Sectes, Églises et Nouveaux Mouvements ReligieuxSuite Un premier élément de distinction porte sur la conversion. Dans une "Église", il n'y a pas de volonté d'adhésion : on y appartient de par sa naissance sans en faire la demande. Aucune sélection individuelle n'est opérée. Le mécréant, le juste et le pieux s'y côtoient : l' "Église" a une visée universaliste. Tout au contraire, la "secte", par essence, renonce à l'universalité. Elle n'est formée que d'individus ayant fait une démarche volontaire pour s'y convertir, et reconnus dignes de cette conversion. Ce premier aspect s'applique parfaitement aux Témoins de Jéhovah pour lesquels il est primordial d'isoler l' "organisation divine" de l' "organisation du diable". "Tout individu appartient soit à l'organisation de Jéhovah, soit à celle de Satan". La rigueur éthique exigée entre Témoins de Jéhovah marque la séparation de la communauté d'avec ce monde satanique. Aussi, celui qui se met en faute face aux valeurs du groupe peut-il en être chassé. Pour le préserver des tentations diaboliques, l'adepte est suivi et conseillé dans sa vie sociale et privée. Cette surveillance est censée "aider le peuple que forment les Témoins de Jéhovah à préserver sa pureté morale afin de continuer à proclamer le message du Royaume". Lors de la révolution sexuelle des années 1960, plusieurs milliers de Témoins de Jéhovah ont été ainsi exclus, pour immoralité sexuelle : il fallait "garder chaste et pure l'organisation des serviteurs de Dieu". De par la différence de leurs exigences, l' "Église" et la "secte" développent chacune un mode d'autorité particulier. La première est une institution qui repose sur "un corps de prêtres professionnels, dont le statut est réglé par un salaire, une carrière, des devoirs professionnels et un style de vie spécifique". Ils sont "les fonctionnaires d'une entreprise permanente... d'un type d'organisation sociétisé". La " secte" réagit à cette fonctionnarisation de la vocation à la prêtrise en rejetant tout à la fois la "grâce institutionnelle" (c'est-à-dire donnée au plus grand nombre) et le "charisme de fonction" (c'est-à-dire la professionnalisation de ce qui reposait, chez les premiers chrétiens, sur des dons personnels, confirmés par des miracles ou des révélations personnelles). Ainsi, détachée de ce corps de fonctionnaires, elle devient une communauté de laïcs assemblés soit autour d'un réformateur, soit autour d'un prophète charismatique. Après la mort de leur réformateur, les Témoins de Jéhovah ont cherché à reproduire la structure des congrégations chrétiennes du Ier siècle. Ils voulaient échapper ainsi à un fonctionnariat hiérarchisé qui les aurait peut-être fait basculer dans une structure très proche de celle de l' "Église" dont ils critiquaient le manque d'authenticité. La "secte" réagit non seulement à une situation religieuse mais aussi à une situation sociale. Elle est une force de rupture. Elle reproche à l' "Église", dont elle s'est détachée, d'avoir perdu son authenticité originelle, à force de compromis avec la société et d'alliances avec la puissance politique. Aussi la "secte" est-elle apolitique, voire antipolitique, pour les mêmes raisons qu'elle n'est pas universaliste : aucune négociation n'est possible avec ceux qui n'appliquent pas les principes fondamentaux du groupe. Tout au contraire, l' "Église" atteste et reproduit la société dans laquelle elle fonctionne et son autorité, à la manière de l'armée, dépasse les membres qui la constituent pour s'imposer à tous. Elle est objet de référence sociale, quand la "secte", tout au contraire, inquiète la société et menace sa tranquillité par ses critiques incisives et ses refus de se plier à la loi. Là encore, le cas des Témoins de Jéhovah illustre parfaitement ce comportement de rejet des normes sociales et culturelles. Pendant longtemps, ils ont attiré sur eux l'attention parce qu'ils refusaient d'importants devoirs civiques comme le vote et le service militaire, se mettaient en marge de pratiques très socialisantes - fêter les anniversaires ou Noël - et de pratiques médicales qui touchent à la survie de l'individu - la transfusion sanguine. Ils donnaient pour toute raison de leur rejet, leur connaissance de la Bible, et leur engagement religieux premier. Les exigences d'une "secte" la rendent difficilement viable sur le long terme. Elle se "routinise" dès qu'elle