre. Je ne pouvais pas aller dans une « secte » et ne présenter que ce point de vue. Cela voudrait dire que je me placerais ensuite dans une posture de dénonciation forte, ce qui ne correspondait pas à ce que je voulais faire, ou dans quelque chose où on m’aurait accusé de naïveté ou de trop grande empathie. Pour pouvoir déconstruire ce qui se passe, il allait que je tienne ensemble tous les points de vue. La méthode sociologique que j’ai dû utiliser a été de prendre ceux qui ont des proches rentrant dans des « sectes », ceux qui luttent contre les « sectes » depuis l’État et ceux qui sont dans des « sectes ».

J’ai pris trois types de groupes, pour montrer les variations : un groupe dont tout le monde s’accorde à dire que c’est une « secte », l’Eglise de Scientologie, un groupe sur lequel il y a un conflit d’interprétation, les Rose-Croix, et un groupe sur lequel personne ne dit que c’est une « secte », les Narcotiques Anonymes. J’ai travaillé en tenant ensemble tous ces points de vue, en focalisant sur des éléments très précis, à travers des cas qui, effectivement, ne sont pas tellement utilisés en sociologie mais sont très utilisés en Droit (…), en psychanalyse, en ethnologie et en anthropologie. (…)

L’autre point a été de prêter une grande attention au langage, (…) étant donné que le langage a une énorme importance dans la désignation à travers la question des « sectes », et de réfléchir comment les énoncés se formulent et qui les énonce. Je travaillais dans la lignée d’un article de Luc Boltanski sur la dénonciation, à partir de courriers de dénonciation au journal Le Monde. L’idée était : comment réussir une accusation de manipulation, par exemple, ou : comment les rapports de force s’engagent-ils à travers le langage ? Les rapports de force sont évidemment très différents selon qu’on a avec soi ou qu’on mobilise des catégories juridiquement soutenues par l’État ou si vous êtes tout seul et que vous allez à l’encontre de ces types de catégories.

Marcela Iacub : Parmi ses autres qualités, je crois que ce livre peut être très utile pour faire une histoire de cette période de la révolution des mœurs des années 60, 70, dans laquelle il y a effectivement la mise en place d’un nouveau schéma pour organiser la vie. (…) Peut-être que cela nous permet de penser à une chose un peu curieuse : cette société qui s’est mise en place dans les années 70, c’est-à-dire la révolution familiale, avec toutes les nouvelles règles familiales, sexuelles, (…) avait commencé en quelque sorte à être très inquiète d’une chose qui, à mon avis, apparaît dans ce livre : pourra-t-on organiser la société à partir de nouvelles formes de vie ? Par exemple, à propos de la famille, ce n’est pas simplement le fait de pouvoir choisir d’être marié, concubin ou homosexuel, mais est-ce qu’on pourrait vivre à plusieurs ? A mon avis, ces questions de la révolution des mœurs, du fait de multiplier les formes de vie, sont une sorte d’impensable.

Ce livre donne en tous cas matière à réfléchir à cette question parce que je crois que ce sont finalement les formes légitimes de vie, la famille, qui se mettent à accuser les autres formes d’existence.

(…) J’ai suivi un peu les journaux dernièrement avec les histoires de procès des « sectes » et, malheureusement, les journalistes n’ont pas lu le livre d’Arnaud Esquerre, cela aurait été très utile parce que tout le discours autour de la manipulation mentale dépasse de loin la question des « sectes ». Il y a une sorte de mise en question du consentement dans de nombreux domaines. L’État considère que les individus ne sont pas susceptibles de faire des choix. Je suis tout à fait d’accord pour dire que la liberté humaine est toujours une notion extrêmement relative mais je pense qu’un État qui se met à nous protéger contre notre propre bêtise, c’est-à-dire le fait que nous ayons choisi des choses qui ne sont peut-être pas bien, et qui nous laisse après revenir en arrière, cela vraiment crée un arbitraire très important. Je pense qu’il y a une sorte de transfert de la théorie de la domination au monde juridique, et les gens pensent que tout cela va de soi, que c’est normal, que quelqu’un a dit oui et finalement c’est non … Je pense à cette histoire du procès de la Scientologie. Que ce soit par exemple anormal que quelqu’un dépense de l’argent pour une « secte » et non pas pour un sac Vuitton ou pour partir en vacances, et que les gens s’endettent, etc. Je dis que ce sont des choses évidentes. Du même coup, puisque c’est mauvais, la personne n’a pas été libre.

Ce sont deux questions, la domination et le consentement, et les formes de vie, auxquelles ce livre nous permet de réfléchir.

