Menu

Les mots qui tuent

Rémi Fidèle

Mercredi 30 novembre 2005

Les youpins, les bougnouls, les schleus, les ritals, les négros, les péquenots, les niakoués etc... Ces termes ne sont pas anodins, ils sous-entendent qu'on est en droit - et même peut-être qu'on a le devoir - de maltraiter les gens que l'on qualifie de la sorte. Ainsi une partie des médias s'est toujours rendue complice des crimes commis envers ces groupes, simplement en reprenant ce genre de termes à connotation franchement négative. Aujourd'hui cela continue en France, le berceau des droits de l'homme, dans des journaux par ailleurs fort sérieux et même dans des agences de presse censées fournir des informations justes en vérifiant leurs sources. Or, lorsque je vois, dans un article de l'AFP, le mot " secte " accolé au mouvement spirituel Falun Gong qui subit encore actuellement une persécution extrêmement brutale en Chine, je ne peux m'empêcher de m'interroger.

Est-ce par ignorance ?

Il existe quantité de rapports d'organismes très divers tels que Amnesty International, l'ONU, Human Rights Watch, la Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes, et bien d'autres qui indiquent que Falun Gong ne répond pas aux critères qui caractérisent les sectes [au sens juridique du terme]. Alors...

Est-ce par paresse ?

Il est en effet plus facile de reprendre telles quelles les informations envoyées par le Parti Communiste Chinois à travers l'agence de presse Xinhua, qualifiée par Reporters Sans Frontières de " plus grande agence de propagande du monde " et qui tente par tous les moyens de justifier la campagne " d'éradication " (selon les termes du régime) du Falun Gong en le faisant passer pour une " secte hérétique ", ceci en créant de toutes pièces des preuves et en arrachant de faux aveux sous la torture. D'après le Parti Communiste Chinois (PCC), tout ce qui n'est pas dans la ligne du Parti est considéré comme hérétique, y compris le simple fait de croire en Dieu. Est-ce que les protestants ont la langue noire ? Est-ce que les juifs boivent le sang des enfants chrétiens le soir de la Pâque juive ? Est-ce que les pratiquants de Falun Gong s'immolent par le feu sur la place Tiananmen ?

Par calcul ?

Existe-t-il des accords tacites avec le régime communiste chinois ? Du genre : " On vous donne l'exclusivité sur telle et telle info, le droit d'avoir des correspondants en Chine - en contrepartie ne parlez pas trop des sujets qui nous déplaisent, et utilisez nos informations et notre terminologie dans vos articles ". J'espère bien que ce n'est pas le cas.

Sans mauvaise intention ?

Le mot secte, il est vrai, n'a, a priori, aucune connotation négative. C'est une partie, une section, ainsi les catholiques orthodoxes, les protestants, tous les groupes religieux sont autant de sectes appartenant aux grands courants du christianisme, du judaïsme, du bouddhisme etc. Cela serait dit sans mauvaise intention, comme " le courant bouddhiste Falun Gong ". J'aimerais croire à cette version. Mais voilà, les journalistes ne connaissent-ils pas la connotation actuelle des mots qu'ils emploient ?

Manque de clarté

Ne sont-ils pas conscients que par le simple choix d'un mot, ils justifient aux yeux du monde des milliers de tortures, des viols collectifs, des meurtres organisés par une dictature aux abois, vivant dans la peur de sa fin imminente? Je pense en effet que ces journalistes ne sont pas clairement conscients de la réalité, car il faudrait être un monstre pour encourager sciemment de telles horreurs. Alors choisissons mieux les mots que l'on emploie, et cela spécialement quand il s'agit de termes qui visent à discréditer nos semblables. Sommes-nous sûrs de ce que nous avançons ? Avons-nous vérifié ? Auprès de quelles sources ? Avons-nous mené une enquête sérieuse ? Avons-nous été sur le terrain ? Avons-nous communiqué réellement avec ces gens que nous sommes prêts à excommunier du genre humain en leur collant une étiquette dégradante ? J'aimerais avoir l'assurance que dans un proche avenir, nous n'entendrons plus de propos calomnieux visant à justifier des " épurations ", qu'elles soient d'ordre ethnique, politique ou religieux. J'espère en tout cas que les journalistes consciencieux pourront s'éveiller à cette réalité et réparer, dans la mesure de leurs moyens, le tort qu'ils ont causé.

