Laissez venir à moi les petits électeursUn rapprochement amusant entre la campagne présidentielle et la geste chrétienne. Il montre surtout que chacun de nos candidats porte en lui l'éternel désir de la pureté, de la vérité et de la transmission, même s'ils restent pris dans les filets du "culte du moi". Bruno Dive C'est François Mitterrand qui doit être content. " Je crois aux forces de l'esprit. Là où je serai, je ne vous abandonnerai pas ", avait-il promis aux Français lors d'un de ses derniers discours. Difficile de savoir si cette promesse-ci a pu être tenue, mais de là où il se trouve, l'homme qui s'est fait élire sur fond d'église romane peut savourer le spectacle. Les candidats à la succession de son successeur marchent sur ses pas à défaut, pour l'instant, de marcher sur les eaux. Certes, ils clament tous leur attachement à la laïcité et s'opposent (même Sarkozy, depuis peu) à une remise en cause de la loi de 1905. Mais leurs discours de campagne sont truffés de références religieuses et de clins d'oeil à la geste chrétienne. L'espace d'un instant, en fermant les yeux, l'impression prévaut que l'on ne se trouve pas au meeting d'un candidat à l'élection présidentielle, mais quelque part sur la terre de Judée, en présence du Christ qui s'adresse à ses disciples. Bayrou en Dieu. François Bayrou, seul des principaux prétendants à l'Elysée à se revendiquer catholique pratiquant, est bien sûr l'un des plus influencés par la phraséologie chrétienne. Ses discours résonnent souvent comme des sermons. Il affectionne le mot " chemin ", qu'il veut au choix ouvrir ou montrer, et qui trahit autant ses racines rurales que son éducation catholique. Au Salon de l'agriculture, on l'a vu plaider la cause d'un agneau, cerné par la foule des journalistes et des caméras. " Laissez respirer l'agneau ! " implorait-il. L'agneau, dans l'Evangile, c'est l'homme, dont Dieu est le berger... Sarkozy en Christ. Nicolas Sarkozy ne dédaigne pas non plus le langage chrétien. Son grand discours d'investiture, le 14 janvier, en fut ponctué, au milieu de nombreuses références historiques. Inconsciemment sans doute, il s'est mis à paraphraser les Béatitudes (" Heureux les simples d'esprit, le royaume des Cieux est à eux... "). Ecoutons-le : " On ne peut pas partager la souffrance (...) si l'on n'a pas souffert soi-même. J'ai connu l'échec et j'ai dû le surmonter. On ne peut pas tendre la main à celui qui a perdu tout espoir si l'on n'a jamais douté. Il m'est arrivé de douter. N'est pas courageux celui qui n'a jamais eu peur. (...) " Bien sûr, Sarkozy parle de lui pour mieux évoquer les autres, mais l'immodestie n'est pas un péché capital... A la fin de ce même discours, il devient carrément le Christ qui tend la main à la femme adultère : " Je demande à mes amis de me laisser libre, libre d'aller vers les autres, vers celui qui n'a jamais été mon ami, (...) qui parfois nous a combattus ", implore ou ordonne-t-il. Royal en Madone. Mais la grande prêtresse c'est le cas de le dire en la matière reste Ségolène Royal, Marie Ségolène pour l'état civil et le registre des baptêmes. Si elle a renoncé à ce prénom connoté, en même temps qu'elle rejetait son père et la tutelle d'une famille trop traditionnelle à son goût, la candidate socialiste ne dédaigne pas pour autant jouer les Madone. Sa tenue blanche n'est pas un clin d'oeil aux francs-maçons, mais bien au vieux fond chrétien de la population française. Elle n'est pas une référence au drapeau royal dont elle porte le nom, mais une allusion à la pureté qu'elle entend incarner. Lorsque cette tenue se découpe sur un fond bleu, comme jeudi soir à Bordeaux, l'image subliminale de la Vierge apparaît. Si elle est en rouge et blanc, le drapeau tricolore s'imprime alors dans notre inconscient. Ségolène Royal est le kaléidoscope de nos valeurs traditionnelles... Ses discours pourraient lui valoir d'être poursuivie par l'Eglise pour plagiat. Dans la Sainte Famille, elle emprunte ses tenues à la mère et ses propos au fils. A charge pour François Hollande de jouer les saint Joseph... " Allez convaincre chaque citoyen ! Je vous demande de porter haut et fort la parole que je vous ai dite ", lançait-elle en conclusion de son discours bordelais. C'est au moment de sa désignation par les militants socialistes qu'elle s'est transcendée. " Nous allons gravir la montagne ", annonce-t-elle au soir de sa victoire, le 16 novembre. Dix jours plus tard, dans la très laïque salle de la Mutualité, où le PS doit officiellement l'investir, elle prononce effectivement une sorte de sermon sur la montagne devant ses pairs sidérés. " Aidons-nous les uns les autres ", propose-t-elle. " Aidez-moi à tracer le chemin ", demande-t-elle. Avant de réclamer " un dépassement de soi et de chacun ", puis de promettre : " Si vous faites bien ce que je vous propose, je vous mènerai à la victoire. " L'Eglise s'en amuse. Seuls ceux qui n'auraient pas suivi le début de sa campagne auraient pu s'en étonner. " L'ordre juste ", qu'elle préconise dès avant l'été 2006, est un concept inventé par... saint Thomas d'Aquin. Elle assure qu'il s'agit d'une coïncidence, mais ce rapprochement ne la gêne nullement; il semble même la rassurer. Benoît XVI a également mis de " l'ordre juste " dans son encyclique de janvier 2006. Ces références chrétiennes à gauche, à droite et au centre amusent beaucoup l'archevêque de Paris, Mgr André Vingt-Trois, qui, dans un entretien à " L'Express ", constate : " Certaines connotations renvoient en effet à une culture chrétienne sous-jacente, dont on nous avait pourtant expliqué savamment qu'elle n'existait plus. Visiblement, elle est encore utile ! " Et le successeur de Mgr Lustiger de se réjouir : " Le christianisme tient plus de place dans la culture française qu'on veut bien le dire. " http://www.sudouest.com/080407/une.asp?Article=080407a35276.xml |
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