Sylvain Bourmeau : Marcela Iacub a parlé de famille. (…) Il y a certes l’Eglise catholique, certes l’État, mais, entre les deux, chronologiquement aussi, d’une certaine façon, même si tous ces acteurs continuent d’être présents, il y a la famille, les familles des victimes de « sectes », qui ont joué un rôle important dans la façon dont le débat s’est articulé.

Une autre chose est ce moment historique puisqu’elle parlait de cette révolution des mœurs. Vous expliquez bien comment la façon dont on aurait basculé dans de « nouvelles sectes » est toujours rapporté à mai 68. Des livres fondateurs de vulgarisation ont parus là-dessus, l’un notamment signé d’un journaliste qui a suivi pendant longtemps le secteur de la religion au Monde, Alain Woodrow, mais aussi des personnalités comme Roger Ikor, qui ont été à l’origine de la création d’associations pour la défense des victimes de « sectes ». Au fond, chacun de ces acteurs, dans les années 80, a rapporté ce phénomène sectaire à ce qui s’était passé autour de la fin des années 60, début des années 70. C’est bien dans cette séquence historique que nous pouvons replacer la façon dont le débat a pris forme.

Arnaud Esquerre : Ce qui est très frappant, et je pense qu’on l’oublie, est que, quand on relit les écrits sur les « nouvelles sectes, les livres de Woodrow ou de Roger Ikor, qui était à l’époque un romancier connu, il avait le prix Goncourt, c’est une réaction extrêmement forte contre mai 68.

La nouvelle lutte contre les « sectes », qui prend un point d’appui sur la manipulation mentale, remet en cause mai 68 et déplore l’absence d’autorité. Dans le livre de Roger Ikor, qui a créé le Centre contre les manipulations mentales, une association de lutte contre les « sectes » qui existe toujours, tout son discours est une revalorisation de l’autorité à l’intérieur de la famille. Quand on relit le livre qu’il a écrit au début des années 80, parce que son fils est mort et avait été dans une secte, ce qu’il conteste est l’abaissement de l’âge de la majorité à 18 ans. Cela paraît incroyable mais c’est cela.

Ce mouvement contre les « sectes », comme le disait justement Marcela, est un mouvement contre d’autres formes de vie possible, qui ne seraient pas encadrées. Il vise à revaloriser l’autorité et notamment l’autorité à l’intérieur de la famille. Au fond, l’autorité est un rapport de pouvoir rassurant. Dès que ce ne sont plus des rapports de pouvoir organisés autour de l’autorité, c’est là que la manipulation mentale, qui est une sorte de catégorie par défaut, peut apparaître. On ne sait plus trop ce que c’est donc on va dire : c’est de la manipulation mentale.

Marcela Iacub : Nous avions pensé qu’après la révolution des mœurs, il n’y avait plus d’amour illégitime. Ce sont les manières d’inventer les formes d’amour illégitimes qui sont persécutées, je crois.

Arnaud Esquerre : Ce qui est très étonnant, dans la manière dont le discours se met en place, est qu’il est contre mai 68 mais en réutilisant une partie de l’argumentation. Dans la théorie critique, il existe une dénonciation de la manipulation mentale, avec l’idée que nous vivons dans des sociétés qui sont comme des totalitarismes. Sauf que là, tout d’un coup, cela va être détourné et appliqué à la « secte », qui va être la « secte » conçue comme un totalitarisme dans lequel les gens sont manipulés mentalement.

Dans les définitions qu’on donne des « sectes » au début des années 80, on dit que c’est un mouvement totalitaire.

Jeanne Favret-Saada : Il s’agit de se donner la bonne autorité, c’est-à-dire la famille. Toutes les autres autorités sont totalitaires, comme si la famille n’était pas totalitaire, comme si l’Eglise n’avait pas été une autorité totalitaire. Il est sous-entendu que toute nouvelle forme d’autorité que nous nous donnons, à laquelle nous consentons librement, ne peut qu’être mauvaise puisque nous y consentons librement. L’autorité, nous devons y adhérer.

Sylvain Bourmeau : (…) Vous avez pris trois groupes pour tenter de voir ce qui les réunissait, ce qu’ils pouvaient partager et, au contraire, peut-être aussi les différences qu’il pouvait y avoir entre eux. Que donne cette approche, qui permet de remettre en question le mécanisme même de désignation, d’étiquetage, comme on dit en théorie sociologique, de ces groupes comme sectaires ou non sectaires ?

