Dérives de la lutte antisectes ? « Oui mais quand même...»Par le CICNS (juin 2010) Dans l’interview
donnée au CICNS, le sociologue
Raphaël Liogier résume par
une simple phrase, l’adhésion de certains intellectuels à la lutte
antisectes française : « Oui, mais quand même ! ». Devant l’absence
patente d’évidence du danger sectaire tel qu’il est présenté par les
parlementaires et la MIVILUDES, relayés par les médias, leur argument
définitif se réduit à : « Oui, mais quand même ! ». Malgré l’abondance
de faits présentés sur notre site démontrant les dérives de l’arsenal
antisectes français, nous sommes souvent confrontés au même type de
réaction. Dans le climat anxiogène généré autour des minorités
spirituelles, cette posture n’est guère surprenante au sein du public
éloigné des courants alternatifs spirituels et thérapeutiques. Elle
l’est plus au sein du large public, intéressé de près ou de loin par
ces nouveaux courants, que certains ont regroupé sous le nom « les
créatifs culturels »[1].
Si une majorité croissante d’entre eux a bien compris l’urgence d’un
élan solidaire pour défendre les libertés fondamentales, nombreux
sont encore ceux qui, au pire, donnent crédit à l'action de la
MIVILUDES, au mieux préfèrent adopter la rhétorique antisectes pour
s’extraire (de façon illusoire) de l’accusation d’être une « secte ».
Cet article s’adresse principalement à ces personnes, qui pourront
également avantageusement consulter notre
FAQ.
Notre argumentaire Notre objectif est
bien d'établir un débat sain sur la question des pratiques
alternatives spirituelles ou thérapeutiques (rappelons que nous
n’avons aucun lien avec l‘un quelconque des groupes désignés comme
« sectes »). Qu’est-ce qu’un
débat sain ? C’est un débat qui s’établit dans un contexte propice :
respect des interlocuteurs, respect du contradictoire, respect de la
légalité, adoption d’une démarche de connaissance. Le débat sur les
sectes en France est-il sain ? La réponse est à l’évidence non : il
ne peut y avoir respect des interlocuteurs lorsqu’une partie d’entre
eux est désigné par le vocable très péjoratif de « secte » ; il ne
peut y avoir respect du contradictoire lorsque les groupes
arbitrairement désignés comme « sectes » sont systématiquement
écartés des travaux parlementaires, des travaux de réflexion de la
MIVILUDES, et lorsque la couverture médiatique s’apparente depuis
trente années à un lynchage en règle à leur encontre ; il ne peut y
avoir respect de la légalité (digne de celle d'un Etat de droit)
lorsque les « sectes » sont systématiquement en position
d’« accusés », hors contexte juridique, lorsqu’une législation
discriminatoire est mise en place (la
loi About-Picard) et lorsque
la rumeur, les amalgames et
un climat de psychose
généralisée sont préférés à l’observation stricte de délits
éventuels ; il ne peut y avoir de démarche de connaissance lorsque la
MIVILUDES n’est pas à même de proposer la moindre méthodologie
d’analyse de la « question sectaire », lorsqu'elle s'affranchit de la
recherche universitaire et se permet de diffuser dans des médias
complaisants des
chiffres alarmistes fantaisistes. Majoritairement,
cet argumentaire est compris au sein des « créatifs culturels », mais
un nombre significatif d’entre eux finit toujours par dire : « Oui,
mais la Scientologie », « oui, mais les Témoins de Jéhovah »… Que la
Scientologie et les Témoins
de Jéhovah ou quelques autres minorités médiatisées soient sur toutes
les lèvres lorsqu’on prononce le terme « secte » n’est pas une
surprise, la couverture médiatique les ayant transformés
méthodiquement en épouvantails. Est-ce légitime ? Constatons que la
fabrication d’épouvantails, quels qu’ils soient, nous fait sortir du
champ démocratique puisque le débat démocratique, qui en est la base,
est alors remplacé par un discours d’exclusion et de peur. La posture
antisecte médiatique et politique est d’autant plus perverse qu’elle
accompagne, et même la plupart du temps anticipe, un éventuel
traitement judiciaire, par des propos qui sont du ressort du
judiciaire. En effet, le terme « secte » étant synonyme de « groupe
criminel » aujourd'hui, se demander si tel mouvement est une
« secte » (ou, dans la version officielle française hypocritement
édulcorée : si tel mouvement commet des « dérives sectaires ») est
une façon de substituer un tribunal populaire à la Cour de justice.
