Les écoles SteinerFragilisées par l'accusation d'appartenir à une secte, les écoles Steiner subissent les assauts des pouvoirs publics Un article du magazine Alternative santé - l'impatient n° 266 Martine
Lagattier Le
14 décembre 1999, soixante
inspecteurs d'académie de l'Éducation
nationale ont "déboulé"
dans toutes les écoles Steiner de France. Cette action, qualifiée par certains
parents d’élèves de "descente"
(à la même heure dans toute la France : inspection, fouilles, perquisitions) a
été très mal vécue. Ils ont pris contact avec notre journal pour crier leur
indignation et nous demander de dénoncer de tels agissements. Ils se sentent
d'autant plus agressés qu'en juin 1999 le rapport parlementaire "Les
Sectes et l'argent"
classait l'anthroposophie parmi les mouvements sectaires. Grave affirmation qui
éclaboussait les écoles Steiner accusées
"d'apprentissage
tardif de l'écrit et du calcul de sévices sur certains enfants, et de parents
contraints par les tarifs inabordables des écoles à travailler pour
l'anthroposophie...
" Les écoles Steiner existent en France depuis plus de cinquante ans. Aujourd'hui, elles sont au nombre de 17, des écoles privées et payantes (1 1000 à 1400 F par mois : à l'Éducation nationale, un élève coûte de 20 000 à 40 000 F par an). Certaines ne comportent que le jardin d'enfants et trois sont sous contrat avec l'éducation nationale. Les plus importantes se trouvent dans la région parisienne (Verrières-le-Buisson et Chatou) et en Alsace (Colmar, Strasbourg). Environ 2 000 élèves bénéficient de la pédagogie Steiner. Celle-ci privilégie la sociabilité, la responsabilité, et l'éveil sensoriel. Dans le premier cycle, jusqu'à sept ans environ, c'est l'époque du jardin d'enfants. L'objectif est que l'enfant soit bien dans son corps: jeux, rondes, mouvements, chants, rythmes, couleurs, etc. Dans le deuxième cycle, environ de sept à quatorze ans, les apprentissages scolaires sont accompagnés par des activités artistiques ou manuelles : musique, chant peinture, théâtre. jardinage. Les disciplines (français, mathématiques, histoire...) sont traitées sur des périodes de plusieurs semaines pour permettre aux enfants d'approfondir leur travail. Deux langues étrangères sont enseignées. Dans le troisième cycle, l'épanouissement personnel est toujours à l'ordre du jour, mais l'enseignement dispensé prépare aux examens nationaux. En
classe de première, l'élève effectue un "chef
d’oeuvre",
une sorte de travail de synthèse. Les parents sont très impliqués et
participent à la vie de l'école,
à de nombreuses commissions, des fêtes, ou des réunions. Ces
établissements sont astreints à des contrôles hygiène-sécurité. Après
l’accident de Furiani, en Corse (écroulement des tribunes du stade), la
pression pour la mise en conformité des bâtiments s'est accentuée. Depuis la
loi de décembre 1998, dont les décrets ont été publiés le 23 mars 1999. le
contrôle s'exerce aussi sur l'éducation et la pédagogie (I).
L'ensemble de ces textes permet désormais à l'État de surveiller de façon fréquente
et précise le niveau d’instruction des enfants et la validité de
I’enseignement prodigué par les établissements hors contrat, ce qui n'était
pas le cas jusqu'alors. L'inspecteur d'académie est tenu de vérifier au moins
une fois par an que l'enseignement apporte
des savoirs et permet aussi à l'enfant de développer "sa
personnalité, de s'insérer dans
la vie sociale et professionnelle et d'exercer sa citoyenneté".
Il est précisé que ce contrôle peut avoir
lieu de manière inopinée. Visite
musclée L'école de
la Mhotte à Saint-Menoux, près de Moulins dans l'Allier, est installée depuis
vingt ans dans cette région très rurale de vieille tradition communiste. Bien
souvent, les parents des enfants scolarisés y sont venus dans les années 1980
essentiellement à cause de l'école et
certains ont créé leur emploi sur place. L'école a compté jusqu'à
260 élèves. Julien Yans comptable et, depuis juin 1999, adjoint à la
direction, n'est pas près d'oublier la journée du 14 décembre 1999 : "Dix
inspecteurs, accompagnés de l'Inspecteur
d’académie en personne, sont arrivés dans mon bureau et n'ont pas voulu me
laisser sortir pour aller prévenir le chef
d'établissement. Aucun d'entre eux ne connaissait ni notre projet d'établissement
ni la pédagogie Steiner. J'ai senti beaucoup d'agressivité de leur part, comme
une sorte de police de l'éthique laïque. Ici, nous sommes profondément attachés
aux valeurs laïques mais dans le pluralisme des démarches.