accepte certains compromis avec la société. La mort des fondateurs conduit progressivement la communauté à revenir à des formes fonctionnariales de la prédication. Son développement l'oblige à tenir compte des besoins quotidiens de la masse des croyants. C'est ainsi que peu à peu la "secte" s'institutionnalise et devient "Église". Elle perd de sa ferveur au fur et à mesure qu'elle s'élargit, s'installe dans la durée, et augmente son pouvoir dans la société. Une amorce d'institutionnalisation est déjà saisissable chez les Témoins de Jéhovah. Au niveau le plus visible, elle se concrétise notamment par l'acceptation en 1995 d'un compromis avec le ministère de la Justice au sujet du service militaire (plus récemment, ils ont accepté la "journée citoyenne"). Les appelés acceptaient de faire le service des objecteurs de conscience, ce à quoi ils se refusaient auparavant, préférant encore la prison. Un autre point sur lequel il est possible de constater une évolution dans le sens d'une meilleure intégration sociale de la part des Témoins de Jéhovah est la place qu'ils accordent dorénavant à l'éducation de leurs enfants. Au départ, ils attendaient la fin du monde dans un temps relativement proche. Pour cette raison, ils n'estimaient pas utile que les enfants fassent des études longues. Peu nombreux étaient ceux qui dépassaient le niveau du brevet de technicien supérieur. Mais les attentes ont été régulièrement déçues. Plusieurs fois, des dates ont été fixées sans que le chaos ne se produise. Il semblerait qu'ils hésitent désormais à prévoir le jour des grandes tribulations. Faute de l'assurance d'une fin proche, mieux vaut donner à ses enfants la possibilité d'attendre dans les meilleures conditions possibles ! En conclusion, la conversion, le mode d'autorité, la force de rupture, et la routinisation, sont les principaux outils mis en place par Weber et Troeltsch pour aider les sociologues à repérer des sectes dont la particularité première était d'entretenir une relation conflictuelle avec les Églises. Cependant, la plupart des groupes qui se développent aujourd'hui et qui sont appelés "sectes" n'ont aucun rapport avec l'Église, ni même avec le christianisme. Celui-ci a cessé de régner en maître incontesté ; il est désormais concurrencé par une multitude de mouvements plus ou moins exotiques : ce sont eux que l'on appelle les "nouveaux mouvements religieux". Ils mélangent parfois les traditions religieuses les plus diverses au point qu'il devient difficile de les cerner, impossible de les faire entrer dans une catégorie. Le phénomène sectaire s'est ainsi radicalement transformé, et doit être pensé avec de nouveaux outils. Les sociologues n'ont cependant pas manifesté la volonté de sortir la secte de la typologie webero-troeltschienne, ce qui ne signifie pas pour autant qu'ils ignorent les dangers que peuvent comporter certains groupes. Cependant, ils ne veulent pas d'une définition discriminante. Aussi la plupart préfèrent-ils se contenter de l'appellation "nouveau mouvement religieux", même s'ils la trouvent insatisfaisante. L'expression "nouveaux mouvements religieux" est insatisfaisante pour les deux raisons suivantes : d'une part, le groupe ainsi nommé n'est pas forcément nouveau ; d'autre part, le groupe ainsi nommé n'est pas toujours essentiellement religieux. Elle est, en revanche, satisfaisante pour les trois raisons suivantes : elle n'est pas discriminante (ce qui est extrêmement important du point de vue d'une posture scientifique) ; elle tient compte du point de vue du groupe traité ; elle est une catégorie qui fait référence dans la profession. Une définition anthropologique ? Il n'est pas impossible de donner une définition de la secte radicalement différente de la définition webero-troeltschienne en se situant sur un autre registre d'analyse. Cette définition est cependant elle aussi d'ordre idéal-typique, et ne peut en aucun cas servir à la description des groupes hétérogènes que les parlementaires ont listés. Elle met simplement à disposition d'autres outils d'analyse. C'est une définition qui m'est, dans tous les cas, parfaitement personnelle, et qui n'a aucunement fait les preuves de son opérationnalité. Je vous la présente telle qu'elle est, à savoir une autre approche, encore à peine esquissée, du phénomène. Claude Levi-Strauss définissait les sociétés comme des systèmes de communication au