Dans tous les cas, cette attitude est inacceptable et si les affaires
scientologues connaissent un retentissement national, toutes les
affaires de « sectes » sont affectées, au moins localement, par ce
climat délétère. Dans ce contexte,
les quelques procédures judiciaires concernant des dérives sectaires
connaissent une pression médiatique et politique très forte.
Et s’il faut reconnaitre que l‘institution judiciaire sait
garder son indépendance (à bien des égards, elle reste le dernier
rempart contre une hystérie antisectes généralisée), elle n’en subit
pas moins le rouleau compresseur de la rumeur : les magistrats n’en
sont pas toujours indemnes. Les « oui, mais la
scientologie… », « oui, mais les Témoins de Jéhovah… »
sont donc des prises de positions complaisantes vis-à-vis d’un
pouvoir qui a décidé, au nom de l'Etat laïc qui plus est, d’empêcher
la diversité spirituelle de s'exprimer. Un groupe spirituel
peut être critiqué (même sévèrement), comme tout autre groupe, dans
le cadre d’un débat équilibré comme nous l’avons décrit plus haut. La
seule façon de condamner un mouvement quel qu’il soit, par contre,
est à travers des procédures judiciaires, la
condamnation se constatant
lorsque toutes les voix de recours ont été utilisées ou abandonnées
(celles-ci incluant la CEDH, puisque la France semble mettre un point
d’honneur à être un des pays les plus condamnés en Europe, pour non
respect des droits de l’homme). Si cette démarche n’est pas celle de
la MIVILUDES, qui a choisi de fonder son action sur la rumeur et une
politique victimaire exacerbée,
c’est, semble-t-il, la position raisonnable adoptée par le Ministère
de l’Intérieur et en particulier celle du Bureau Central des Cultes.
C’est aussi la nôtre. Dans ces conditions, le CICNS prendra acte de
toute décision de justice définitive à l’encontre d’une minorité
spirituelle.
Raisonnement par l’absurde Cet argumentaire ne
vient pas forcément à bout du « oui, mais quand même ! ». Proposons
alors, à ceux qui ont toujours en tête deux ou trois noms de
« sectes », un raisonnement par l’absurde. Supposons que deux ou trois de ces groupes médiatisés soient finalement dissous
(en suivant une procédure légale la plus objective possible). La
lutte antisectes, qui met au ban de la société 500 000 personnes, 500
à 600 mouvements, un tiers des psychothérapeutes, la quasi-totalité
des thérapies alternatives, serait-elle alors toujours nécessaire ?
La réponse est à nouveau non. Et même si quelques noms
supplémentaires viendront à l’esprit de nos interlocuteurs, il sera
possible de les inclure dans le raisonnement et d’aboutir au final à
la non pertinence de la lutte antisectes actuelle. Pourquoi valider
la psychose antisectes au nom d’un principe de précaution
inapplicable et très dangereux pour la préservation des libertés
publiques, là où l’application du droit serait suffisante ? Car le
lynchage médiatique et politique des « sectes », s'il peut avoir un
effet sur quelques décisions de justice, n'a aucun effet sur le
déroulement de la procédure judiciaire, fort heureusement : une
plainte, le cas échéant, sera toujours traitée. La conclusion logique
est donc que la politique de lutte antisectes telle qu’elle est menée
en France ne se justifie pour aucun groupe.
Raison versus émotion Cette conclusion
« logique » et de bon sens n’est pas toujours convaincante aux yeux
de certains car ce qui se joue dans les prises de position sur la
question sectaire n’a rien à voir avec la raison mais est de l’ordre
de l’émotion et en particulier de la peur. La peur de « l’autre »,
qui est principalement une peur pour soi et rarement pour un tiers
que l’on souhaiterait protéger sans attente pour soi-même, ne se
résout pas en ostracisant « l’autre » ou en s’en débarrassant (car il
y aura toujours un « autre » qui sera vu comme un danger) mais
en dépassant en soi les
germes de la peur. De manière plus globale une
société qui a peur et
fabrique des boucs émissaires pour sa survie en l’état (croit-elle),
ne fait que subir, au lieu d’accompagner, des changements qui la
dépassent de toute façon.