"
Un même
sentiment de profonde injustice est exprimé par Nathalie Calme, mère d'une
adolescente de 16 ans scolarisée à
la Mhotte depuis le jardin d'enfant :
« Ils ont débarqué à l'improviste et un vent de panique a soufflé.
Ils se sont "dispatchés" dans les classes et ont fait improviser des
cours aux professeurs. Ils sont arrivés vers 9 heures et ne sont repartis qu’à
13 heures après avoir discuté arec le chef d'établissement et demandé à l'école
de se mettre en règle arec les vaccinations. Au même moment, à Verrières-le-Buisson,
ils ont emporté les cahiers... » Boucs
émissaires "Nous
ne sommes absolument pas contre les contrôles exercés par l'Éducation
nationale"
explique Jacques Dallé, président
de la fédération des écoles Steiner "mais
je pense que les pouvoirs publics se trompent de cible et que nous servons de
boucs émissaires. Les écoles Steiner sont des établissements ouverts
à tous avec un projet pédagogique cohérent. Elles ne diffusent pas d'idéologie
et n'ont aucune théorie sur les vaccinations. On informe les parents des textes
de loi, et ils fournissent des certificats de vaccination ou de
contre-indication. Ensuite, c'est au médecin scolaire de prendre contact arec les
parents".
À l'école de la Mhotte, l'offensive des inspecteurs pour la régularisation
vaccinale n'est pas nouvelle, elle date de 1998. "Il semble évident que
des parents soucieux de vie au naturel,
explique Julien Yans, et intéressés par
l'agriculture biologique et les médecines douces ne se précipitent pas pour
faire vacciner leurs enfants. Résultat, 70% de nos élèves ne sont pas vaccinés.
C'est un choix des familles et non une doctrine de l'école".
Suite à la
demande ferme de l'inspection, le médecin scolaire réclame les certificats de
vaccinations. Les parents cherchent à régulariser plutôt à l'aide de
certificats de contre-indication puisque nombre d'entre eux ne partagent pas la
foi vaccinale de la République. Résultat, les certificats de contre-indication
trop nombreux attirent l'attention, Une plainte académique est déposée,
suivie d'une perquisition avec un médecin du
conseil de l'ordre et de la confiscation des certificats. Deux médecins sont
poursuivis pour certificats de complaisance et jugés par le conseil de l'ordre
de Vichy en janvier 2000. Ils sont condamnés à 15 jours de suspension. Enfin,
les soixante familles qui ont fourni des certificats sont convoquées au pénal
devant le juge à Moulins, Les auditions sont en cours. Les familles souhaitent
aujourd'hui un procès pour s'exprimer
publiquement. À
la suite de ces événements certains
établissements sont fragilisés. À l'école de la Mhotte, les difficultés
financières ne datent pas d'aujourd'hui et l'on se demande où sont les "millions
de l'anthroposophie"
? "Ce
contexte de pression précipite les choses, explique
Julien Yans, Celle atmosphère angoissante a
des conséquences sur la vie des enfants, même si, dans l'ensemble, Ils
semblent mieux traverser les événements que leurs parents"
C'est sur le terrain scolaire que
la Fédération des écoles Steiner a décidé de réagir. Elle souhaite montrer
la réussite des enfants qui bénéficient de sa pédagogie à l'aide de
chiffres : 85 % des élèves obtiennent le baccalauréat (77 % à l'Éducation
nationale). La Fédération souhaite aussi doter toutes les écoles d'une charte
de qualité qui devra être présentée au grand public : "Je
reconnais que nous devons améliorer notre
communication arec le monde extérieur. Le grand public n 'a pas une image
claire des écoles Steiner".
reconnaît Jacques Dallé. (1)
Grâce au flou du texte, le principe
de la liberté d'enseignement, principe fondamental reconnu par les lois de
la République, ne semble pas remis en cause. Ce principe interdit par exemple
de demander aux écoles hors contrat de se conformer strictement aux programmes
scolaires. (2)
Fédération des écoles Steiner, 13, rue Gassendi, 75014 Paris. Tél. : 0143 22
24 51 : Fax
: 01 43 22 14 29. Lire également Enquête bâclée et préjugés et Perquisition et gardes à vue, ce qu'il faut savoir |
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