sein duquel il discernait plusieurs étages : celui de la parenté, celui des activités économiques, et celui du langage. Plus ce système était ouvert, c'est-à-dire plus il permettait de communiquer avec d'autres groupes et plus la société avait de chance de s'épanouir et de progresser. Pour lui, "l'exclusive fatalité, l'unique tare qui puisse affliger un groupe humain et l'empêcher de réaliser pleinement sa nature [serait] d'être seul". Ainsi, il apparaît possible de repérer une secte en fonction du degré de fermeture de ce système, étant entendu que cette fermeture est comprise, par Claude Lévi-Strauss, comme une "tare", une "fatalité", et donc un dysfonctionnement. Claude Lévi-Strauss n'en dit cependant pas davantage, car il n'a pas étudié de groupes dont le système de communication soit fermé. Le degré de fermeture du système de communication d'un groupe est cependant décelable à l'analyse des trois questions suivantes : - entre qui l'union conjugale est-elle autorisée ? - entre quels producteurs et quels consommateurs s'échangent les biens et les services ? - entre quels sujets parlants le langage permet-il l'échange ? L'étude de ces questions reste à mener. On peut cependant déjà trouver dans les travaux existants des problématiques construites autour d'un de ces étages. La sociologue Susan Jean Palmer a mené une étude sur le rôle des femmes dans les dites nouvelles religions. Elle y analyse la formation de plusieurs types de couples ou de non-couples, qui éclaire sur les modes de construction ou de déconstruction des liens conjugaux. La Conscience de Krishna (groupe d'origine indienne), comme la secte Moon (d'origine coréenne), organisent des mariages arrangés par les dirigeants entre membres du groupe. On peut en déduire l'isolement de la communauté qui ne se mélange avec aucun groupe d'alliés (étant donné, en plus, l'aspect extrêmement minoritaire des communautés en question). Ces communautés risquent alors de s'appauvrir, l'alliance avec un groupe d'alliés servant précisément à son enrichissement. D'autres mouvements, comme le mouvement de Rajneesh, empêchent au contraire la formation de liens réguliers menant aux liens conjugaux. Le couple est remplacé par le groupe entier où les partenaires s'échangent pour sortir et se libérer du système de parenté. Cette liberté sexuelle totale a séduit les femmes issues de la contre-culture, lasses de se soumettre à la conduite que les hommes attendent d'elles, et prêtes à vivre leur révolution sexuelle. Mais là encore, aussi varié soit-il, l'échange ne s'opère qu'entre membres du groupe, laissant ainsi percevoir la fermeture de son réseau, ne serait-ce que par l'absence de renouvellement générationnel. Les types d'échanges de biens et services apparaissent également dans différentes recherches, bien que souvent la question ne soit traitée que superficiellement. Une étude du sociologue Enzo Pace nous permet ainsi de compléter notre appréhension du système de communication de la communauté de Rajneesh. Cette communauté s'est installée au début des années 1980 à Antelope, en Oregon. Son but était de devenir entièrement autonome. Elle s'est donc dotée de toutes les structures lui permettant de vivre en parfaite autarcie. Dans ce but, elle a créé notamment une école et une exploitation agricole. Pour se distinguer de la société capitaliste, le travail et les diverses tâches quotidiennes étaient effectués gratuitement, pour le bien commun, cessant d'être objet d'échange avec le reste de la société. Par ailleurs l'argent des fidèles était donné à la communauté comme gage de rupture avec cette même société. Les fidèles se retrouvaient ainsi à la fois producteurs et consommateurs de biens qui, ne s'échangeant plus avec des groupes extérieurs, ne servaient plus l'ouverture du groupe mais participaient à son enfermement. Le langage, enfin, est le paramètre le plus délicat du système de communication. La façon dont il se construit peut cependant être un indicateur nous renseignant sur le groupe qui l'utilise. Une des approche du langage et de l'enfermement auquel il peut participer est l'étude des métaphores. Il arrive en effet que certains groupes transforment l'usage courant des mots en un usage métaphorique qui leur est propre et qui peut amener l'adepte à oublier l'existence même d'un sens premier du langage utilisé. Il lui devient alors difficile de concevoir