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Interview de Jean-Michel Roulet, président de la Miviludes, sur France-Info

Voir également le commentaire du CICNS sur le rapport 2005 de la Miviludes

mercredi 26 avril 2006, 18h15

FI : "Bonsoir Jean-Michel Roulet."

JMR : "Bonsoir."

FI : "Vous êtes président de la Mission Interministérielle sur les sectes, la MIVILUDES. Votre rapport annuel dénonce une nouvelle fois l'action des sectes sur les enfants. C'est le premier thème pour lequel vous êtes inquiet. Pourquoi est-ce qu'on ne parvient pas à mieux lutter contre les dérives sectaires chez les mineurs ?"

JMR : "Parce qu'elles sont multiformes, et parce que les mineurs sont extrêmement vulnérables et qu'ils n'ont pas toujours envie de raconter ce qu'ils ont vécu."

FI : "Combien d'enfants sont touchés en France, d'après vous ?"

JM Roulet : "Je ne suis pas en mesure de vous donner un nombre précis mais certainement plusieurs milliers."

FI : "On parle de 50 000, ça vous paraît excessif ?"

JMR : "Non, c'est un chiffre qui peut paraître vraisemblable."

FI : "Et comment se traduit chez les mineurs l'influence sectaire ?"

JMR : "Elle se traduit de deux façons. Il y a deux axes d'entrée. Le premier, c'est lorsque les parents appartiennent eux-mêmes à une organisation sectaire et que les enfants les accompagnent dans ces organisations, parfois même, les enfants y naissent. Et le second angle, c'est lorsque les organisations s'adressent aux enfants, qu'ils considèrent comme des cibles, dans le but de les recruter très jeunes, et si possible de faire venir également leurs parents."

FI : "Et comment peut-on lutter contre cette deuxième sorte de recrutement, notamment on a vu pendant les violences urbaines en fin d'année les sectes utiliser des moyens détournés ou encore des associations de cours de soutien scolaire qui sont des déguisements ?"

JMR : "Exactement. Alors il faut d'abord être vigilants, être prudents. Il faut observer ce qui se passe, et le dénoncer. C'est le premier rôle de la Miviludes : être vigilant. Nous le faisons, nous nous efforçons de bien informer les familles sur les risques, et ensuite nous devons engager la lutte. Alors la Miviludes n'est pas une juridiction, et la Miviludes n'est pas un service central de répression de quoi que ce soit. Par conséquent elle doit, pour se faire, s'appuyer en toute transparence sur les services de l'Etat dont c'est la tâche principale : les service d'aide à l'enfance, de l'Education nationale, les services de la police, de la gendarmerie, et de la justice. Et c'est ce que nous faisons, avec une efficacité certaine mais je souhaiterais renforcer encore cette efficacité pour mettre fin à ce véritable fléau."

FI : "Comment vous menez justement les enquêtes pour avoir toutes ces informations sur les sectes ? Cela ne doit pas être très facile, j'imagine."

JMR : "Non non, je ne mène pas d'enquête..."

FI : "Parce que vous n'êtes pas enquêteur..."

JMR : "Non mais je veux dire, la Miviludes elle-même ne mène pas d'enquêtes, elle ne dispose pas d'enquêteurs. La Miviludes reçoit des informations. Elle reçoit des signalements de la part des victimes ou de leurs familles. Les associations de défense des familles font aussi remonter beaucoup d'informations. Et puis les services de l'Etat : les services centraux mais également tous les services décentralisés puisque dans chaque préfecture nous avons un groupe de correspondants qui nous font remonter les informations en leur possession."

FI : "Je vous pose la question parce que l'une des sectes, L'Union Nationale des Frères de Plymouth de France, conteste votre rapport et dit que, contrairement à ce que vous dites, les enfants sont bien scolarisés, et surtout elle vous accuse, finalement, de ne pas avoir pris l'initiative de les rencontrer, de les interroger, de voir sur place comment ça se passe."

JMR : "Il est normal qu'une organisation critiquée se plaigne, on ne peut pas attendre de satisfecit de sa part. Des contacts ont pu être pris, et en tout cas, des éléments ont été reçus. Il faut savoir que ces organisations sont des organisations très fermées et que quand on veut les rencontrer, ce n'est pas toujours très facile. D'autre part, le rôle de la Miviludes - qui doit rester un organisme d'étude, centalisé - n'est pas de se rendre sur le terrain pour faire des enquêtes parce qu'immédiatement, on l'accuserait de toutes sortes de péchés et de défauts."

