Loi sur la laïcité : analyse d'un consensus programméEntretien avec Djamila Bechoua (militante féministe), Jérôme Host (réalisateur), et Pierre Tévanian (enseignant), trois membres du collectif Une école pour tous-tes qui lutte pour l'abrogation de cette loi d'exclusion pourtant quasi unanimement défendue.Extraits : Il y avait eu quelques années auparavant des discussions autour du foulard à l'école, mais il semblait depuis que la situation s'était en quelque sorte régularisée, qu'elle posait en tout cas de moins en moins problème. Comment selon vous peut-on expliquer et interpréter ce brusque retour du débat ? Pierre Tévanian : Il y a quelqu'un qu'on a très peu entendu, qui s'appelle Hanifa Cherifi, et qui était la médiatrice de l'Education nationale sur cette question. Dans les chiffres qu'elle a donnés, qui sont tout ce qu'il y a de plus officiels, on était passé entre 1994 et 2003 de 300 à 150 contentieux profs-élèves voilées. Le nombre d'élèves voilées augmentait, pas énormément mais un petit peu, mais il y avait en même temps moins de conflits. On assistait vraiment à une banalisation, à une acceptation, qui n'était pas forcément idyllique ou exempte de tensions, mais c'était une vraie normalisation. Je crois d'ailleurs que c'est ça qui a été insupportable à un certain nombre de gens qui ont mené cette campagne, à savoir le fait que ces filles-là s'inscrivent comme faisant partie du paysage, faisant partie de la société, faisant partie de l'école. Et faisant aussi partie pour certaines du mouvement associatif, entrant dans le mouvement anti-guerre, entrant dans le Forum Social Européen. Elles devenaient des égales. Or dans l'Histoire ça se passe toujours comme ça : c'est quand les discriminés, les dominés, commencent à certains égards à apparaître comme des égaux, qu'on passe dans certaines franges de l'opinion à une attitude de phobie beaucoup plus importante. Alors pourquoi à ce moment-là ? Il y a toute une série de facteurs, parce qu'il y a toute une série d'acteurs très divers, et qui ont convergé : c'est quand même la première fois qu'on a vu Lutte Ouvrière et Raffarin main dans la main, ou Lutte Ouvrière et le PS faire des meetings ensemble, autour de Ni putes ni soumises au début 2004. Evidemment les motivations ne sont pas les mêmes à Lutte Ouvrière, au PS et au gouvernement. Je l'explique un peu dans le film. Au niveau du gouvernement je crois que c'est assez clair : il a une très faible légitimité, avec un président élu par défaut et qui devrait presque être en prison - tout le monde le sait plus ou moins confusément - et qui se retrouve un an après son élection face à de grandes difficultés sociales avec l'un des plus gros mouvements enseignants de ces dernières années. Donc la stratégie assez classique du gouvernement a été de lancer une patate chaude dans les mains de la gauche, en sachant très bien que le mouvement social allait se déchirer autour de cette question du voile, et que ça ferait diversion. Et ça a assez bien marché. Ce qui amène à la suite : ça a assez bien marché parce que malheureusement, les diverses forces de la gauche, avec leurs propres motivations, ont pour une grande partie joué ce jeu-là. Des dirigeants socialistes l'ont dit après les élections régionales : " on a gagné, mais on est dans la merde parce qu'on n'a rien, aucun programme ". On a donc un PS qui joue cette carte électoraliste-là, en grande partie pour capter le vote enseignant, à mon avis. Avec LO il doit y avoir de ça aussi, d'où la surenchère. Parce que justement, l'électorat enseignant est tiraillé entre le PS et ce type d'extrême-gauche, et le passage d'Allègre et les politiques éducatives menées par les gouvernements socialistes ont aliéné au PS sa base électorale principale qui était le corps enseignant, et on a vu à un certain nombre d'élections une grosse défection chez les enseignants, avec un fort vote d'extrême-gauche et un fort vote vert, etc. Ils opèrent donc une tentative de reconquête par " du symbolique ". Rehausser les salaires, donner des moyens pour éduquer dans de bonnes conditions, ça coûte cher, donner du symbole ça ne coûte pas cher. " Vous êtes merveilleux, vous êtes magnifiques, vous êtes en ligne de front, vous êtes les hussards de la République contre l'intégrisme, et on va faire quelque chose pour vous symboliquement ". Il y a ça au PS - comme à Lutte Ouvrière, mais sur le thème " n'allez pas au PS, c'est nous les vrais laïques, les vrais féministes… ". Après il y a toutes sortes d'autres motivations. Le racisme est présent sous une forme plus ou moins larvée, plus ou moins inconsciente, plus ou moins latente, un peu partout, chez tous ces acteurs, et vient se surajouter là-dessus ; un racisme post-colonial qui traverse toutes les couches de la société française et toutes les familles politiques. D'où cet espèce de vent de panique face à la normalisation, l'apparition de certaines populations comme des égales, comme des gens qui se mettent à être militants, à revendiquer, à accuser la République, et donc à ne pas tenir leur place de sujets dociles de la République, de force de travail invisible, ou à la rigueur de cibles, de boucs-émissaires. D'accusés, ils devenaient accusateurs, sur toute une série de problématiques : la guerre en Irak, mais également les luttes de l'immigration, des sans-papiers, contre la double peine, contribuant à la résurgence du débat sur le passé colonial en 2001, etc. Je résume ça dans le film en disant : " on remet les bougnoules à leur place ". "Il y a un autre clergé, le principal et le plus puissant, que les anticléricaux devraient combattre aujourd'hui ; son temple est l'Institut d'Etudes Politiques à Paris ; il a comme prêtres Alain Duhamel, Arlette Chabot, Jean Daniel, Claude Imbert… : les nouveaux clercs sont les éditorialistes. Si on est anticlérical aujourd'hui, c'est la laïcité telle qu'elle est conçue et prêchée par ces gens-là qu'il faut combattre, avec son côté normatif, autoritaire, brutal, ses dogmes, ses interdits vestimentaires - car on est là dans une logique religieuse. Qu'a-t-on entendu ? " Quand on rentre dans une mosquée on enlève ses chaussures, donc quand on rentre dans une classe on enlève son voile " : la classe est donc un espace sacré, un espace religieux, et non pas un espace laïque. C'est-à-dire qu'on a une laïcité qui n'est pas conçue comme une alternative aux logiques religieuses, mais qui est conçue sur le mode d'une rivalité mimétique avec les religions. C'est un clergé contre un autre. Je dirais donc à ces anars ou à ces laïcards anticléricaux qu'ils se comportent comme des cléricaux, et que s'ils étaient vraiment anticléricaux ce serait ce clergé-là, le plus puissant actuellement, qu'ils combattraient." Texte intégral de l'article sur http://www.acontresens.com/contrepoints/societe/24.html
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