Militantisme antisectes... pathologique, passionné, missionné ou instrumentalisé ?
Qu’est-ce qui motive les
militants antisectes ?
Par André Tarassi Si les paroles et les actes des membres de
minorités spirituelles sont analysés de manière hypercritique,
généralement pour en dégager des éléments suspects ou des intentions
cachées, ceux des militants antisectes bénéficient d’une aura de
respectabilité, d’un a priori favorable jamais questionné dans le
débat public français. Pourtant, l’intensité sans relâche du combat de
certains d’entre eux (au point d’y consacrer leur existence) et la
férocité de leurs accusations (généralement dépourvues de preuves,
bafouant ainsi les règles élémentaires du respect d’autrui et de la
présomption d’innocence) ne devraient-elles pas intéresser les
psychologues et les sociologues ? L’absence d’étude sur le sujet en France reflète
sans ambiguïté la nature du combat antisectes dont l’objectif n’est
pas d’analyser un phénomène de manière neutre et équilibrée, mais de
réprimer et de détruire, quitte à profiter de certaines haines,
rancunes ou pathologies.
Une méthodologie suspecte Le premier constat que
pourrait faire tout juriste, journaliste ou sociologue de bonne foi
est que la méthodologie des militants antisectes ne respecte pas les
règles fondamentales d’un débat honnête, sans parler des lois en
vigueur sur la présomption d’innocence et la diffamation[1].
Nous pouvons constater également que les sanctions de leurs dérives
sont très rares et que la tendance des pouvoirs publics est plutôt à
instrumentaliser leurs attaques gratuites au point de les présenter
comme le point de vue d’experts. Le fait que certains apostats actifs
dans la mouvance antisectes, qui ont eu leur quart d’heure de gloire
télévisée, puissent être des personnes avec des problèmes
psychologiques ou sous le coup de décisions de Justice (écouter
le témoignage de maître Hincker sur le sujet)
est occulté au profit de l’effet massue de leurs propos, débordant
tout cadre déontologique.
Les questions qui se posent La dérive est de taille et le CICNS aimerait donc
poser la question taboue : qu’est-ce qui motive les militants
antisectes ? Et son corollaire : quelle est la différence objective
entre leurs méthodes et celles qu’ils
prêtent à leurs ennemis jurés ?
Historique de la mission des apostats, la
croissance d’une notoriété tentante
En 1981, les sociologues David Bromley et Anson Shupe ont défini le
mouvement antisectes aux États-Unis comme un groupe rationaliste qui
soutenait les théories du lavage de cerveau. Simultanément,
l’opposition fut également théologique et de nombreuses associations
d’inspiration chrétienne se sont formées pour lutter contre les
« hérésies religieuses », sous couvert officiel de dénonciation des
abus. Les pionniers de la lutte antisectes active sont donc bien ces
familles chrétiennes américaines, généralement des parents d’enfants
majeurs affiliés à des minorités spirituelles, à l’origine de
l’expansion des violentes
pratiques du
deprogramming
dans les années 1980. Ces groupes familiaux fédérés dans des
associations ont été les premiers à instrumentaliser le témoignage
des apostats pour leur campagne de dénonciation des minorités
spirituelles et à leur donner rapidement une crédibilité indue.
Certains sociologues ont appelé les témoignages récoltés par ces
associations des « récits d’atrocités »
[2].
David Bromley et Anson Shupe pensent que le récit de telles
histoires, comme démonstration qu’il existerait des dérives graves au
sein des minorités spirituelles visées, avait pour objet d’instaurer
ou de renforcer des limites normatives pour la société. Le fait que
l’auditoire (télévision, radio, conférences) réagisse viscéralement à
l’écoute de telles histoires renforce le besoin des populations de
voir se créer ou se renforcer des règles et des sanctions contre ceux
qui sont alors désignés, sans autre forme de procès, comme des
criminels[3].
Stuart Wright
décrit à son tour les récits de ces apostats comme une tentative de
faire entendre que les membres de minorités spirituelles seraient
victimes d’horribles pratiques sectaires, dans la situation d’otages,
que les lieux de culte ou de rassemblement eux-mêmes seraient comme
des camps de prisonniers de
guerre et que le deprogramming est la solution héroïque dans l’effort
de lutte contre toutes ces hérésies. Ces études américaines démontrent l’instrumentalisation de
récits dont le contenu n’est jamais vérifié, voire invérifiable par
nature.
Gordon Melton, citant les études de Lewis Carter et David Bromley,
estime que les pathologies de certains apostats se sont tout
simplement déplacées de leur investissement dans le mouvement
auxquels ils appartenaient vers les groupes antisectes[4],
mais que le mouvement religieux n’a pas créé cette pathologie.
Selon lui, donner a priori du crédit aux récits d’apostats,
c’est comme
« chercher à avoir une image
de ce qu’est le mariage de la bouche de quelqu’un qui vient de vivre
un divorce difficile ».