FI : "Mais par exemple si on vous tend la main... enfin c'est une manière de tendre la main, cette contestation officielle de cette secte... vous iriez, par exemple ?"

JMR : "Non non. Je recevrai volontiers à Paris les responsables pour les entendre, pour les écouter, pour corriger éventuellement les erreurs que nous pourrions avoir commises - ce n'est pas totalement à écarter, encore que, nous avons pris de très, très grandes précautions - mais en revanche, ce que je redemanderais, s'ils me donnent des points précis qu'ils contestent, ce que je demanderais c'est aux services compétents, localement, de se rendre sur place et de faire leur travail, car ça ils savent le faire, c'est leur métier.


La santé

FI : "Deuxième secteur sur lequel votre rapport marque son inquiétude, c'est la santé. Pourquoi ?"

JMR : "Là c'est vraiment très inquiétant. Parce qu'il y a une évolution en nombre et en types de doctrines qui est considérable. Alors cela correspond à un accroissement très fort de la demande de nos concitoyens, il n'y a pas d'offre sans demande. Nous sommes dans une société difficile, il faut bien l'admettre, et nos concitoyens voudraient pouvoir ne jamais être malades, ne jamais mourir. Et par conséquent, ils sont prêts à recourir à toutes formes de magie qu'on peut leur proposer aujourd'hui."

FI : "Est-ce qu'il faudrait une loi pour réglementer tous ces charlatans, ces faux-thérapeutes - parce qu'il y a de vrais thérapeutes. Ce n'est pas facile à gérer..."

JMR : "La loi est en préparation.. a été votée, c'est ce qu'on appelle l'amendement Accoyer..."

FI : "Elle a été très contestée par les professionnels."

JMR : "Non. Non non... Elle n'est pas contestée par les vrais professionnels. Elle est contestée par ceux qui risquent de se voir remis en question, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas de diplômes, ceux qui sont auto-proclamés et qui prétendent que l'expérience qu'ils ont acquise peut suffire pour leur permettre d'exercer leur fonction."

FI : "Elle traîne, cette loi, elle a du mal à sortir."

JMR : "La loi est sortie, elle est votée..."

FI : "...l'amendement Accoyer.."

JMR : "...mais le décret d'application, lui, il traîne, effectivement. Il traîne parce qu'il faut que le Ministère de la Santé s'entoure de toutes les garanties possibles et qu'il ne présente pas un texte qui ne soit pas applicable."

L'aide humanitaire

JMR : "L'aide humanitaire est très intéressante pour les organisations sectaires parce que les grandes catastrophes sont extrêmement médiatisées. Par conséquent, pour ces organisations, c'est l'occasion de donner une bonne image d'elles-mêmes et de donner cette image très très largement."

FI : "Donc fausses associations de dons, etc, c'est ça ?"

JMR : "Non non non, ce sont des associations qui souvent agissent sous leur vrai nom, qui se rendent sur le lieu des catastrophes naturelles. On les a vues pour le tsunami, on les a vues pour Katrina, on les a vues lors des inondations dans le sud de la France... Elles viennent, sous leur véritable nom. Elles aident, il ne faut pas contester le fait qu'elles aident, elles apportent une aide réelle. Mais elles viennent avec dans une main la pelle ou le seau pour écoper, et dans l'autre, le petit livre de la doctrine ou le petit livre de la croyance, de façon à recruter. Et puis, à terme, il y a toujours le risque de pouvoir recueillir par ce biais des dons. Et ça, c'est intéressant."

FI : "Mais Jean-Michel Roulet, on les connaît, vous nous le dites, comment se fait-il qu'on ne puisse pas lutter contre elles ? Est-ce qu'il ne faudrait pas interdire, comme c'est le cas dans plusieurs pays, toutes ces sectes qu'on connaît ? La Scientologie, etc."