Il n’y a pas de « sectes » car tout
groupe peut être désigné comme « secte » Une dernière ligne
d’argumentation consiste à montrer que n’importe quel groupe peut
être désigné comme « secte » : à partir d’une simple dénonciation,
parce que le groupe a été mis arbitrairement sur la
liste des sectes de 1996
ou dans le
référentiel de la MIVILUDES,
ou parce qu’on lui applique les critères de dérives sectaires adoptés
par la mission interministérielle (et les associations antisectes). A titre d’exemple,
nous avons déjà illustré l’application des critères de dérives
sectaires à la
Franc-maçonnerie qui se
défend piteusement de ne pas être une « secte » tout en étant un
acteur majeur de la lutte antisectes. Prenons l’exemple
de France Télécom. Plus de quarante suicides ont été constatés
(« Entre début 2008 et mars 2010, la direction du groupe a recensé 45
suicides de collaborateurs »), en lien de près ou de loin avec les
conditions de travail. Gageons qu'une telle situation dans une
minorité spirituelle, équivalente en nombre à l’entreprise citée,
aurait immanquablement conduit à la dissolution du groupe ; pourtant
la MIVILUDES n’a pas été impliquée dans l’évaluation de l’opérateur
télécom. Appliquons néanmoins les critères de « dérives sectaires »
préconisés par la mission : –
la déstabilisation mentale
: une pression psychologique intense et répétée du management a
conduit des dizaines de travailleurs à perdre leur confiance et leur
repères jusqu'au suicide, plusieurs témoins attestent de cette
pression psychologique ; –
le caractère exorbitant des
exigences financières : le chantage à l’avancement, voire au
maintien dans l’entreprise, et donc un chantage aux moyens de survie
dans un contexte de crise pour des pères et mères de famille, peut
être vu comme une pression financière implacable ; –
la rupture avec
l’environnement d’origine : des horaires régulés officiellement
mais une pression au rendement obligent les collaborateurs à un
investissement toujours plus grand dans l’entreprise, aboutissant à
détruire ou sérieusement détériorer leur vie de famille ou leur vie
personnelle ; –
l’existence d’atteintes à
l’intégrité physique : le suicide d’une personne peut-il être
considéré comme une atteinte indirecte à l'intégrité physique ? La
réponse est contenue dans la question ; –
l’embrigadement des enfants,
le discours antisocial, les troubles à l’ordre public : quarante
suicides, est-ce une situation pouvant constituer un trouble à
l'ordre et au moral public ? La réponse est contenue dans la
question ; –
l’importance des démêlés
judiciaires : non applicable ; (à noter qu’une
information judiciaire a été déclenchée pour « harcèlement
moral » à propos des suicides chez France Télécom) ; –
l’éventuel détournement des
circuits économiques traditionnels : depuis de nombreuses années
le produit du travail est détourné au profit du capital ; cette
appréciation qui pouvait être taxée de vision « politique » jusqu’à
récemment, prend cependant un accent apolitique devant les turpitudes
inimaginables mais pourtant réelles de la finance mondialisée ; –
les tentatives d’infiltration
des pouvoirs publics : les pouvoirs publics encouragent ce type
d'entreprise « performante » en dépit de leur émoi probablement
sincère mais hypocrite face à l’état du monde ; Bien entendu, nous
avons appliqué de façon superficielle les critères de dérives
sectaires, sans véritable prise de recul ou réflexion, à la manière
de la MIVILUDES et des associations antisectes. En restant
superficiels et démagogiques, nos commentaires semblent trompeusement
pleins de bon sens et il ne fait aucun doute que si l’identité de
l’entreprise avait été dissimulée à des membres de la MIVILUDES avec
une simple description du contexte (laissant supposer qu’il pourrait
s’agir d’une minorité spirituelle), le verdict aurait été le même que
le nôtre. Il y a une certaine compromission de notre part à appliquer
les critères de dérives sectaires à charge contre France Télécom.
Nous n’avons en fait aucun préjugé sur cette entreprise (c’est à la
justice de trancher) et nous nous sommes prêtés à ce jeu car il rend
convaincante la démonstration de l’inanité des critères de dérives
sectaires. A travers l’action
de la MIVILUDES, aucun groupe n’est aujourd’hui à l’abri d’un tel
arbitraire (les critères de
« dérives sectaires » sont l’outil même de cet arbitraire). Et si
certaines entreprises sous les feux de la rampe (mais nous pourrions
également prendre l’exemple de l’Eglise catholique avec la question
de la pédophilie) évitent (pour
l’instant) le qualificatif de « secte », c’est uniquement
parce que la lutte antisectes vise des groupes ou des courants
particuliers et non des dérives, contrairement à ce que prétend la
MIVILUDES.
Revenir à un débat mature A partir d’un tel
constat, il n’y a que deux façons de revenir à un débat mature :
privilégier une démarche de connaissance à travers la création d’un
observatoire indépendant des minorités
spirituelles en lieu et place de la MIVILUDES et revenir à
une application stricte du droit commun pour les délits qui peuvent
être commis au sein des minorités spirituelles ou thérapeutiques. [1] Voir l’étude de Yves Michel sur les créatifs culturels http://www.yvesmichel.org/admin/etes-vous-creatif-culturel/les-creatifs-culturels |
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