Arnaud Esquerre : Cela permet de penser les groupes en termes d’organisation. En prenant un pôle, la Scientologie et, à l’autre pôle, les Narcotiques Anonymes, nous voyons très clairement apparaître des différences. Par exemple, dans un cas, un fondateur a organisé le groupe, alors que, chez les Narcotiques Anonymes, précisément, les gens sont anonymes. Quelqu’un a été fondateur mais nous ne savons pas qui il est, donc cela reste un peu mystérieux. Chez les Narcotiques Anonymes, on peut entrer et sortir, alors que dans la Scientologie, on va retenir les gens lorsqu’ils veulent en sortir, du moins c’est ce qui ressort du procès de 1996 contre l’Eglise de Scientologie.

Ensuite, se pose la question du coût financier. Dans l’Eglise de Scientologie, il est mis en avant, lors des procès de 1996 et récemment, que cela coûte extrêmement cher, que les produits scientologues ont un coût très élevé et nous voyons des personnes s’endetter pour payer les produits qu’elles consomment, les livres, les séances à visée ou prétendument thérapeutiques. Chez Narcotiques Anonymes, le coût financier est réduit au minimum : vous avez accès librement à la littérature sur Internet, que vous pouvez télécharger, vous ne payez rien sinon le coût de la location de la salle mais enfin, avec une quête, c’est très peu. Donc dans un cas, l’accès à la littérature est en accès libre et dans l’autre, il est payant, il est contrôlé. Et puis vous pouvez, encore chez Narcotiques Anonymes, choisir librement votre parrain, la personne que vous pouvez avoir comme référent, et vous pouvez en changer si vous ne vous entendez pas avec elle, tandis que ce n’est pas le cas dans la Scientologie.

Si nous prenons ces deux types d’organisations, nous voyons très clairement deux modèles apparaître et nous voyons très bien ce qui peut poser problème dans le cas de l’Eglise de Scientologie, et, chez Narcotiques Anonymes, les raisons pour lesquelles ce groupe, qui est un groupe dans lequel on retrouve un certain nombre de principes qu’on pourrait imaginer dans une secte, c’est-à-dire un groupe à visée thérapeutique - arrêter de dépendre de la drogue – dans lequel on peut aller à des réunions régulièrement, avec un système de paliers, des textes, des règles qu’on peut suivre, etc., et en même temps, malgré cela, comment il échappe absolument à l’accusation d’être une secte. On voit bien pourquoi, par cette souplesse, par le fait qu’on soit anonyme, qu’on ne donne pas son nom, etc.

Marcela Iacub : C’est peut-être aussi le fait qu’il ne d’agit pas d’aimer une autorité particulière. Il n’est pas conçu comme un groupe à vocation plus longue. Il ne présente pas cette forme d’amour ou d’autorité dont on ne veut pas.

Arnaud Esquerre : Si, parce qu’on peut aller à Narcotiques Anonymes même quand on a arrêté de consommer de la drogue. Pendant des années, on peut continuer à aller régulièrement à un groupe, parce que cela crée un équilibre et qu’on est heureux de voir les personnes. Nous voyons bien les distinctions en termes d’organisation.

En même temps, il faut avoir conscience que, dans la mesure où le point d’appui pour désigner une « secte » est la manipulation mentale, dans le discours usuel et dans le discours aussi des gens qui luttent contre les « sectes », ces choses peuvent toujours être un peu fragiles, en réalité. Je pense au dernier rapport de la mission interministérielle de lutte contre les « sectes » qui pointe le satanisme. Quand on lit dans le rapport la partie sur le satanisme, on a du mal à comprendre ce qui menacerait gravement la société puisque le principal reproche, ce sont des profanations de lieux de culte mais, quand on regarde précisément les chiffres, on s’aperçoit que sur 266 cimetières, lieux de culte et calvaires touchés, 22 seulement présentent un caractère satanique avéré. On se demande ce que sont les autres et pourquoi on ne lutte pas avec la même force contre eux.

(…) On en conclut à un principe de précaution qui consiste à dire qu’il faut protéger les mineurs de tout ce qui concerne la culture gothique. Nous voyons donc bien comment ces types de choses peuvent s’étendre de manière très grande et très fragile.

Sylvain Bourmeau : La question, Jeanne Favret-Saada, Marcela Iacub, est celle de la législation d’exception, c’est-à-dire : les « sectes » sont-elles un fait social qui nécessite de créer des lois particulières ou peuvent-elles être des lieux dans lesquels un certain nombre de choses délictueuses se passent (…) mais pour lesquelles il existe des textes de loi qui devraient permettre de régler la question ?

Jeanne Favret-Saada : Il n’y a aucun besoin d’aucune loi ni d’aucun concept nouveau. (…) Les articles de loi dont nous disposions avant suffisaient tout à fait. D’ailleurs, nous ne pouvons pas appliquer les nouveaux. C’est ce que le livre d’Arnaud montre très bien, et les responsables de l’application de ces articles dans les ministères disent que nous ne pouvons pas poursuivre à ce titre.