JMR : "Ces organisations ne sont interdites à l'heure actuelle que dans des pays que l'on ne peut pas classer parmi les pays démocratiques. Et la France, vous le savez, est le berceau des droits de l'homme, et par conséquent, chez nous, nous tenons absolument à ce que chacun puisse, conformément à la loi de 1905, exercer librement ses croyances, sa pensée, sa religion, ses activités. Et donc il n'est pas question de réglementer de cette façon. En revanche, il faut être extrêmement vigilants, et punir, sans faillir et sans faiblesse, toutes les infractions, mais les infractions qui sont constatées.

FI : "Malgré tout, et vous le savez bien, la politique de la France envers les sectes lui vaut parfois des critiques à l'étranger. Où s'arrête finalement la vigilance sur les dérives sectaires face à la liberté de conscience ?"

JMR : "Elle s'arrête immédiatement. La liberté de conscience est quelque chose qui ne se négocie pas, qui ne se discute pas. C'est-à-dire qu'en France, chacun peut croire ce qu'il veut mais chacun doit pouvoir cesser de croire quand il veut. Et dans un certain nombre d'organisations qui ne posent pas de problèmes, on entre, on repart, on revient. Ce que nous reprochons aux organisations sectaires, c'est que lorsqu'on veut sortir, on ne peut pas sortir. Et quand on finit par sortir, l'ancien adepte est systématiquement stigmatisé, harcelé, poursuivi, éventuellement sur le plan judiciaire, d'ailleurs, pour le ruiner s'il ne l'est pas encore complètement. Et c'est cela que nous ne voulons pas, parce que ça, c'est une atteinte grave aux droits de l'homme et à la liberté des personnes."

FI : "Et à l'inverse, pourquoi y a-t-il aussi peu d'actions judiciaires contre les sectes ? Parce que votre rapport, c'est bien, mais comment peut-on aller au-dela ? Comment peut-il être plus utile, plus efficace ? Vous n'avez pas de moyens d'action, vous-même. Ou très peu."

JMR : "Non, comme je vous l'ai dit, nous pouvons actionner l'ensemble des moyens de l'État et ça, ce n'est quand même pas rien. Alors s'il y a peu de jugements, ou peu de condamnations à l'heure actuelle, c'est parce que lorsqu'une victime, lorsqu'un ancien adepte quitte une secte, il faut savoir qu'il est en petits morceaux. Et que par conséquent, à ce moment-là, il n'a pas envie de déposer plainte, il n'a pas envie de revivre tout ce qu'il a vécu. Et d'autre part quand il le fait dans les temps, quand il le fait, parfois, quand il arrive enfin à le faire, à ce moment-là, la prescription est atteinte et son témoignage n'a plus de valeur."

FI : "Est-ce que la visite de Tom Cruise, par exemple, aujourd'hui à Paris est quelque chose que... Bon, on sait que c'est un adepte de la scientologie..."

JMR : "Alors il ne s'en cache pas. Tom Cruise est une personnalité du spectacle de grand talent, et de grand renom, admiré par les enfants, il est certain que pour une organisation comme la Scientologie, c'est une vitrine exceptionnelle et ils l'utilisent, on ne peut pas lui reprocher..."

FI : "On ne peut pas interdire la Scientologie ? Elle n'est pas interdite en Allemagne, par exemple ?"

JMR : "Non non, elle n'est pas interdite en Allemagne. Les Allemands ont fait comme nous..., ont pris comme nous un certain nombre de mesures pour surveiller ce qui se passe mais nous savons qu'à une époque, l'Eglise de Scientologie américaine s'est beaucoup dépensée pour que les autorités allemandes n'aient pas une attitude trop coercitive."

FI : "Est-ce que la scientologie ou d'autres sectes - parce qu'on ne les a pas toutes citées, il y en a tellement - est-ce que ces grandes sectes sont infiltrées dans les grandes entreprises, dans les administrations ?"

JMR : "On a de bonnes raisons de penser qu'elles veulent le faire. En tous cas, parmi les prescriptions de Ron Hubbard*, il y avait celle d'essayer, par tous les moyens, de s'infiltrer auprès des hauts niveaux de décision."

FI : "Merci, en tous cas, Jean-Michel Roulet. Vous êtes donc le président de cette Mission Interministérielle sur les sectes. Je renvoie à ce rapport, rendu public aujourd'hui, que vous avez remis au Premier Ministre en fin de semaine dernière."

* Ron Hubbard : fondateur de la Scientologie.

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