Une étude de Marc Galanter, portant sur 237 membres sortants de
l’Église de l’unification, semble démontrer qu’une grande proportion
de ces individus avait des troubles importants avant leur conversion
à cette Église, laquelle ne peut donc être la cause de leurs
problèmes (30% d’entre eux avaient cherché le soutien de psychiatres
et de thérapeutes avant d’être affiliés à l’Église)[5].
Le problème psychologique et les souffrances apparentes de certains
apostats médiatisés ne sont pas survenus parce qu’ils auraient subi
des abus au sein de « sectes », selon David Barrett (qui travaille à
INFORM), mais plutôt au moment de la rupture traumatisante avec le
groupe auquel ils étaient affiliés. Quelques raisons qu’il
mentionne : des expériences religieuses intenses, un sentiment
amoureux pour le fondateur du groupe religieux, un investissement
très important, la peur de perdre une chance de salut spirituel, le
lien rompu avec une famille spirituelle, la perte financière dans
l’investissement « pour rien », le poids de la responsabilité qui
surgit alors qu’ils ne sont plus soutenus par un groupe, autant de
raisons qui pourraient dissuader un membre de partir et qui pèse
lourd dans l’expérience de celui qui s’en va.
Lonnie Kliever,
professeur d’études religieuses, écrit dans son article sur la
fiabilité des témoignages d’apostats dans les nouveaux mouvements
religieux que « la vaste majorité de ceux qui partent de leur plein
gré sont positifs sur divers aspects de leur expérience passée (dans
le groupe) (…) mais pour ceux qui quittent avec amertume, la
dynamique de la séparation est similaire à celle d’un divorce (…) Ils
reportent alors la cause de leur souffrance sur le groupe qu’ils ont
quitté (…) en grossissant des failles pour en faire d’énormes
menaces, ils transforment leur déception personnelle en trahison et
en malveillance de la part d’autrui et sont capables d’inventer des
histoires incroyables pour détruire leur religion passée ».
Dans un état de droit, qui leur donne donc cette
autorisation pour que leurs récits prennent autant de place dans le
débat public ?
Des éléments de questions et de réponses, en
l’attente d’une étude sérieuse en France Nous
avions déjà souligné, dans
un article consacré aux forums antisectes sur Internet,
la haine et l’agressivité de certains apostats qui semblent passer
impunément leur temps sur la Toile à déverser leurs attaques de
manière très crue et souvent en tir groupé. Les mêmes propos sur
d’autres forums, traitant d’autres thèmes, seraient probablement
censurés par des modérateurs parce qu’ils enfreignent les principes
élémentaires de la bienséance et du dialogue en plus de pratiquer la
calomnie à outrance. Mais dans le cadre de la lutte antisectes, nous
savons que toutes les digues se sont rompues depuis longtemps et que
nous sommes tous noyés dans les imprécations impunies les plus
grossières (ce qui a même incité certains, dans la disparition
apparente de toute limite imposée, à poser des bombes au siège de
minorités spirituelles[6]).
Le fait que ces propos puissent être symptomatiques d’un trouble
obsessionnel, par exemple, n’est jamais évoqué en France. La
nécessité de soutenir psychologiquement certains de ces individus,
plutôt que de leur laisser la possibilité d’entretenir leur colère
contre une cible spécifique pendant des années, en enfreignant les
lois sur la diffamation et parfois en commettant des actes graves
(comme l’exemple des bombes cité plus haut ou de l’assassinat[7]),
est tout simplement ignorée. Serait-ce afin de servir la
dramatisation à outrance de la campagne antisectes, en passant sous
silence la pauvre qualité des sources et des études sur ce sujet
pourtant passionné ? La
légitimité des apostats militants repose sur un
statut de victime, jamais remis en
question. Même si l’on peut admettre un « besoin des apostats de se
reconstruire », il apparaît surtout, dans leurs propos, un besoin
flagrant de « tout détruire ». L’orientation de la lutte antisectes
offre une médiatisation aux blessures, une tentation à laquelle il
est difficile de résister pour les personnalités les plus fragiles,
d’autant plus que leurs rancœurs,
que personne ne tente d’élucider, trouvent là une opportunité inouïe
de vengeance, inexistante pour n’importe quel citoyen français en
toute autre circonstance, mais les enfermant dans un cercle vicieux
de haine.N’est-il pas aberrant qu’un ancien membre de secte (parfois
ayant quitté son mouvement depuis 25 ans ![8])
n’ait pas tourné la page sur son passé, que personne ne lui indique
qu’il guérirait mieux de ses déceptions en « passant à autre
chose » et en s’exprimant de manière plus responsable sur ses choix
passés ? Mais c’est alors qu’intervient la notion de « mission » qui,
très paradoxalement, apparente l’apostat à un prédicateur religieux,
comme dans une sorte de transfert de sa quête spirituelle passée,
frustrée par des jeux de pouvoir qui ont tourné à son désavantage,
dans un combat contre le groupe qu’il a quitté.