les objets autrement que par leur représentation métaphorique, ce qui perturbe peu à peu sa communication avec l'extérieur, et donne à chacun de ses actes une dimension seconde, métaphorique. Le langage ne permet dès lors plus l'échange qu'entre membres du même groupe et participe à l'enfermement. Cela peut être le cas lorsqu'un groupe identifie, par exemple, un appartement à un vaisseau spatial. Certaines pièces sont alors nommées "sas de décantation", "salle de mutation" ; des objets, à l'origine quelconques, deviennent "des antennes pour aider les extraterrestres à repérer les adeptes". Ainsi, quand la représentation métaphorique que l'on se fait d'un objet finit par prendre la place de l'objet lui-même, alors, non seulement l'adepte et le néophyte ne peuvent plus communiquer, puisque les objets n'ont plus le même signifiant, mais encore, on peut craindre que des actes, normalement rituels et symboliques, finissent par être réellement accomplis. On peut craindre en effet, d'un groupe qui confond sa demeure avec un vaisseau spatial, qu'il lui prenne l'envie de décoller réellement. L'Ordre du Temple Solaire nous offre un terrible exemple de la puissance du langage métaphorique. Enfermés dans un raisonnement où la mort ne correspondait plus qu'au "voyage pour Sirius", planète d'origine d'adeptes se considérant comme les "justiciers mandatés par un ordre supérieur", ceux-ci pouvaient se suicider sans concevoir leur acte comme tel. Seul, ce type de certitude n'aurait pas conduit à une fin tragique ; c'est la concoction d'un ensemble d'éléments, dont cette certitude, qui a créé l'explosion. La définition d'une secte comme un système de communication entièrement verrouillé semble devoir ne concerner qu'une si petite minorité de groupes qu'on s'interroge sur son utilité. La plupart des groupes qui préoccupent aujourd'hui l'État sont loin de répondre à une telle définition. Nous avons vu au contraire que l'un des reproches que l'État faisait aux sectes était leur volonté de s'infiltrer dans les rouages des organismes publics. Par contre, certains ordres de l'Église catholique, comme certaines communautés appartenant à d'autres institutions religieuses parfaitement intégrées dans la vie sociale, peuvent fonctionner en circuit fermé, sans pour autant que l'institution entière en soit transformée en secte. Il faut donc établir une différence entre d'une part des institutions religieuses qui comportent en leur sein certaines communautés qui demeurent sous leur contrôle bien qu'elles fonctionnent à la manière d'une secte et, d'autre part, des communautés religieuses qui se construisent sur une double dimension : une périphérie, d'accès facile, et où le système de communication est parfaitement ouvert, et un centre, inaccessible sans initiation, relativement fermé quant aux différents niveaux du système, et qui représente en réalité le cœur même du groupe, c'est-à-dire l'endroit à partir duquel le groupe prend vie, la tête véritable du groupe. C'est alors tout le groupe qui risquera d'être qualifié de secte. Il est bien clair qu'une telle définition de la secte est extrêmement discriminante. Elle est donc inutilisable tant que le dysfonctionnement du groupe n'a pas été prouvé, c'est-à-dire tant qu'un drame n'est pas survenu. Elle ne peut pas être utilisée de façon préventive, mais seulement pour comprendre les dérives d'un groupe après qu'il aura mal tourné. En revanche, avoir une approche des différents niveaux du système de communication des communautés religieuses peut sans doute aider à prendre la température. Il est clair dans tous les cas qu'on ne peut inclure dans cette définition aucun des groupes les plus controversés en France : ni la Soka Gakkai, ni la Scientologie, ni la secte Moon, ni les Témoins de Jéhovah. On le voit donc, les trois points de vue, celui de l'État, celui des sociologues et celui des anthropologues, conduisent à cibler des groupes différents, pour des raisons différentes, ce qui prouve simplement leur complémentarité. © Ministère de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche Direction de l'Enseignement scolaire - 20 juin 2003 L'enseignement du fait religieux les 5,6 et 7 novembre 2002 - http://www.eduscol.education.fr/D0126/fait_religieux_luca.htm http://www.religioscope.com/documents/2003/002_nmr_science_rel.htm |
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