Bilan positif

Cela dit, il faut noter une nette amélioration de la situation grâce à l'action courageuse des associations de défense des droits de l'homme en Chine et ailleurs - et grâce au travail inlassable des pratiquants de Falun Gong qui, sous une pression intense en Chine, continuent à résister pacifiquement pour que cessent la persécution et les calomnies dont ils sont l'objet. La grande majorité des médias à l'étranger est maintenant claire et présente le Falun Gong comme " mouvement spirituel bouddhiste " ou comme " pratique bouddhiste " et ne manque pas de rappeler sa nature non-violente.

Irwin Cotler, ministre de la Justice canadien : "Il faudrait que nous considérions le Falun Gong comme des gens qui expriment le meilleur de la culture chinoise. "

Sidney Jones, directeur de la division Asie de Human Rights Watch : " L'accusation selon laquelle le Falun Gong menace la stabilité de la Chine est caduque. Celle selon laquelle la croyance en Falun Gong est une menace à la santé publique est tout aussi ridicule. Le danger pour la santé vient des traitements infligés aux pratiquants aux mains de la police et des responsables des prisons. "

Amnesty International en Belgique : " Dans les jardins publics de nombreuses grandes cités, des hommes et des femmes, jeunes et moins jeunes, se livrent à de gracieux exercices, des mouvements souples et lents, les yeux mi-clos, comme en méditation. Ce sont souvent des membres du Falun Gong, un mouvement d'inspiration chinoise qui se veut avant tout pacifique et apolitique, et prône trois grands principes : Vérité, Bonté, Patience. Cependant, pour les autorités chinoises il n'est rien d'autre qu'une 'secte', une 'religion malfaisante', et doit donc être éliminé. " http://www.amnestyinternational.be/doc/article.php3?id_article=492

L'ONG International Educational Development à l'ONU : " Nous avons décrit la pratique du Falun Gong comme nous l'avons observée. Le gouvernement [chinois], en usant du droit de réponse, a tenté de justifier ses actes de terrorisme étatique contre ce groupe en le qualifiant de " secte hérétique ", ce qui a occasionné des morts et le déchirement de nombreuses familles. D'après notre enquête, seules les autorités chinoises ont tué des gens ; des familles ont été déchirées parce que certains des leurs ont été tués par le régime ; on a causé la perte de nombreuses personnes, non pas par la pratique du Falun Gong mais par la torture, les incarcérations en hôpitaux psychiatriques où ils subissent des traitements extrêmement violents, le travail forcé dans les camps et autres traitements de ce genre. "

En août 2001, le journaliste Phillip Pan du Washington Post a publié l'article " Le Groupe que la Chine éradique systématiquement " dans lequel il a interviewé secrètement un conseiller du gouvernement chinois qui révèle les trois ingrédients de la persécution du Falun Gong. Le premier est la violence couverte par l'Etat, le deuxième est le lavage de cerveau et le troisième - et aussi le plus important - est la propagande pour inciter le public à se retourner contre ce groupe.

" Chaque aspect de cette campagne est essentiel " dit-il. " La violence pure ne marche pas. Les lavages de cerveau tous seuls ne marchent pas non plus. Et rien de cela ne pourrait fonctionner si la propagande n'avait pas commencé à changer la manière dont pense le public. On a besoin des trois. "

http://www.lagrandeepoque.com/

Haut de page


Menu

© CICNS 2004-2010 - www.cicns.net (Textes, photos et dessins sur le site)