Sylvain Bourmeau : Donc ils ne sont pas efficaces.

Jeanne Favret-Saada : Des associations familiales ont poussé à un débat public et des parlementaires ont voulu se faire bien voir. C’est pourquoi il y a eu ces lois, qui sont inapplicables.

Sylvain Bourmeau : Nous serions dans la politique symbolique entièrement ? Marcela Iacub ?

Marcela Iacub : Il y a aussi qu’à l’heure actuelle, nous n’arrivons pas à comprendre que, si nous devions transformer en illégal tout ce qui nous déplaît, nous ne pourrions presque plus faire quoi que ce soit. Aujourd’hui, (…) il y a un processus de confusion du Droit avec la morale et parfois même avec l’esthétique. (…) Ce n’est pas la seule forme de normes sociales pour régler la société et le Droit. Il y a la morale, l’étiquette, enfin il existe de nombreuses autres formes de régulation et je pense qu’il faudrait permettre à la société d’avoir plusieurs niveaux de régulation et non pas que tout ce que nous considérons comme mauvais soit illégal.

Aujourd’hui, cependant, j’ai l’impression que nous n’y arrivons pas. Nous avons tellement peur d’une société pluraliste. Une société pluraliste, dont on parle tant dans une société démocratique, est une société dans laquelle peuvent coexister des gens ayant des valeurs morales, esthétique, de politesse, différentes et avec des règles minimales pour les organiser. Enfin, nous sommes complètement à l’opposé de ce que nous pouvons appeler une société pluraliste.

Arnaud Esquerre : Les textes de loi ont été votés pour répondre à une demande (…). En fait, il s‘agit surtout d’un texte, qui était dans la loi de 2001. L’idée de départ était de créer un délit de manipulation mentale, qui aura été quelque chose d’assez incroyable. Cela posait beaucoup de problèmes juridique et sur les conséquences de savoir ce qu’on allait faire de ce délit de manipulation mentale. Finalement, nous avons modifié un article du Code pénal qui existait déjà, sur l’abus frauduleux d’état d’ignorance ou de faiblesse, dans lequel nous avons introduit la notion de sujétion psychologique. Cette notion n’existait pas dans le Code pénal.

D’abord, cet article est peu appliqué et, quand il l’est, il est appliqué dans des cas qui ne sont pas des cas de « sectes ». Il peut s’agir d’une personne âgée, dont un couple va s’occuper tellement bien qu’il va en fait la séquestrer et lui prendre ses économies. A ce moment-là, on fera appel à cet article en disant que cette personne a été mise en état de sujétion psychologique. Cette notion, qui avait été introduite pour lutter contre les « sectes », est utilisée dans d’autres types de situations. C’est une sorte de détournement et une histoire très différente de ce qui devait être.

Sylvain Bourmeau : En revanche, nous pouvons nous servir d’autres textes de loi pour condamner les « sectes », comme sur l’escroquerie, nous l’avons vu récemment.

Arnaud Esquerre : Bien sûr, et par ailleurs, de toute manière, nous comprenons pourquoi l’Eglise de Scientologie a été condamnée en 1996 pour escroquerie. Quand des actes sont commis, il existe toute une panoplie et nous ne manquons pas d’articles dans le Code pénal pour condamner les gens.

Jeanne Favret-Saada : C’est surtout que, si nous nous mettons à parler de manipulation mentale, il faut voir où sont les limites de la propagande, de la publicité, de l’enseignement, de la direction d’âmes dans l’Eglise, de la psychothérapie. A ce moment-là, cela crée un boulevard pour contrôler chez tout le monde.

Arnaud Esquerre : Nous oublions, et la sociologie des religions l’a complètement occulté parce qu’elle se réfère principalement à Weber pour parler des « sectes », qu’à la fin du 19e siècle, un autre sociologue, Gabriel Tarde, réfléchissait lui aussi aux « sectes » et utilisait la notion de suggestion. A cette époque, dans les années 1890, la grande menace était les anarchistes, qui étaient désignés, par ceux qui luttaient contre eux, comme une « secte ».

Nous voyons bien ce qui se passe, à partir du moment où nous prenons des notions telles que la suggestion ou la manipulation mentale pour désigner des groupes. Si l’action politique se tourne vers ce type de groupes, nous pouvons désigner des groupes politiques et d’autres types de groupes, pour lutter d’une autre manière et pour des combats qui sont politiques, en réalité. C’est toujours la question de savoir où cela s’arrête et comment cela s’équilibre.

 

Haut de page


Menu

© CICNS 2004-2013 - www.cicns.net (Textes, photos et dessins sur le site)