Voilà comment on accorde aujourd’hui au discours
vengeur des sortants de sectes la même valeur qu’à une étude
universitaire sérieuse. À part pour une très grande majorité
d’auditeurs d’émissions
télévisées bâclées, peu d’observateurs sérieux sont dupes de ces
manipulations qui ne servent ni la cause antisectes ni l’intérêt des
apostats. Ceci tend à confirmer, du point de vue des membres du
CICNS, qu’une campagne malveillante est à l’œuvre depuis des années
dans notre pays et que les apostats peuvent être des marionnettes
d’une campagne antisectes alors coupable « d’abus de faiblesse ».
Tragique renversement de situation pour qui connaît cette accusation
fétiche de l’antisectarisme. Lire
également :
[1]
Selon un membre de
la Soka Gakkai,
par exemple : « Les
responsables de la publication sur prevensectes.com ne sont
(…) manifestement pas formés pour être en mesure de
vérifier scrupuleusement ce qu’ils publient, en recoupant
leurs sources, sur la base d’une déontologie de
l’information irréprochable. Nous en sommes même à des années
lumière ! »
[2]
Bromley, David G., Shupe, Anson D., Ventimiglia, G.C.: "Atrocity
Tales, the Unification Church, and
the Social Construction of Evil",
Journal of Communication, Summer 1979, p. 42-53.
[3]
Duhaime, Jean (Université de Montréal) Les Témoignages de
Convertis et d'ex-Adeptes RENNER Studies in New religions
Aarhus University press. Shupe,
A.D. and D.G. Bromley 1981 Apostates and Atrocity Stories:
Some parameters in the Dynamics of Deprogramming In: B.R.
Wilson (ed.) The Social Impact of New Religious Movements
Barrytown NY: Rose of Sharon Press, 179-215
[4]
F. Derks and professor Jan van der Lans PPost-cult
syndrome: fact or fiction?. published in the magazine
Religious movements in the Netherlands nr. 6 pages 58–75
by the Free university Amsterdam (1983) .Kramer, Joel, and
Diana Alstad The guru papers: masks of authoritarian power.
Martin, Paul R. Ph.D.
Recovery
from Cults: Help for Victims of Psychological and Spiritual
Abuse
Edited by Michael D. Langone, Ph.D., Chapter 10. Post-Cult
Recovery: Assessment, published by the American Family
Foundation
[5]
Galanter, Mark et al.,
The "Moonies": A Psychological Study of Conversion and
Membership in a Contemporary Religious Sect, 136 AM. J.
PSYCHIATRY pp. 165-170 (February 1979) [6] L'’explosion d’une bombe devant l’Église de l’Unification du révérend Moon dans le XIV° arrondissement en 1996 avait été traitée ainsi par un journaliste du Figaro : « Cette affaire à priori mineure relance le débat sur la prolifération des églises parallèles dans la capitale ». Dans le même encadré, le journaliste avait listé « 57 adresses dans le collimateur à travers 17 arrondissements de Paris.
[7]
Le mardi 28 juillet 1992, à Lyon Roger Dorysse, retraité de
62 ans, tire froidement plusieurs coups de carabine sur
Jean-Richard
Miguères. Sa victime s’effondre atteinte aux jambes. Roger
Dorysse retourne tranquillement à sa voiture, recharge son
fusil et achève froidement sa victime à bout portant.
Jean-Richard Miguères était le fondateur d’un mouvement
UFOlogiste. Il était le gendre de Roger Dorysse et le jeune
couple venait d’emménager dans un quartier de Lyon. Le couple
Dorysse aurait été d’ardents
militants de l’
ADFI
Lyon, le CEIRUS catalogué comme une secte dangereuse et,
selon les déclarations de sa présidente, dans le
"collimateur" (sic) de l’association. D’ailleurs, aussitôt le
meurtre révélé dans la presse, la présidente de l’ADFI
n’aurait pas hésité à accabler Jean-Richard Miguères en
l’accusant d’être un homme dangereux et malfaisant sans
exprimer les moindres condoléances pour sa veuve. Le CEIRUS
n’avait jamais fait parler de lui dans la région et ses
activités se limitaient à l’organisation régulière de
conférences sur le sujet des OVNI. Madame Dorysse a déclaré à
la presse : “Mon mari regrette bien sûr son geste, mais il
est totalement soulagé et serein. Il a fait ça dans un seul
but : sauver notre
petite fille des griffes de ce dangereux personnage”.
[8]
Lu sur un blog : « D'après
ses dires, M. Gonnet travaillerait même pour le gouvernement.
Si l'Etat ne dispose que de M. Gonnet comme spécialiste des
sectes et de la Scientologie, j'espère que le gouvernement ne
prend pas que des spécialistes retirés depuis 25 ans pour
s'occuper de la sécurité nucléaire ou d'autres sujets qui
demandent l'avis d'experts »
|
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